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AFRIQUE :: Dépasser la peur du Syndrome du Christ : l'enjeu politique du continent noir :: AFRICA
AFRIQUE :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Thierry Amougou, Macroéconomiste Hétérodoxe Du Développement, Pr. Université Catholique De Louvain (UCL), Fondateur Et Animateur Du CRESPOL, Cercle De Réflexions Économiques, Sociales Et Politiques. Patimayele@hotmail.com.
  • samedi 11 août 2018 12:42:52
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AFRIQUE :: Dépasser la peur du Syndrome du Christ : l'enjeu politique du continent noir :: AFRICA

Le sort réservé, il y a quelques temps, à Laurent Gbagbo et à Kadhafi par l’Occident en collaboration avec des Africains, ne vient pas encourager les plus jeunes présidents africains à avoir l’audace politique de parachever l’indépendance du continent dans de nombreux domaines.

Avec sur son dos le poids d’un siècle de colonisation, l’Afrique n’aurait dû avoir pour hommes politiques que des opposants à l’Occident. Opposants aux institutions politiques occidentales, opposants à l’économie occidentale, opposants à la culture occidentale, opposants aux religions occidentales, opposants aux styles de vie occidentaux. Les choses ne sont pourtant pas si tranchées.

* Petite archéologie de la figure du vainqueur politique et du héros subsahariens

Les effets de la colonisation sont ambivalents sur les colonisés. Plusieurs Subsahariens, et cela depuis la période coloniale, ont été séduits par le style occidental, d’autres, dans une programmation stratégique, ont servi de collabos à celui-ci, quand, non moins nombreux, d’autres Africains ont combattu le système colonial de toutes leurs forces. Séduction, admiration, répulsion, détestation et rejet de l’Occident sont donc l’expression quotidienne des effets spectraux du pollen occidental sur la fleur politique subsaharienne. L’Afrique est même parfois un endroit où tous ces effets se trouvent très souvent concentrés chez les mêmes individus. Les sociétés africaines sont ainsi des sociétés éminemment politiques. Elles l’étaient déjà avant la colonisation. Celle-ci, via son spectre d’effets, a encore contribué à complexifier le tableau des attitudes politiques des Africains face à l’Occident, son bourreau dans l’histoire des civilisations. Une figure marquante de l’opposition subsaharienne des années 1960 est cependant à mettre en évidence, tellement elle continue de structurer de nos jours le champ politique subsaharien. Il s’agit de l’opposition intra-subsaharienne entre les Africains désireux d’accéder à l’indépendance main dans la main avec les puissances coloniales, et les Africains revendiquant une rupture totale avec les puissances coloniales pour accéder à une indépendance réelle. Dans le premier groupe se trouvaient par exemple des Africains comme Félix Houphouët-Boigny, Léopold Sédar Senghor, Mobutu Sésé Séko, Léon Mba ou Hamadou Ahidjo. C’est généralement cette opposition-là à l’Occident, qualifiée de modérée, de stratégique ou de collaborationniste, qui a hérité de la direction des États africains après les indépendances. En face d’elle, les opposants radicaux parce que partisans d’une indépendance sans conditions et immédiate, n’ont pas eu le pouvoir. Ils ont, dans la majorité des cas, été tués politiquement, écartés du pouvoir ou éliminés physiquement. Um Nyobè, Félix Moumié, Gilchrist Olympio, Patrice Emery Lumumba et bien d’autres, étaient contreproductifs pour un Occident où la décolonisation signifiait une réorganisation de sa domination sur et de l’Afrique malgré les indépendances officielles. Le fait que ce dernier groupe ait été d’une obédience communiste plus ou moins marquée n’a pas facilité sa situation

en pleine conjoncture de Guerre Froide. Plusieurs choses peuvent être dites sur les deux groupes. Les vainqueurs politiques peuvent être considérés, soit comme des vendeurs historiques de l’Afrique à l’Occident, soit comme des entrepreneurs politiques plus habiles que les Africains du deuxième groupe, soit comme des Africains sans convictions fortes, soit comme des individualistes par rapport aux projets panafricanistes des Africains du deuxième groupe. Ceux-ci, quant à eux, peuvent être considérés soit comme des héros de la lutte de l’Afrique subsaharienne contre la domination occidentale, soit comme des entrepreneurs politiques moins habiles dans le jeu politique face aux Africains du premier groupe, ou comme des Africains avec des convictions politiques plus fortes que leurs intérêts individuels. On dira par exemple que Mobutu a été, politiquement parlant, plus habile que Lumumba, mais que Lumumba entre dans l’histoire politique africaine par une porte autrement plus grande et plus glorieuse que celle de Mobutu, son vainqueur et bourreau.

