Le franc CFA, le dollar, le FMI : les chaînes invisibles de l'Afrique moderne
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Le franc CFA, le dollar, le FMI : les chaînes invisibles de l'Afrique moderne :: AFRICA

À l'heure où la Russie démontre que commercer hors du dollar est possible, et où l'Afrique dispose de 60% des terres arables et de 30% des réserves minières mondiales, la monnaie unique africaine n'est plus une utopie c'est une menace existentielle pour ceux qui ont besoin de la désunion pour maintenir leur domination.

Sékou Touré avait raison. Nkrumah avait raison. Sankara avait raison. Lumumba avait raison.

Ils ont tous été éliminés.

On n'assassine pas ce qui est inoffensif. On n'organise pas des coups d'État contre des idées sans importance. Le fait même qu'ils aient été tués est la preuve la plus éloquente qu'ils avaient vu juste. Et que ceux qui les ont tués le savaient parfaitement.

Ce qu'ils avaient en commun ? Un rêve que certaines puissances ne pouvaient pas se permettre de laisser devenir réalité : une Afrique souveraine. Une Afrique avec sa monnaie. Une Afrique qui parle d'une voix.

Soixante ans plus tard, le monde est en train de se réorganiser. La question n'est plus de savoir si l'Afrique peut s'affranchir du système dollar. La question est de savoir si elle le fera avant que les autres décident de son destin à sa place. Encore une fois.

AFRIQUE, DÉDOLLARISATION ET MONNAIE UNIQUE : POURQUOI LE SIÈCLE AFRICAIN SE JOUE MAINTENANT

La formule est dure, mais elle est juste. Une indépendance politique sans souveraineté économique n'est pas une liberté. C'est une mise en scène de la liberté. Un décor sans fondations.

Soixante ans après les indépendances formelles, cette réalité structure encore silencieusement, méthodiquement les rapports entre l'Afrique et le reste du monde. Et c'est dans ce contexte précis que les bouleversements géopolitiques actuels prennent une signification particulière pour le continent.

Ce que la Russie démontre

La dédollarisation portée par Moscou n'est pas, dans sa substance, une proposition russe à l'Afrique. C'est une démonstration. Soumise aux sanctions occidentales les plus sévères de l'histoire contemporaine, la Russie a prouvé qu'une économie peut commercer hors du système SWIFT, hors des conditionnalités du FMI, hors des mécanismes de pression que constitue la politique de taux de la Réserve fédérale américaine.

Quand Washington remonte ses taux d'intérêt pour contenir son inflation intérieure, les pays africains ayant emprunté en dollars subissent mécaniquement une aggravation de leur dette. Leur économie domestique devient otage d'une décision prise à des milliers de kilomètres, pour des raisons qui n'ont aucun rapport avec leurs réalités. Ce mécanisme n'est pas une fatalité. C'est une construction. Et ce qui a été construit peut être déconstruit.

Plusieurs nations africaines regardent désormais avec intérêt les systèmes de paiement alternatifs au SWIFT. Non par alignement idéologique sur Moscou, mais parce que la démonstration russe a ouvert une brèche mentale fondamentale : le choix existe.

Les atouts ignorés

L'Afrique dispose d'un portefeuille d'actifs dont l'ampleur reste systématiquement sous-communiquée dans les enceintes internationales. Soixante pour cent des terres arables mondiales non exploitées. Trente pour cent des réserves minières connues, incluant le lithium, le cobalt, le manganèse et les terres rares les métaux de la transition énergétique dont l'Europe a désespérément besoin pour financer sa propre décarbonation. Un marché intérieur de 2,5 milliards de consommateurs projetés à l'horizon 2050. Une jeunesse avec un âge médian de 19 ans, contre 44 en Europe.

Ce continent n'est pas pauvre de ressources. Il est pauvre de souveraineté. Et la monnaie unique est le premier levier de cette souveraineté.

L'Afro : une idée qui dérange

Les pères fondateurs avaient imaginé cette monnaie continentale avec une prescience que le temps a confirmée. L'Afro ou quel que soit le nom qu'une Afrique souveraine choisirait de lui donner représente l'antidote structurel à l'ingénierie de la dépendance. Les étapes sont connues des économistes et des décideurs africains qui osent penser à voix haute : renforcement des zones monétaires régionales, rapatriement des réserves des banques centrales, création de chambres de compensation pour les échanges bilatéraux en monnaies africaines, mise en place d'un Institut statistique africain indépendant.

Car on ne peut pas construire une politique monétaire souveraine sur des données produites par des bailleurs qui ont intérêt à maintenir la dépendance.

Le grand remaniement et ses acteurs

Le monde se réorganise à une vitesse vertigineuse. La Chine bâtit ses corridors vers l'Afrique avec une cohérence stratégique que ses critiques occidentaux ne parviennent pas à contrecarrer. Les puissances du Golfe investissent dans l'agriculture, la finance et les infrastructures africaines avec une efficacité discrète et redoutable. La Russie noue ses alliances et valide l'hypothèse d'une alternative viable au système occidental. L'Occident, lui, oscille entre condescendance morale, panique géopolitique et nostalgie impériale.

Dans ce grand remaniement le plus profond depuis la fin de la guerre froide , l'Afrique a une décision historique à prendre. Continuer d'être un terrain de jeu pour les ambitions des autres. Ou devenir enfin ce qu'elle aurait dû être depuis 1960 : un acteur.

Le prix de la lucidité

Sékou Touré, Kwame Nkrumah, Thomas Sankara, Patrice Lumumba. Ces noms ont en commun d'avoir porté une vision continentale d'émancipation. Ils ont aussi en commun d'avoir été renversés, liquidés ou assassinés. Par des mains africaines souvent, mais avec des commanditaires, des financements et des intérêts qui venaient d'ailleurs.

L'élimination de Mouammar Kadhafi peut être lue dans cette même grille analytique : au-delà de sa dimension insurrectionnelle immédiate, elle représente l'aboutissement d'un affrontement entre une vision panafricaine souverainiste qu'il portait, finançait et tentait d'institutionnaliser et des équilibres géopolitiques peu enclins à en tolérer les implications.

On n'élimine pas ce qui est inoffensif.

L'unité comme menace

Un continent de 2,5 milliards de personnes, uni géographiquement et économiquement, maîtrisant ses ressources et sa monnaie, parlant d'une voix dans les enceintes internationales : ce continent-là ne mendiera plus ses droits commerciaux. Il les imposera. Il ne négociera plus depuis une position de faiblesse structurelle. Il négociera en égal.

C'est précisément pour cette raison que, depuis soixante ans, les mêmes puissances qui prêchent la démocratie africaine sabotent l'intégration africaine. La démocratie fragmentée se gère. La souveraineté unifiée, elle, ne se gère plus. Elle s'affronte.

Le siècle africain ne se décrète pas. Il s'arrache. Comme s'est arrachée la Guinée de Sékou Touré en 1958. Comme s'arrachent toutes les libertés qui dérangent.

Un passeport. Une monnaie. Une voix. Ou rien.

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