Y a-t-il une extrême-gauche structurée au Cameroun ?
CAMEROUN :: POINT DE VUE

Y a-t-il une extrême-gauche structurée au Cameroun ? :: CAMEROON

Les gens semblent d’accord avec moi sur le fait que l’extrémisme a gagné du terrain au Cameroun. L’on me reproche maintenant d’avoir choisi délibérément d’aligner les extrémistes à droite. Je rappelle aux uns et autres que les critiques se font sur la base d’une grille de lecture ou d’analyse qui énumère clairement les critères utilisés. J’ai toujours rappelé à celles et ceux qui s’essaient à l’analyse intellectuelle qu’il existe plusieurs courants en politique, en sociologie, en philosophie, en économie, etc., et qu’il faut être capable de classer les idées qui relèvent d’un courant spécifique. 

L’argument de « massue » que l’on m’a présenté consistait à dire que le SDF, mon parti, était « social-démocrate » et donc, ses militants étaient TOUTES et TOUS de gauche. NON ! Pour l’histoire, il faut savoir que le SDF a été pendant longtemps truffé de militants d’extrême-droite et j’ai expliqué hier ce que cela signifiait d’être de l’extrême-droite. Il faut savoir que le SDF a porté dans les fameux années 1990 un programme économique de droite (NESPROG 1991 et 1997) pire que le programme d'autérité du PAS (Plan d'Ajustement Structurel) du FMI. Il faut savoir pour l'histoire que c'est le choix économique de Paul Biya qui était de gauche à cette époque! Je m’en vais expliquer aujourd’hui ce que cela signifie d’être de l’extrême-gauche et ensemble, nous verront que ce genre de lutte n’est que très rudimentaire au Cameroun.

Tout d’abord, disons que les militants de gauche défendent l’égalité (des chances et de traitement) et la justice sociale. Je commence par là pour vous prendre à témoin et constater que rares sont les mouvements au Cameroun qui défendent « l’égalité pour Tous » par exemple. Les gens sont dans de micro-nationalismes (mouvements de droite) qui opposent autochtones et allogènes, nordistes et sudistes, anglophones et francophones, bamilékés et betis, chrétiens et musulmans, etc. Vous vous ferez lapider au Cameroun si vous défendez que les autochtones et les allogènes doivent avoir les mêmes droits. Or, Jean-Luc Mélanchon défendrait l’égalité pour TOUS. Il ne défendrait pas qu’il y ait de micro-Etats bassa, grassfieldland, bamun, grand-nord, beti, ambazonien, etc. Les idées qui dominent la scène politique camerounaise ne sont pas de gauche !

Je m’en vais vous donner une grille de lecture de l’extrême-gauche. Pour me critiquer, il faudrait contester ma grille et apporter une contre-grille. L'extrême-gauche se caractérise par une volonté de rupture RADICALE avec le système capitaliste et la démocratie représentative, prônant l'égalitarisme absolu, souvent par des méthodes révolutionnaires. Les militants de gauche ne convergeraient pas massivement vers le capitalisme occidental ou chinois comme le font les émigrés africains et/ou camerounais. Chez nous, chacun cherche sa « nyama [nourriture] » ou à se sauver SEUL, ce qui relève de l’individualisme prononcé. On attendrait les gens de gauche dans la défense de l’intérêt collectif ou général. Les mouvements de l’extrême-gauche regroupent des courants anticapitalistes, marxistes, anarchistes ou écosocialistes, visant une transformation sociale profonde, l'autogestion et une redistribution totale des richesses. En matière de redistribution des richesses, c’est le clientélisme politique qui domine chez nous et tout le monde est intéressé par la nomination du nouveau gouvernement parce qu’il s’agit de la « mangeoire nationale ». La question que les gens se posent est de savoir si « leur frère ou leur sœur va être en haut [pour qu’ils mangent à leur tour] ». C’est la logique de tours (à la mangeoire) qui domine les choix politiques. Je ne suis pas au courant par exemple que l’écologie politique existe dans le débat politique au Cameroun. Que disent les mouvements de verts ? Où ? Quand ? Qui s’opposent à la déforestation au Cameroun ? Quel mouvement a déjà bloqué les grumiers qui pillent nos forêts ? Quel mouvement a déjà bloqué l’exploitation de nos minerais ?

