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CAMEROUN :: Joseph Kadji Defosso : Vie et mort d’un industriel autodidacte :: CAMEROON
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  • Mutations : Michel Ferdinand
  • samedi 25 août 2018 03:00:00
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CAMEROUN :: Joseph Kadji Defosso : Vie et mort d’un industriel autodidacte :: CAMEROON

Le célèbre homme d’affaires et maire de la commune de Bana s’est éteint dans la nuit de mercredi à jeudi dernier en Afrique du Sud, à l’âge de 95 ans.

Pas un pas de plus. Les vigiles en faction à l’entrée principale de la résidence de Joseph Kadji Defosso, tiennent au respect des consignes. Aucun visiteur ne doit franchir le cordon de sécurité formé, lequel empêche d’avoir accès à cette villa bâtie en face de la rue Christian Tobie Kuoh au quartier Bonanjo à Douala. Il n’y a que les membres de la famille qui y accèdent à un rythme effréné, à bord des véhicules rutilants. « Vous ne pouvez pas entrer maintenant, revenez autour de 18h », indique un agent de propreté qui, depuis la matinée, propulse des eaux de pluie de la guérite vers l’extérieur à l’aide d’une raclette. Dans la grande cour, les mouvements d’hommes indiquent qu’on y met de l’ordre. De longs tuyaux déversent leur contenu sur des pavés qu’on nettoie sans cesse. La grande grille s’ouvre de temps en temps, pour laisser transparaître des images de personnes affligées, qui ont du mal à dissimuler leur douleur : « Le père est parti, il n’est plus des nôtres », lâche finalement une dame, la cinquantaine dépassée, partie de l’intérieur pour rejoindre une connaissance dans les environs. Elle n’en peut plus et fond en larmes. Ce qui en rajoute à la consternation enregistrée aux premières heures du 23 août 2018 et portée dans un message signé de la famille de l’illustre disparu.

« La famille Kadji Defosso a le profond regret d’annoncer le décès de l’industriel et homme d’affaires Joseph Kadji Defosso, décès survenu le 23 août 2018 en Afrique du Sud à l’âge de 95 ans, des suites d’une longue maladie », lit-on. Une disparition qui plonge ses proches et le monde des affaires dans l’émoi. Puisque personne n’a imaginé qu’en quittant le Cameroun à destination du Bedford Gardens Hospital de Johannesburg en Afrique du Sud, il y a une quinzaine de jours, à bord d’un jet privé, le fondateur du groupe Kadji Defosso rentrerait les pieds devant. Le défunt était malade depuis quelques années. Ce qui l’avait obligé désormais de se servir d’un fauteuil roulant pour ses déplacements.

De quoi souffrait-il ? Aucune information n’a filtré à ce sujet. Ce que l’on sait, c’est que le défunt était tellement affaibli par la maladie que le gouverneur de la région du Littoral, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, a dû se rendre à son domicile à Douala, en mai dernier, pour lui accrocher la médaille de grand chevalier de l’ordre national de la valeur, décernée par le président de la République.

Entregent

Ceux qui l’ont côtoyé, en parlaient quelquefois pour traduire l’entregent de Joseph Kadji Defosso dans le sérail. Le Père Kadji, comme on aimait à l’appeler dans son Bana natal (région de l’Ouest, département du Haut-Nkam), était un homme introduit au palais d’Etoudi. Il appelait le président de la République, Paul Biya, comme il voulait. Et le faisait d’ailleurs savoir. Au cours d’un scrutin en 2007, des témoins laissent entendre que Joseph Kadji Defosso avait sorti son téléphone portable, devant une foule nombreuse pour joindre le chef de l’Etat. Les plus incrédules n’y ont pas cru. Ils s’en sont ravisés quand le « Père » a prononcé les premiers mots : « Paul [parlant du président de la République], je ne comprends plus rien. Ici à Bana, quand j’arrange, M. Kwemo (actuel leader de l’Ums, à l’époque député issu du Sdf) vient gâter par derrière », rapporte un témoin. Une attitude que Joseph Kadji Defosso aimait adopter, lui qui revendiquait une place de choix auprès du Prince, à l’instar de Victor Fotso, personnalité du même calibre.

Les deux hommes partagent d’ailleurs un passé de débrouillards devenus milliardaires par la suite. Joseph Kadji Defosso a fait partie de ces Camerounais qui avaient un sens poussé des affaires, et qui ont, à un certain moment, bénéficié des avantages liés à l’import-export. En réalité, il s’est agi d’une subvention de l’Etat pour ne pas souffrir du départ du Colon. Jusqu’à son dernier souffle, Joseph Kadji Defosso pouvait frapper du poing sur la poitrine en termes de gestion d’affaires importantes. Il était connu comme étant le promoteur de l’Union camerounaise des brasseries (Ucb), une entreprise brassicole vieille de 46 années qui produit des boissons telles que Kadji Beer, Ucb pamplemousse etc. Parallèlement, il investit aussi dans l’immobilier, si l’on s’en tient aux activités menées à l’immeuble dit Kadji au quartier Akwa à Douala. Tout comme il se lança dans l’hôtellerie, notamment avec la construction des Arcades à Bonanjo dans la même ville. Même si la Kadji Sport Academy, spécialisée en encadrement de jeunes footballeurs et basée à Douala, relève du portefeuille de l’un de ses fils, Gilbert Kadji, il n’en demeure pas moins vrai que ce centre de formation fait partie intégrante du groupe Kadji.

