Que ne ferait-on pas pour du pognon : Quand Fodjo Kadjo Abo juge le dieu Argent
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« C’est quoi, une citation tronquée ? », c’est ainsi qu’un enfant intelligent qui assisterait à une conversation ennuyeuse entre adultes poserait la question. — Une citation tronquée, mon petit, c’en est une comme celle que vient d’énoncer tantine Chantal : « L’argent est la racine de tous les maux ». A première vue, elle peut sembler correcte, sauf qu’en faisant un peu plus attention, on peut se rendre compte que par rapport à sa vraie formulation, il lui manque deux mots, et par cela même le sens de la citation peut avoir changé. La vraie formulation, c’est : « L’amour de l’argent est la racine de tous les maux ». Tu vois, il y a une différence, n’est-ce pas ? — Oui, tonton. Au tribunal, le juge allait condamner l’argent, alors que c’est l’amour de l’argent le vrai coupable.

Fodjo Kadjo Abo, écrivain ivoirien et magistrat hors hiérarchie, aurait pour sûr approuvé cette petite métaphore de Petit papa, qui dans un certain sens résume assez bien la pensée de son livre, un essai intitulé « Que ne ferait-on pas pour du pognon ! ». Ah, oui ! Il semble que dans le marathon de la fortune, il y a longtemps que les coureurs ne savent plus où est la ligne d’arrivée. Alors ils continuent de courir, à tue-tête. Certains parmi eux ont appris par cœur quelques maximes dopantes qu’ils récitent automatiquement, sous la douche, devant la glace en nouant sa cravate ou en se pomponnant le minois, au bureau avant de commencer sa journée de travail, ou devant un pauvre hère qui n’a toujours pas compris… que : "The only thing better than money is more money" ; ou encore "Money makes the world go round", entendez à peu près par là que « sans l’argent, le monde comme il va pourrait s'arreter de tourner ». Ce qui peut être avéré. Ne soyons pas hypocrites non plus, nous avons tous besoin d’argent, urgemment, du moins jusqu’à un certain seuil.

Pour nous en convaincre, quelques petites phrases sélectionnées dans le livre de Fodjo Kadjo Abo méritent d’être partagées ici, pour leur bon sens : « L’argent a fait mentir ceux qui disent que la dignité ne s’achète pas. Elle est loin d’être donnée ; elle coûte même cher, très cher. Vous avez beau vous conduire en homme sage et vertueux, le public n’aura de vous que l’idée d’un individu indigne si un huissier vient mettre vos affaires dehors parce que vous n’êtes pas en mesure de payer vos loyers. Il en sera de même […] si votre enfant est chassé de son école parce que vous n’avez pas payé ses frais de scolarité… » ; « il faut être vraiment inconscient pour se désintéresser de l’argent. Tous, nous rêvons d’en avoir, ne serait-ce que pour assurer notre survie. Il n’y a pratiquement rien que nous puissions faire de nos jours sans avoir recours à l’argent. Et c’est toujours avec empressement que nous nous déplaçons pour le trouver là il se trouve ; nous allons vers lui en prenant parfois des risques ou en sacrifiant d’importantes occupations et engagements. […] Il fait courir aussi bien des mendiants, des chefs d’Etats que des hommes de Dieu. » L’auteur aurait pu ajouter aussi en tête de liste « des hommes d’affaires richissimes ».

Qu’on l’aime ou on ne l’aime pas, force est de constater que sans argent il se pourrait vraiment que le monde tel qu’on le connaît aujourd’hui s’arrête de tourner. On est tous d’accord avec Fodjo Kadjo Abo que c’est le travail qui fait fonctionner la mécanique du système : qui irait encore travailler s’il n’y a plus d’argent pour nous payer ? Personne, à moins de nous y contraindre par la force. Et là, ce ne serait plus du travail, mais de l’esclavage, pur et simple. D’ailleurs, d’où viendraient encore les emplois si les barons du Capital, n’ayant plus de plus-value à escompter du fait de la disparition ou du bannissement de l’argent, ne sont plus motivés à entreprendre ?