Voici donc la grille d’analyse :

L’anticapitalisme radical : il s’agit du rejet total de l'économie de marché et de la propriété privée lucrative. S’il y a un secteur qui marche au Cameroun, c’est bien celui de l’immobilier. Les propriétés privées poussent comme des champignons. Le secteur des logements sociaux ne décolle pas et cette cause n’est pas une priorité dans les mouvements politiques. Je ne connais que très peu d’activistes qui s’intéressent à l’accaparement des terres alors que c’est un véritable fléau dans notre pays.

Égalitarisme : Il s’agit de la volonté d'instaurer une égalité PARFAITE sur les plans économique et sociale, entre tous les individus. Les gens développent plutôt des velléités hégémoniques au Cameroun. Si le NOUS conteste la supériorité du EUX, ce n’est pas pour défendre l’égalité pour TOUS, c’est pour montrer que c’est EUX qui dépasse NOUS. Le débat politique vise à recommander que chacun reste chez soi. L’autochtonie tout comme l’ivoirité conteste la citoyenneté résidentielle des familles installées même depuis plusieurs générations. Il s’agit bel et bien des idées de l’extrême-droite ! La gauche a une tradition de participation active aux luttes sociales, ouvrières, féministes et de soutien aux immigrés. Je ne connais pas beaucoup de mouvements politiques, si ce n’est le SDF, qui sont aux côtés des syndicats au Cameroun pour la défense des intérêts des travailleurs ou des ouvriers. Il y a eu grève des ouvriers et émeutes en 2025 à la Socucam par exemple et je n’ai pas vu la mobilisation de la Gauche ! Or, les méthodes d'action de la gauche sont entre autres l’utilisation de la désobéissance civile, des grèves générales, et parfois de la violence politique (extrême-gauche). Je veux savoir quand date la dernière action de désobéissance civile au Cameroun ? Depuis la mort de Bernard Njonga dont on honore la mémoire ce mois de février 2026, qui a encore organisé une grève ou une manifestation publique pour soutenir une cause sociale ? Le « Biya must go » n’est malheureusement pas une cause sociale. Une crise post-électorale (parce que l’on conteste les résultats) n’est pas une cause sociale. Et donc, où est la gauche ?
Internationalisme : L’idéologie de gauche transcende les frontières nationales, s'opposant au nationalisme. Or, c’est plutôt le contraire qui se développe chez nous. L’actualité nous démontre qu’une dispute de couple à Douala s’est rapidement transformée en un débat identitaire.

L’on m’explique que la gauche camerounaise signifie « libération » à l’image des luttes de l’UPC. Attention ! Il ne faut pas pervertir l’histoire ! L’UPC portait bel et bien des causes sociales. Le parti politique UPC est né du mouvement syndical et donc, du monde ouvrier. L’UPC portait bel et bien les causes de l’égalité et de la justice sociale pendant la colonisation. Les Upécistes se sont opposés entre autres à la discrimination raciale et à l’expropriation. Ils ont demandé l’indépendance pas seulement des francophones, mais de TOUS ! Les gens veulent se libérer de qui aujourd’hui ? De Paul Biya ? Pour le remplacer par Biya-bis ? Non, ce n’était pas cela l’esprit de la libération de l’UPC. La lutte pour la libération ou la révolution n’est pas contre des individus mais, un système. Et vous ne pouvez pas pertinemment rejeter un système sans parler d’idéologie.

Ce débat est donc un débat nécessaire à l’endroit de celles et de ceux qui veulent changer un système au Cameroun. Les élections ont été reportées et nous pouvons bel et bien changer l’opinion publique avant la tenue des prochaines échéances. Pour des raisons de faillite économique et de stabilité politique, sauf suicide, il n’y aura pas d’élections dans un avenir proche. Revenons donc à la RAISON !

Louis-Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR
Deuxième Vice-Président National SDF

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