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© Camer.be : Paul Moutila
- 20 Jul 2026 01:14:31
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Article 66 : la loi anti-corruption que le Cameroun assassine :: CAMEROON
Trente ans que l'article 66 de la Constitution camerounaise oblige les hauts responsables à déclarer leurs biens. Trente ans que cette disposition est délibérément ignorée. L'affaire Baboké n'est pas qu'un scandale judiciaire c'est le symptôme d'un assassinat constitutionnel.
OSWALD BABOKÉ ET L'ARTICLE 66 : LA LOI ANTI-CORRUPTION QUE LE CAMEROUN ASSASSINE
Le 12 juin 2026, un individu se présente à la CRTV, la télévision nationale camerounaise, porteur d'un décret présidentiel annonçant la nomination d'un vice-président. Le document porte le sceau officiel. La signature ressemble à celle du chef de l'État. Problème : Paul Biya n'a rien signé. C'est un faux.
L'affaire aurait pu s'arrêter là. Mais le nom qui remonte dans l'enquête : Oswald Baboké, directeur adjoint du cabinet civil de la présidence, proche de la Première dame Chantal Biya ouvre une boîte de Pandore bien plus vaste. Dans le viseur du Tribunal criminel spécial (TCS) : deux dossiers, un faux décret et des soupçons de trafic d'or. Entre 2021 et 2025, le Cameroun aurait produit 44 tonnes d'or, mais seuls 148 kilos ont été officiellement déclarés à l'exportation.
Au cœur de ce maelström judiciaire et politique, une question fondamentale, trop rarement posée : comment la richesse de ceux qui gèrent le Cameroun est-elle contrôlée ?
La réponse est écrite dans la Constitution. Elle s'appelle l'article 66. Et depuis 1996, cette loi est délibérément assassinée.
La loi fantôme : trente ans d'impunité
Adopté en 1996, l'article 66 de la Constitution camerounaise dispose que le président de la République, le Premier ministre, les membres du gouvernement, les parlementaires et les dirigeants des institutions publiques doivent déclarer leurs biens et avoirs au début et à la fin de leur mandat ou de leur fonction.
Une loi de transparence. Un garde-fou contre l'enrichissement illicite. Un outil qui permettrait de comparer les revenus officiels d'un fonctionnaire à son patrimoine réel.
Elle n'a jamais été appliquée.
En avril 2026, le débat resurgit. Le FMI fait pression pour la mise en application de l'article 66. Des décrets d'application sont évoqués. Mais le constat reste glacial : aucune déclaration de biens n'a jamais été rendue publique par un haut responsable camerounais. « Moussa Njoya rappelle que la déclaration des biens n'est pas encore appliquée en raison de l'absence de décrets nécessaires ».
Une loi constitutionnelle, votée il y a trente ans, qui dort dans les archives. Une disposition qui n'attend que des décrets d'application qui ne viennent jamais. Et pendant ce temps, l'opacité règne.
L'affaire Baboké, symptôme d'un système
Oswald Baboké, haut fonctionnaire camerounais né le 28 février 1972, incarne cette contradiction entre une Constitution qui exige la transparence et une pratique du pouvoir qui l'ignore.
Selon les enquêtes de Jeune Afrique, Baboké a été convoqué par le TCS le 26 juin, puis attendu les 30 juin et 1er juillet. Les investigations portent sur les conditions d'attribution de permis miniers dans l'Est du pays. Sa fille, Indira Baboké, aurait été interpellée à Dubaï. Son épouse, Crescence Baboké, dénonce une « cabale », des « accusations sans preuves ».
Mais ces accusations, qu'elles soient fondées ou non, ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Le vrai problème est structurel : en l'absence de déclaration obligatoire et publique des biens, toute fortune de haut fonctionnaire devient suspecte et toute accusation, vérifiable ou non, peut prospérer.
Le gouvernement camerounais a d'ailleurs tenté d'éteindre l'incendie. Le 17 juillet 2026, le ministre des Mines Fuh Calistus Gentry a démenti toute « disparition d'or de l'État ». Mais il a aussi reconnu le vrai problème : la sous-déclaration de la production par des opérateurs privés. Un aveu qui ne fait que renforcer la défiance.
L'angle mort : pourquoi l'article 66 est assassiné
Pourquoi une disposition constitutionnelle, claire et contraignante, reste-t-elle inappliquée depuis trois décennies ?
La réponse est politique. Dans un système où le pouvoir est vertical, où les nominations et les enrichissements sont souvent liés, la transparence est une menace. L'article 66, s'il était appliqué, permettrait de comparer le patrimoine déclaré d'un ministre à ses revenus officiels. Il protégerait les honnêtes serviteurs de l'État et confondrait les autres.
Le problème, c'est que les autres sont trop nombreux.
Selon les données de l'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (EITI) citées par Jeune Afrique, le Cameroun n'a officiellement déclaré que 22 kilos d'or à l'exportation en 2023, tandis que près de 15 tonnes d'or originaires du Cameroun ont été enregistrées à Dubaï la même année. Un écart abyssal. Une fuite de richesse nationale. Et personne ne peut dire qui en a profité parce que personne n'est tenu de déclarer ce qu'il possède.
Le grand défi de la transition
Cette affaire dépasse de loin le cas d'Oswald Baboké. Elle concerne chaque ministre, chaque directeur général, chaque maire. Elle concerne la crédibilité de l'État camerounais tout entier.
Le prochain dirigeant du Cameroun n'aura d'autre choix que d'instaurer un mécanisme rigoureux, public et obligatoire de déclaration des biens. Le FMI le réclame. La société civile le demande. Les Camerounais, lassés de l'opacité, l'exigent.
Car la vérité reste immuable : sans transparence, il n'y a pas de confiance.
L'article 66 n'est pas une option. C'est une obligation constitutionnelle. Le laisser dormir, c'est assassiner la loi. C'est dire aux Camerounais que la Constitution n'est qu'un morceau de papier. C'est légitimer l'impunité au sommet de l'État.
Une affaire, deux scandales
L'affaire Baboké, dans ses zones d'ombre, ses accusations non vérifiées et ses démentis, révèle un scandale plus profond. Au-delà du faux décret, au-delà du trafic d'or présumé, il y a l'assassinat silencieux de l'article 66.
Une loi constitutionnelle que le Cameroun a choisi d'enterrer. Une transparence promise et jamais livrée. Une défiance qui ne fait que croître.
Oswald Baboké est peut-être innocent. Il est peut-être coupable. Le TCS tranchera. Mais une chose est certaine : si l'article 66 avait été appliqué, si chaque haut fonctionnaire avait dû déclarer publiquement ses biens à son entrée et à sa sortie de fonction, cette affaire n'aurait peut-être jamais eu lieu. Ou alors, elle aurait été réglée en quelques jours, par la simple confrontation d'un patrimoine déclaré et d'une réalité vérifiable.
Le Cameroun n'a pas besoin de nouveaux décrets. Il a besoin que l'on respecte ceux qu'il a déjà.
Et vous, pensez-vous que l'article 66 devrait enfin être appliqué ?
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