Mais alors, nous demanderait ici Petit papa, qui fabrique l’argent ? — Les hommes, mon petit. Les hommes ont créé et fabriquent l’argent pour faciliter les échanges ; les échanges de biens et de services. Surgit une autre préoccupation intéressante de Petit papa : Pourquoi les hommes ne fabriquent pas beaucoup d’argent, pour tout le monde ? Comme ça personne ne sera plus pauvre. — Tu as bien raison, mon petit. Mais si tout le monde est riche, l’argent perdrait de sa valeur. Le monde pourrait aussi s’arrêter de tourner. L’agriculteur ou le fermier ne seraient plus motivés à produire plus n’en faut pour leur propre consommation, puisqu’ils n’auraient plus besoin d’argent. Du coup, on en mourrait de faim, avec de l’argent plein les poches. Petit papa encore, pensif : Hum… Mais est-ce que l’argent a toujours existé, depuis avant-avant ? — Non, mon petit : il n’y a pas longtemps encore, en Afrique, nous ne connaissions pas l’argent. Et nous vivions heureux. Les biens et les services étaient échangés entre eux, ainsi qu’il plaisait aux hommes de s’accorder. Le fermier voulait manger du poisson, il allait voir le pêcheur avec un poulet à bout de bras. Un autre qui voulait manger du poulet venait voir le fermier avec un régime de banane plantain dans le panier, ou lui proposait simplement sa force travail pour une durée déterminée. Et ça marchait plutôt bien, cette façon-là, on a appelé ça « le troc ». Le but n’était pas alors d’amasser des fortunes, comme aujourd’hui. Puis un jour, l’argent est arrivé, et tout a changé…

Puis un jour l’argent est arrivé, sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui ; il est arrivé dans les bagages du colon, et la solidarité africaine est sortie par la porte de derrière. Lorsqu’elle est revenue plus tard par la porte de devant, elle s’était métamorphosée, la bonne vieille solidarité africaine était devenue méconnaissable, respectueuse des riches et arrogante envers les démunis ; corrompue, elle l’était, disposée à se vendre au premier venu pour de l’argent. La grandeur d’un homme ne se mesurait plus à sa valeur intrinsèque, sa vertu, sa sagesse, mais à ses disponibilités matérielles et financières. Ecoutons justement à ce propos le sage Abron, Fodjo Kadjo Abo : « Ceux qui en possèdent sont à l’abri du besoin et heureux. Pris pour des modèles de réussite sociale, ils se disent qu’ils vivent pleinement et accomplissent leurs missions sur terre de façon honorable. Qu’ils soient laids, sots ou criblés de vices, on ne manque pas de leur trouver de grandes qualités physiques, intellectuelles et morales. Ils sont très respectés, considérés, et parfois craints. [En revanche] Ceux qui n’en ont pas sont très malheureux. Sans cesse dans la nécessité, ils ont le sentiment d’avoir raté leur vie, d’être venus au monde pour accompagner les autres […] Tout ce qu’ils font et disent est souvent mal perçu […] leurs avis sont systématiquement battus en brèche et balayés du revers de la main. »

On comprend que dans ces conditions, il n’est pas évident de se faire beaucoup d’amis, moins encore d’être pris en considération dans les réunions de famille. – Avec ce que vous cotisez lors des quêtes, pff ! (lors même que vous cotisez) ; pas étonnant que le modérateur ne voie pas souvent votre doigt levé quand on demande l’avis des vrais gens : Pauvres, s'abstenir !

Si les choses n’en étaient graves qu’à ce point, l’amour de l’argent ne serait pas tant que ça à blâmer. Chacun au fond de lui devrait savoir ce qu’il vaut, indépendamment de l’opinion d’autrui : c’est très important lorsqu’on veut se forger une personnalité à toute épreuve. Le grand Henry Miller a été plongeur à Paris, dans un restaurant de fortune, de même que George Orwell, l’auteur du prophétique « 1984 », un chef-d’œuvre passé pour toujours à la postérité.

 Bernard Dadié, l’autre grande figure de la littérature africaine, lauréat du Grand Prix des Mécènes 2016 (le prix lui avait été décerné le 9 mars 2017, soit deux ans jour pour jour avant sa disparition, le 9 mars 2019) ; Bernard Dadié s’est un temps trouvé si désargenté qu’il a vidé sa petite bibliothèque pour aller  proposer ses livres à la vente en bordure de route, au « poteau », étalés à même le trottoir ; au final, il n’en avait vendu aucun, parce qu’alors qu’ils étaient exposés, il les feuilletait un à un puis les posait de côté, se disant qu’il pourrait les relire à l'avenir. C’est ainsi que le soir venu, tous les livres initialement proposés à la vente s’étaient retrouvés dans le lot « à relire ». Heureusement, serait-on tenté de dire, que personne en fin de compte n’avait songé à lui proposer quelques piécettes. Dans un tout autre registre, nous pourrions aussi citer le grand Ray Charles, qui, si je ne m’abuse, a dans sa jeunesse vécu une misère telle qu’il a lui-même déclaré un jour : « Plus bas que moi, il fallait rentrer sous terre ».

Il n’est pas entendu que tout homme pauvre doive un jour ou l’autre devenir un homme riche, ou un grand artiste ; la plus grande des vertus c’est d’être un homme honnête, qui gagne sa vie au prix de ses efforts. Le voisin a beau être un homme aisé, à ne plus savoir quoi faire de ses millions, une fois rentré dans votre baraque, vous êtes roi et maître du peu qui vous revient. Et, si vous savez vous en contenter, vous pouvez être un homme heureux, peut-être plus heureux même que votre voisin fortuné.

