Jeunes enrôlés de force en Russie, les dirigeants sortent du silence
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Le 10 février 2026, deux chefs d'État africains ont rompu le silence. Cyril Ramaphosa, président sud-africain, a appelé Vladimir Poutine. Le ministre kényan des Affaires étrangères, Musalia Mudavadi, a annoncé sa visite imminente à Moscou. Le motif est le même : des jeunes de leurs pays se retrouvent enrôlés de force dans l'armée russe, envoyés mourir sur le front ukrainien. Ce qui était rumeur devient scandale d'État.

Un système de piège massif

L'enquête du collectif d'investigation All Eyes On Wagner, publiée début février sous le titre "Le business du désespoir", documente avec précision les mécanismes de ce que plusieurs gouvernements africains qualifient désormais de traite d'êtres humains. Des jeunes Africains 35 nationalités recensées à ce jour sont attirés en Russie par des promesses d'emploi, d'études ou de meilleures conditions de vie. Une fois arrivés, leurs passeports sont confisqués. Ils sont contraints de signer des contrats militaires sous la menace. Puis expédiés sur le front ukrainien.

Abraham Korir Sing'Oei, numéro deux du ministère kényan des Affaires étrangères, ne mâche pas ses mots : "Il semble qu'il y ait un schéma consistant à attirer des gens et à les faire mourir. Un programme intentionnel visant à recruter de manière illégale des personnes d'ascendance africaine et à en faire de la chair à canon sur le front. Cette situation est douloureuse, perturbante, choquante, et totalement inacceptable à une époque moderne."

La stratégie russe de la submersion

Ces mercenaires involontaires participent, malgré eux, à la stratégie militaire russe dite de la submersion : déployer le plus grand nombre de combattants possible contre les lignes ukrainiennes, quitte à en sacrifier des milliers quotidiennement. Des témoignages rapportent que certains Africains ayant tenté de fuir le front et le froid ont été exécutés sommairement.

Le Nigeria, le Cameroun, le Ghana, l'Égypte, l'Afrique du Sud : les autorités de dizaines de pays africains sont aujourd'hui interpellées par les familles de ces jeunes dont le sort ne fait plus mystère. Lors du 39e sommet de l'Union africaine à Addis-Abéba les 14 et 15 février 2026, plusieurs délégations ont demandé l'inscription du dossier à l'ordre du jour. Peine perdue. L'UA a manqué l'occasion d'interpeller solennellement Moscou sur une affaire portant en germe de futurs traumatismes collectifs à travers tout le continent.

Wagner au Sahel : le bilan qui embarrasse

Pendant que l'on compte les morts africains en Ukraine, au Sahel, les régimes militaires qui avaient présenté Wagner comme la solution miracle contre le terrorisme se font de plus en plus discrets. Le groupe de mercenaires, rebaptisé Africa Corps, n'a pas éradiqué le terrorisme. Il a en revanche accumulé les exactions contre les populations civiles, notamment au Mali exactions que les autorités tentent vainement d'occulter.

Face à ce bilan peu flatteur, Moscou a décidé, depuis le début de l'année, d'amplifier les actions de ses réseaux d'influence et de désinformation en Afrique. Ne se contentant plus de sous-traiter aux médias locaux affiliés, la Russie descend ouvertement dans l'arène. Début février, l'ambassade de Russie au Kenya diffusait un communiqué attribué au "Service de renseignement extérieur russe" accusant "l'administration française d'Emmanuel Macron" de chercher une "revanche politique en Afrique en déjouant une tentative de coup d'État au Burkina Faso, en déstabilisant le Mali et la Centrafrique".

Quand Moscou signe ses propres infox

Le 5 février, l'ambassade de Russie au Bénin et au Togo publiait un autre communiqué, appelant ses ressortissants à "s'abstenir de tout voyage au Bénin" en raison d'une "dégradation de la situation sécuritaire" suite à une tentative de coup d'État en décembre 2025. Le timing a surpris : la tentative de putsch datait de deux mois, l'État béninois avait repris le contrôle depuis longtemps, et la situation sécuritaire était stable. Plusieurs médias ont pointé une "campagne de discrédit du Bénin" orchestrée dans le prolongement de celle menée au Niger voisin allié de Moscou où le chef de la junte place le Bénin en tête de ses ennemis imaginaires.

Moscou ne se contente plus de sous-traiter la désinformation. Il la signe ouvertement. La méthode est grossière, cousue de fil blanc à l'image de la campagne qui inonde l'Afrique de l'Ouest depuis cinq ans. Comment expliquer cette soudaine fébrilité ? À mesure que se révèlent les limites du projet russe sur le continent, ses réseaux d'influence font feu de tout bois.

Un chaos planifié ?

Dès 2023, Jonathan Guiffard, expert associé Défense et Afrique de l'Institut Montaigne, s'interrogeait sur "le paradoxe d'un système en échec et qui, pourtant, gagne du terrain à la faveur de la corruption, de la course aux ressources et d'un ordre mondial déséquilibré". Aujourd'hui, il est à craindre que la politique russe sur le continent ne se réduise à l'intensification des campagnes de désinformation et à la diffusion de vérités alternatives. Dans cette logique, l'alliance de Moscou avec ses partenaires sahéliens ne tendrait que vers un seul but : la gestion d'un chaos planifié en Afrique de l'Ouest.

Face aux jeunes africains enrôlés de force, aux familles qui exigent des comptes, et aux dirigeants qui sortent enfin du silence, une question s'impose : combien de morts faudra-t-il encore avant que l'Afrique pose collectivement la question de ce que lui coûte vraiment cette alliance ?

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