Pionnier

On se souvient qu’au plus fort de l’avènement de la démocratie au Cameroun, dans les années 90, le patron de l’Ucb avait publiquement déclaré qu’il ne redoute point la fermeture de ses entreprises qui nourrissent plusieurs familles. Et que sa richesse était suffisante pour assurer sa vie et celle de sa famille. Dans le même intervalle, il soutenait qu’il pouvait aligner des coupures de 10.000 Fcfa à partir du pont sur le Wouri jusqu’à Bana, sans que cela ait des effets sur sa richesse. Est-ce la preuve, en bâtissant un château à Bana, couplé à la construction d’une église, que le Père Kadji était riche. Tout porte à le croire. Surtout que lors de la célébration du 60ème anniversaire du Groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam), en décembre 2017, ce mouvement a reconnu la contribution de ce patriarche au développement de son pays, en le classant, dans le domaine de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et élevage, parmi les soixante pionniers de l’économie camerounaise.

De plus, dans une récente édition, le magazine américain Forbes le plaçait au 10ème rang des hommes les plus riches au Cameroun, avec une fortune estimée à 205 millions de dollars (environ 102,5 milliards Fcfa). Sans avoir connu un cursus scolaire époustouflant, le défunt n’était pas moins un capitaine d’industrie qui s’est forgé une réputation au Cameroun et ailleurs. Un parcours sans doute réussi pour un personnage né d’une famille pas assez aisée. Le père de Joseph Kadji Defosso, rapporte-t-on, était un serviteur du chef Bana. Il servait tellement bien que le chef a fait de lui « celui qui prépare sa pipe ». Et plus tard, le détenteur du pouvoir traditionnel à Bana est devenu sous-chef. A la mort de Kadji père, un successeur a été désigné. Une succession qui a fait des bruits, il y a quelques années. Puisqu’en mars 2006, Joseph Kadji Defosso, par l’entremise d’un huissier, avait expulsé l’héritier de son père de la concession familiale. L’argument officiellement présenté, c’est que le défunt, connu sous le titre nobiliaire de « Fu’a Toula » (traduction de chef de son quartier à Bana), reprochait à M. Kalambak, l’héritier, de ne pas entretenir ladite concession.

M. Kalambak avait été obligé d’aller louer dans un immeuble collectif, situé non loin de la sous-préfecture à Bana. Reste qu’on a fini par savoir que ce fut le prétexte. Le célèbre homme d’affaires, naquit en 1923 à Bana, en voulait à M. Kalambak parce qu’il partageait les idéaux du Social Democratic Front (SDF), principal rival du Rassemblement démocratique du peuple Camerounais (Rdpc)- parti au pouvoir-, où militait Joseph Kadji Defosso. Joseph Kadji Defosso était craint à Bana. On disait de lui qu’il était un faiseur de leader. On lui attribue ainsi la nomination de Jean Bernard Sindeu au ministère de l’Eau et de l’Energie. Ce dernier était jusqu’à son entrée au gouvernement (2006-2009), premier adjoint de Joseph Kadji Defosso à la commune de Bana. De même qu’on pense qu’il a joué un rôle important dans la désignation de Christophe Eken, autre fils du Haut-Nkam, à la présidence de la Chambre de commerce, d’industrie, des mines et de l’artisanat (Ccima) du Cameroun. Le 30 septembre 2013, Joseph Kadji Defosso avait rempilé pour un troisième mandat au poste de maire à Bana. Dans l’optique de pérenniser son « règne », il avait offert un gigantesque hôtel de ville à la commune, en investissant pas moins de 800 millions Fcfa pour la réalisation d’un chef d’oeuvre architectural qui rappellera, pendant longtemps, le souvenir de son séjour sur terre.

Repères

  • 1923 : Naissance à Bana, département du Haut-Nkam
  • 1960 :Mise en place du groupe Kadji, production des matières plastiques (Polyplast), minoterie et céréales (Scc), transport maritime (Soprotrans et Sctl), assurances (Assurance générale du Cameroun) etc.
  • 1962 : Investissement dans l’immobilier (immeuble Cauris, Hibiscus, Baobab…)
  • 1964 : Ouverture des salles de cinéma à Douala et Yaoundé (Capitole)
  • 1972 : Lancement des activités de l’Union camerounaise des brasseries (Ucb),
  • 1995 : création Kadji Sports Academy à Douala
  • 2002 : Election comme maire de la commune de Bana
  • 2007 : Réélection au poste de maire à Bana
  • 2010 : Décision prise de confier la gestion opérationnelle de l’Ucb à sa fille Nicole Kadji et de la direction de la Scc à son fils Gilbert Kadji
  • 2013 : Obtention 3ème mandat de maire de la commune de Bana et ouverture supermarché baptisé Kadji Square à Douala
  • 2018 (20 mai) : Distinction honorifique de grand chevalier de l’ordre national de la valeur
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