Le « bref séjour » de Paul Biya, une insulte à l'intelligence des citoyens
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À 93 ans, le président camerounais est à nouveau « en Europe ». Officiellement, c'est un « bref séjour ». En réalité, c'est la démonstration d'un système de pouvoir qui se nourrit du silence et de l'opacité pour mieux contrôler l'information et l'avenir politique du pays.

Il est une formule, au Cameroun, qui tient du tour de magie. Prononcée par le porte-parole du gouvernement ou les médias d'État, elle a le pouvoir de faire disparaître le chef de l'État, l'air de rien. Elle s'énonce en trois mots : « bref séjour ». Un terme à la fois rassurant et totalement vide de sens. Officiellement, il ne précise ni la destination, ni la durée, ni même le motif du voyage. « Bref » peut signifier deux jours comme trois semaines, voire plus. Tout y entre, et rien n'y est véritablement dit .

L'actuelle illustration de cette stratégie de communication est frappante. Alors que le Cameroun retenait son souffle, le locataire du palais d'Etoudi est à nouveau hors des frontières nationales. Le porte-parole de la présidence a fini par confirmer la Suisse après des jours de flou, alors que le gouvernement se contentait d'un vague « séjour en Europe » une zone qui compte plus de 40 pays. Pour des millions de Camerounais, c'est une nouvelle plongée dans l'incertitude.

Car si le président est à l'étranger, qui dirige réellement le pays ? Qui signe les décrets ? Qui gère les crises ? L'interrogation est d'autant plus légitime que cette absence intervient dans un contexte politique brûlant, marqué par une révision constitutionnelle controversée et des tensions sociales vives.

« Bref séjour » : Une formule magique pour un pouvoir opaque

Au fil des décennies, l'expression « bref séjour » s'est imposée comme un véritable outil politique. Elle n'est pas une information ; c'est un garde-fou. Elle permet au pouvoir de décrire l'absence prolongée du chef de l'État sans avoir à rendre de comptes . En septembre 2024, une disparition similaire, après le sommet Chine-Afrique, avait duré six semaines, alimentant des rumeurs sur un possible décès ou une grave maladie du président de 92 ans .

« Bref séjour » est la réponse à toutes les questions, une formule fourre-tout qui exaspère une opinion publique en quête de transparence et qui ne fait qu'accroître la défiance envers un régime déjà critiqué pour son opacité. « Le peuple est en droit de savoir si le Président de la République est toujours apte à assumer sa lourde et délicate mission », écrivait Patricia Tomaïno Ndam Njoya, une figure de l'opposition, lors de l'épisode précédent . Le pouvoir, lui, semble campé sur une position : l'information se donne, elle ne se partage pas.

Le vide du pouvoir ou l'ombre d'un système ?

Mais « bref séjour » n'est que la pointe de l'iceberg. Il est la manifestation d'un mode de gouvernance où le silence est érigé en art et la mise en scène en doctrine. « Paul Biya continue d'observer son traditionnel silence, marque de fabrique de sa gouvernance », rappelait récemment l'hebdomadaire Jeune Afrique . Pendant ce temps, l'État fonctionne, mais dans une cacophonie troublante.

Jeune Afrique raconte une anecdote édifiante : pour « démontrer que le président continue, inlassablement, de travailler », son entourage a publié des photos le montrant... assis devant des piles de parapheurs sur une table basse . Une mise en scène qui a eu l'effet inverse, en soulignant un décalage profond entre la communication du palais et la réalité des crises que traverse le pays.

Qui gouverne, alors ? La réponse est un secret de polichinelle. De nombreux observateurs estiment que le pouvoir réel s'est déplacé. Depuis des mois, les regards se tournent vers un homme : Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la présidence. Considéré comme l'un des hommes les plus influents du régime, il est souvent décrit comme le véritable maître du jeu, celui qui signe les actes et arbitre les conflits internes .

« Le secrétaire général signe aujourd’hui presque tous les documents censés émaner du président », affirmait sur Deutsche Welle l’analyste politique Philippe Nanga. « Cela traduit une chose simple : le président est indisponible » . Le président serait ainsi devenu le paravent d'un système, une façade rassurante pour maintenir l'unité d'un parti, le RDPC, et protéger les privilèges d'une petite élite.

Au cœur de la bataille : La succession, le vrai sujet

Derrière l'absence, c'est la question de la succession qui taraude les esprits. À 93 ans, Paul Biya est l'un des plus vieux chefs d'État du monde. La révision constitutionnelle du 4 avril 2026, qui a rétabli le poste de vice-président, a été perçue par beaucoup comme le prélude à une transmission du pouvoir .

Si officiellement, il s'agit d'« assurer la continuité de l'État », officieusement, c'est une « guerre de succession » qui se prépare. Les regards se tournent vers Franck Biya, le fils aîné du président. Son profil discret, son absence de casseroles judiciaires et son parcours international en font une option crédible pour une transition ordonnée, une sorte de renouvellement maîtrisé .

Mais en face, le cercle rapproché de la Première dame, Chantal Biya, et son réseau d'influence, pourrait bien avoir un autre plan. Le tout se joue dans une lutte feutrée pour l'influence et les nominations, à l'abri des regards . Le problème, c'est que ce jeu de trônes se déroule dans l'opacité la plus totale, alors que les Camerounais, eux, subissent les conséquences d'un État en pilotage automatique.

Un cri d'alarme : L'absence a un prix

L'absence du président n'est pas une simple curiosité politique ; elle a un coût pour la nation. « L'impatience est palpable au Cameroun, en particulier depuis la présidentielle d'octobre dernier », constate Jeune Afrique . Les décisions importantes sont reportées, le gouvernement semble parfois tanguer, comme en témoigne le feuilleton du Port autonome de Douala, où le chef de l'État a laissé pourrir une situation avant de la trancher .

« Leadership demands presence » (le leadership exige de la présence), écrivait récemment la presse internationale, décrivant la campagne de Paul Biya comme une « campagne de la honte », où ce sont des portraits du président qui font campagne à sa place . Cette absence, couplée au silence du palais, est un terreau fertile pour les rumeurs, l'inquiétude et la colère. Elle est le symbole d'un « système qui a troqué la vitalité contre la fragilité, l'engagement contre le silence, et l'avenir contre le passé » .

Les prochains jours, et le « bref séjour » actuel, seront un test supplémentaire pour le régime. Alors que le Cameroun est confronté à une crise anglophone persistante, à une pauvreté endémique et à une jeunesse désabusée, le président et son système devront bien un jour sortir de leur silence. Mais pour l'heure, à Yaoundé comme à Genève, c'est toujours la même méthode qui prévaut : regarder ailleurs, pour mieux garder le contrôle. Une stratégie de l'autruche qui risque de coûter cher à tout le pays .

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