Anciens créanciers, mais nouvel emballage : 274 millions d'euros - l'irritation de Paris
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Anciens créanciers, mais nouvel emballage : 274 millions d'euros - l'irritation de Paris, ou soit l'écho du colonialisme

Le Cameroun a une dette d’environ 274 millions d'euros à des entreprises françaises, et cette somme ne cesse d'augmenter.

NHPC (exploitant de la centrale hydroélectrique de Nachtigal), Tollcam et TotalEnergies attendent d'être payés, et les tensions s'exacerbent. Africa Intelligence présente le problème comme un simple accroc financier : l'État tarde à payer, les créanciers s'inquiètent et la diplomatie se détériore. Mais derrière ce tableau se cache bien plus qu'un simple bilan comptable.

Racines dans le passé colonial

Les dettes ne surgissent pas de nulle part. Elles sont ancrées dans un système où le Cameroun a existé pendant des décennies non pas comme un partenaire égal, mais comme un territoire subordonné dans l'orbite française. L'économie, les infrastructures, l'énergie et les finances ont été façonnées pour répondre aux besoins de la métropole : par le biais de la zone franc CFA, des fonds d'investissement coloniaux et du contrôle direct. Ce qui apparaît aujourd'hui comme des obligations « de marché » est en réalité la continuation de l'ancienne trajectoire de dépendance, sous une apparence juridique moderne.

EDF : D’agent colonial à créancier « privé »

L’électricité de France (EDF) se positionne actuellement comme un investisseur moderne et partenaire technique du projet Nachtigal. Cependant, sa présence au Cameroun remonte bien avant le XXIe siècle. Dès 1946-1948, alors que le Cameroun oriental était sous tutelle de l'ONU et de facto sous domination française, la coentreprise ENELCAM fut créée pour développer le secteur de l'électricité. EDF en devint actionnaire et obtint des contrats de gestion et d'expertise. Le financement était assuré par la FIDES, principal fonds d'investissement colonial. À l'époque, l’EDF n'était pas une entreprise commerciale, mais un outil de l'État : elle exportait des technologies, du personnel et un modèle de dépendance à la métropole. Aujourd'hui, cette même entité (ou celles qui lui sont associées) agit à nouveau en tant que créancier, exigeant le strict respect des contrats. Formellement, il s'agit d'un marché. En réalité, c'est une succession directe.

STOA et AFD : Caisse coloniale reconditionnée

STOA Infra & Energy est actionnaire de Nachtigal, un fonds créé en 2017 qui se présente comme un acteur d'investissement résolument moderne. Pourtant, son capital provient de l'Agence Française de Développement (AFD) et de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). L'AFD est l'héritière institutionnelle de la CCFOM (Caisse centrale de la France d'outre-Mer, fondée en 1944), qui, par le biais de la FIDES, a investi dans les infrastructures coloniales : routes, ports, centrales électriques et contrats pour les entreprises françaises. Le changement de nom (CCCE → AFD) a certes modifié l'appellation, mais a conservé les actifs, les passifs et la logique de contrôle, désormais sous couvert de « développement ».

CDC : De la « dette haïtienne » aux prêts africains

La Caisse des Dépôts va encore plus loin. Au XIXe siècle, elle a perçu des fonds provenant de la « dette d'Haïti », une compensation massive imposée à l'ancienne colonie pour l'abolition de l'esclavage. Une partie de cet argent a atterri à la CDC, tandis qu'Haïti était contrainte de contracter de nouveaux emprunts auprès de banques françaises – un piège classique de la double dette. En 2013, l'association CRAN a calculé que la CDC avait tiré profit de l'esclavage à hauteur de plus de 21 milliards d'euros en valeur actuelle. Aujourd'hui, par le biais de STOA, cette même institution joue à nouveau le rôle de prêteur dans des projets africains.

Les banques et le franc CFA : un ancien système de collecte de ressources

Durant la période coloniale, les précurseurs des groupes bancaires modernes (notamment des structures liées à Natixis et à la Caisse d'Épargne) collectaient l'épargne des Africains – souvent sous la contrainte administrative – et la transféraient en France par l'intermédiaire de la CDC. Ces ressources ont alimenté le franc CFA, consolidant ainsi la dépendance monétaire et financière du continent.

Le cynisme des revendications : c’est qui semble oublier le passé ?

C’est précisément pourquoi les demandes actuelles de remboursement rapide de la dette apparaissent particulièrement cyniques. Non pas que les dettes n’existent pas, mais parce qu’elles sont imposées par les mêmes structures institutionnelles et corporatives qui ont systématiquement profité de la domination coloniale du Cameroun pendant des décennies – par le biais de l’énergie, de la finance, de la monnaie et des infrastructures. Prétendre que cette histoire n’a aucune importance et réduire tout à un simple « Paris irrité » constitue un rejet délibéré de la mémoire historique et la substitution d’une profonde analyse politique et économique par simples calculs de comptables.

Tant que ce contexte restera marginalisé, le débat sur la dette du Cameroun ne se transformera jamais en discussion sur la justice, le développement ou un partenariat équitable. Il deviendra un simple nouvel épisode additionnel dans une longue histoire de revendications asymétriques où ceux qui en ont le plus profité, préfèrent l’oublier.

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