Pourquoi les enseignants refusent désormais le silence imposé
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Le Cameroun post-électoral révèle une tension sourde au cœur de son système éducatif. Depuis le scrutin présidentiel du 12 octobre 2025, des pressions politiques s'exercent sur des responsables syndicaux, des enseignants en activité, et même sur des retraités. Le message implicite est clair : taisez-vous. Mais la loi, elle, dit autre chose.

Maurice Djiongo, inspecteur pédagogique régional à la retraite, formé à l'ENSET de Douala en électrotechnique, a passé l'essentiel de sa carrière dans l'encadrement et l'inspection des enseignants camerounais. Il sort aujourd'hui de sa réserve dans les colonnes du quotidien Le Messager pour démontrer, textes à l'appui, que le silence des enseignants n'est ni une obligation légale ni une vertu professionnelle. C'est un héritage historique mal compris.

Ce que la loi dit vraiment

Pendant longtemps, le silence a fonctionné comme une forme de protection dans le corps enseignant. Un réflexe d'autoprotection, compréhensible dans un contexte autoritaire, mais devenu aujourd'hui une norme morale à tort érigée en intangible. Or depuis la loi d'orientation de l'éducation de 1998, le cadre juridique a fondamentalement changé.

Cette loi redéfinit l'enseignant non plus comme un simple exécutant des programmes ministériels, mais comme un acteur social à part entière, membre d'une communauté éducative qui inclut parents, élèves, collectivités territoriales, société civile et décideurs publics. Dans ce cadre, participer aux débats qui engagent l'avenir de l'éducation n'est pas une transgression. C'est une responsabilité.

Rappeler ce fait, insiste Djiongo, ce n'est pas contester l'autorité de l'État. C'est y être fidèle.

La neutralité : concept détourné

Le terme "neutralité" est au cœur du débat. Certains acteurs politiques l'interprètent comme une injonction au retrait total de l'espace public, une forme de "silence protecteur" institutionnalisé. Djiongo démonte cette lecture. La neutralité pédagogique ne signifie pas l'effacement du citoyen. Elle encadre la manière dont l'enseignant s'exprime dans le respect des lois, hors de la salle de classe sans lui interdire de s'exprimer.

La confusion vient, selon lui, d'une représentation appauvrie de l'État lui-même. Pour beaucoup, l'État se résume à une autorité administrative et sécuritaire. Mais depuis 1998, il comprend aussi la communauté éducative, cette figure collective chargée de trancher, en dernier ressort, sur les grandes orientations de l'école. Confondre État et gouvernement, c'est réduire la démocratie à une logique de contrôle.

Une fracture générationnelle réelle

Les tensions ne sont pas seulement politiques. Elles traversent le corps enseignant lui-même. Des enseignants âgés, ayant exercé dans un contexte où la discrétion était une condition de survie professionnelle, peinent à intégrer ce nouveau paradigme. Résultat : des collègues engagés dans le débat public se retrouvent exposés à des procédures judiciaires, voire à des sanctions administratives, dans plusieurs établissements du secondaire.

Ces situations, rappelle Djiongo avec précision, ne sont pas la preuve d'une faute pédagogique. Elles révèlent une conception restrictive de la neutralité, mobilisée précisément pour faire taire une parole citoyenne exercée légalement hors du cadre de la classe.

L'écriture comme prolongement de l'acte éducatif

Auteur de l'essai Changer le Cameroun par la philosophie : du tribalisme à l'émergence (2017), Maurice Djiongo incarne la cohérence entre le dire et le faire. Il y développe une "philosophie d'intégration" qui relie les savoirs scolaires aux réalités concrètes de la société, prenant le tribalisme comme situation-problème et l'articulant aux notions de conscience et de rapport à autrui. L'écriture, dit-il, est un prolongement de l'acte pédagogique au sens large.

Sa conclusion dans Le Messager est sans ambiguïté. Former des citoyens capables de discernement suppose que l'enseignant assume lui-même une parole mesurée, responsable et publique. La mission éducative ne s'arrête pas à la porte de la classe.

L'engagement citoyen de l'enseignant n'est pas une option idéologique. C'est, depuis 1998, une composante structurelle du rôle social de l'école camerounaise.

Dès lors, la vraie question s'impose : qui, en définitive, a réellement intérêt à ce que ceux qui forment les citoyens de demain apprennent eux-mêmes à se taire ?

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