L’argent à l'origine un instrument social peut être aussi un problème sociétal, un danger public, lorsqu’il devient notre maître. Lorsque l’argent devient un dieu ; « le dieu Argent » (pour parler comme Fodjo Kadjo Abo dans son essai) « qui nous fait faire ce qu’il veut ». C’est alors que, au plus bas de notre cupidité, nous ne faisons plus la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Il n’y a plus rien d’assez important à nos yeux, pas même notre propre dignité, la vie humaine et le bien-être du prochain, qui ne mérite d’être sacrifié pour parvenir à notre fin : la fortune, qui elle-même, au fur et à mesure que nous l’amassons devient une fin sans fin, un véritable tonneau des Danaïdes qui jamais ne fera son plein.

C’est à tomber à la renverse, lorsque l’on voit dans l’ouvrage de Fodjo Kadjo Abo les ignominies et les cruautés auxquelles les hommes et les femmes se livrent aujourd’hui pour de l’argent. Incroyable mais vrai, hélas ! Nous vivons ce genre de situations au quotidien un peu partout en Afrique et ailleurs dans le monde. Considérons quelques intitulés de chapitres du livre de l’auteur ivoirien pour nous en faire une idée : « Des vies humaines sacrifiées ou mises ou danger pour de l’argent (y compris dans les hôpitaux) » ; « La dignité humaine bafouée pour de l’argent » ; « Les drames de l’immigration clandestine (pour de l’argent) » ; « Un patriotisme mercantile (La lutte politique dans les pays sous-développés, une affaire de gros sous) » ; « Un humanisme loin d’être philanthrope (Les missions humanitaires, un créneau juteux) » ; « Des escroqueries commises au nom de Dieu »… Fodjo Kadjo Abo n’oublie pas les guerres entretenues par certains États au détriment d’autres (pour de l’argent), l’esclavage sexuel, le trafic d’organes humains (« l’homme vendu en pièces détachées »), etc.

Pensée du jour : « Celui qui accède à un emploi grâce à la corruption doit son salut à celle-ci : non seulement il ne la verra jamais d’un mauvais œil, mais il ne faut surtout pas compter sur lui pour la combattre, quand bien même elle serait flagrante et funeste. » – Hum ! Vous avez dit « lutte contre la corruption » ?... On ne peut que l’admettre en considérant cette citation pertinente extraite de l’ouvrage de Fodjo Kadjo Abo, chaque sujet y est traité avec méticulosité, dans un langage soutenu. La réflexion est celle d’un homme mature, sage, familier des procès, qui sait garder le recul nécessaire au discernement, même si par endroits, indigné par la bassesse des serviteurs du dieu Argent, on peut noter quelques points d’exclamation tout à fait justifiés. Fodjo Kadjo Abo est un moraliste avec un cœur ; et un cœur n’est pas toujours froid, il peut s’échauffer au gré des émotions.

Il faut reconnaître pour terminer un autre mérite à Fadjo Kadjo Abo. L’auteur ivoirien est loin d’être le premier à aborder la thématique de l’argent, l’amour de l’argent, la cupidité et ses déviances, parfois à la limite de l’horreur, mais il aura réussi à garder les pieds sur terre tout au long de son analyse, pourtant littéraire. Écrivain, il a su éviter le piège, la tentation de tout homme de Lettres appelé à développer un sujet d’envergure, d’entrainer le lecteur dans des démonstrations abstraites, des raisonnements philosophiques qu’il ne comprend pas toujours. Fodjo Kadjo Abo est resté empirique dans son exposé, s’entend qu’il est resté scotché sur du concret. Soucieux de se faire comprendre et faire passer son message, il a étoffé sa thèse d’anecdotes démonstratives et d’exemples patents. D’ailleurs il est resté si vrai tout au long de son œuvre que les allusions et autres citations littéraires sont quasi-inexistantes. Mis à part quelques références à des proverbes Abron (certainement sa langue maternelle), Fodjo Kadjo Abo a puisé et fondé sa logique dans la réalité. N’est-ce pas, après tout, le grand livre de la vie, inspirateur de tous les autres ? Nous espérons que l’auteur et magistrat ivoirien ne nous en tiendra pas rigueur, de déposer ici malgré tout cette petite pensée livresque de Bradley Vinson : "Money is a tool. Used properly it makes something beautiful ; used wrong, it makes a mess !"; et pour sortir en beauté, cette belle citation d’Albert Camus : « On veut gagner de l’argent pour vivre heureux et tout l’effort et le meilleur d’une vie se concentrent sur cet argent. Le bonheur est oublié, le moyen pris pour la fin. »

*« Que ne ferait-on pas pour du pognon ! » de Fodjo Kadjo Abo a été finaliste du GPAL (Grands Prix des Associations Littéraires) à l’édition de 2015, dans la Catégorie Recherche.

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