Le palais d'Etoudi silencieux sur les déportations américaines
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Deux vols. Dix-sept personnes. Aucun mot officiel du gouvernement camerounais. Les expulsions de tiers pays organisées par l'administration Trump vers le Cameroun révèlent une réalité dérangeante : Yaoundé accepte d'accueillir des migrants qui ne sont ni camerounais, ni liés au pays d'aucune manière et le palais d'Etoudi garde un silence assourdissant.

Ce qui s'est passé

Un premier vol d'expulsion a atterri à Yaoundé en janvier 2026, transportant neuf personnes cinq femmes et quatre hommes originaires du Zimbabwe, du Maroc et du Ghana. Un deuxième vol est arrivé lundi 16 février avec huit nouveaux expulsés, selon les avocats Alma David du cabinet américain Novo Legal Group et Joseph Awah Fru, basé au Cameroun.

Aucune de ces personnes n'est camerounaise. Aucune n'a de liens familiaux au Cameroun. Aucune ne parle les langues locales. Elles ont été envoyées là dans le cadre d'un programme secret de l'administration Trump visant à expulser des migrants vers des pays tiers avec lesquels ils n'ont aucun lien.

Le gouvernement camerounais n'a émis aucune déclaration publique sur ces arrivées. Pas de communication du ministère des Affaires étrangères. Pas de position du ministère de l'Intérieur. Le silence gouvernemental est total.

Qui sont ces personnes ?

L'avocate Alma David précise qu'aucun des neuf expulsés du premier vol n'avait de casier judiciaire, hormis quelques infractions routières mineures. Ce ne sont pas des criminels. Ce sont des demandeurs d'asile, des migrants en situation irrégulière, ou des personnes dont les demandes de protection ont été rejetées mais que les États-Unis ne peuvent pas renvoyer directement dans leurs pays d'origine.

Huit des neuf premiers expulsés bénéficiaient d'ordonnances de protection émises par des juges américains de l'immigration, qui leur interdisaient d'être renvoyés dans leurs pays d'origine par crainte de persécution ou de torture certains en raison de leur orientation sexuelle, d'autres pour des raisons politiques.

Envoyer ces personnes au Cameroun, d'où elles pourraient ensuite être renvoyées chez elles, constitue ce que l'avocate David qualifie de "faille juridique". "C'est pourquoi les États-Unis ne les ont pas envoyés directement dans leurs pays", explique Joseph Awah Fru. "Parce qu'il y a des raisons de craindre qu'ils soient blessés, que leur vie soit menacée."

Un accord opaque

Le Cameroun, où le président Paul Biya, 93 ans, règne depuis 1982, est le septième pays africain au moins à avoir conclu un accord avec l'administration Trump pour recevoir des expulsés de pays tiers. Les autres incluent le Soudan du Sud, le Rwanda, l'Ouganda, l'Eswatini, le Ghana et la Guinée équatoriale.

Contrairement à l'Eswatini, dont l'accord avec Washington a été rendu public par le Département d'État américain 5,1 millions de dollars pour accueillir jusqu'à 160 expulsés de pays tiers aucun détail sur l'accord camerounais n'a été divulgué.

Le gouvernement camerounais a-t-il reçu une compensation financière ? Sous quelle forme ? Combien de personnes s'engage-t-il à accueillir ? Pour combien de temps ? Le public camerounais ne le sait pas. Aucun débat parlementaire n'a eu lieu. Aucun communiqué officiel n'a été diffusé.

"Pour l'instant, je gère leur choc"

"Pour l'instant, mon objectif est de gérer leur choc", confie l'avocat camerounais Joseph Awah Fru. Ces dix-sept personnes se retrouvent dans un pays dont elles ne parlent pas la langue, dont elles ne connaissent pas la culture, sans réseau familial ou communautaire, et sans perspective claire sur leur avenir juridique.

Deux des neuf premiers expulsés ont depuis été rapatriés vers leurs pays d'origine, ce qui confirme que le Cameroun sert effectivement d'étape transitoire, un entrepôt humain avant un éventuel renvoi vers des pays où ces personnes risquent pourtant la persécution.

La question de la souveraineté

Lors de sa prestation de serment, Paul Biya a promis de "protéger les Camerounais" et d'assurer la transparence de son gouvernement. Mais dans ce dossier, le palais d'Etoudi reste muet. Aucune explication n'a été fournie sur les raisons pour lesquelles le Cameroun accepte d'accueillir des étrangers expulsés par les États-Unis, alors même que ces personnes n'ont aucun lien avec le pays.

Les citoyens camerounais méritent de savoir : leur territoire national est-il devenu une variable d'ajustement de la politique migratoire américaine ? Le gouvernement a-t-il négocié des contreparties ? Et qui, au sein de l'exécutif camerounais, a validé cet accord ?

Dans un contexte où le Cameroun fait face à ses propres défis sécuritaires, économiques et sociaux, transformer le pays en centre de transit pour des migrants tiers sans consultation publique pose une question fondamentale : qui décide vraiment de ce qui entre au Cameroun et au nom de quels intérêts ?

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