* Qu’est-ce donc que le Syndrome du Christ dans le champ politique subsaharien ?

Les figures politiques antinomiques Lumumba/Mobutu, Ahidjo/Um Nyobè, Olympio/Eyadéma ou encore Sankara/Campaoré, sont extrêmement importantes dans la compréhension de la signification et de l’importance du Syndrome du Christ dans les révolutions politiques africaines. Dans un des nos ouvrage publié en 2010, nous mettions en évidence ce que nous appelons le syndrome du Christ dans les révolutions africaines en ces termes : Lorsque, toute proportion gardée, nous faisons une lecture politique de la vie du Christ, celle-ci peut se résumer comme ayant été la vie d’un Juif qui, sous l’occupation romaine de son peuple, a voulu sauver les siens de la domination. Il a cependant été tué parce que trahi par les siens de connivence avec les Romains colonisateurs.

En Afrique subsaharienne, les révolutions politiques engagées par Um Nyobè, Lumumba, Olympio ou, plus proche de nous, Thomas Sankara, avaient toutes pour ambition la libération de l’Afrique de la domination des Occidentaux colonisateurs et impérialistes. Dans tous ces cas, Um Nyobè, Lumumba, Olympio et Thomas Sankara ont été tués par leurs compatriotes de connivences avec les Occidentaux colonisateurs. Autrement dit, tout homme politique africain qui cherche à libérer son peuple de la domination occidentale trouve malheur en chemin, parce que tué politiquement ou éliminé physiquement par les siens de connivence avec les Occidentaux colonisateurs. C’est cela le syndrome du Christ, étant donné que les histoires politiques des Africains révolutionnaires connaissent, in fine, exactement le même sort que le Christ, c’est-à-dire la mort après un complot ourdi par leurs propres compatriotes et les forces de la domination. Celles-ci étaient constitutives de l’Empire romain dans le cas du Christ. Elles sont occidentales pour les révolutionnaires africains évoqués.

* Quelle rationalité politique installe le Syndrome du Christ chez l’entrepreneur politique subsaharien ?

Le syndrome du Christ ainsi conceptualisé à partir de la réalité politique subsaharienne depuis la colonisation et les luttes de libération du joug occidental, joue un rôle névralgique dans le façonnage de la rationalité de l’entrepreneur politique subsaharien moderne.

En effet, les politiques africains construisent leur rationalité politique à partir d’une leçon de l’histoire politique africaine marquée par l’omniprésence du syndrome du Christ. Premièrement, le fait qu’Um Nyobè, Lumumba, Olympio et Sankara aient été éliminés politiquement et/ou physiquement alors qu’ils avaient un projet politique révolutionnaire visant à désencastrer l’Afrique des fourches caudines des impérialistes et colonisateurs occidentaux, entraîne que les politiques africains ne veulent plus jouer aux libérateurs des Africains contre les Occidentaux. Deuxièmement, dans la mesure où l’élimination de leurs illustres ainés a toujours été orchestrée par des Occidentaux de connivence avec des Africains du dedans et du dehors, les politiques africains préfèrent être en bons termes avec les anciennes puissances coloniales.

En conséquence, le champ politique africain est marqué depuis longtemps, et cela durablement, par la peur de subir le Syndrome du Christ. Ceux qui sont au pouvoir préfèrent être en vie et garder le pouvoir que d’être morts et entrer dans l’histoire comme héros de la libération de l’Afrique. Dès lors, la concaténation entre une Afrique subsaharienne à l’indépendance à parachever et une rationalité politique qui pousse ceux qui accèdent au pouvoir à éviter de subir le syndrome du Christ, fait que l’Afrique subsaharienne est désormais orpheline, non seulement de politiques courageux, mais aussi des programmes politiques de transformation de sa situation subalterne par rapport à l’Occident dans tous les domaines. Aucun président au pouvoir n’ose engager des réformes politiques majeures qui exigent une redéfinition radicale des rapports avec les anciennes puissances coloniales. Le sort réservé, il y a quelques temps, à Laurent Gbagbo ou à Kadhafi par l’Occident en collaboration avec des Africains, ne vient pas encourager les plus jeunes présidents africains à avoir l’audace politique de parachever l’indépendance du continent dans de nombreux domaines. Il en résulte qu’entre être l’initiateur d’une politique libératrice de l’Afrique subsaharienne, et garder le pouvoir en préservant le statu quo, les Présidents africains font illico le deuxième choix. Il n’est donc pas surprenant que les problématiques du FCFA, des bases militaires françaises en Afrique, des matières premières africaines, de la Françafrique et du parachèvement de l’Union Africaine ne figurent pas dans les programmes politiques des présidents africains comme problèmes à résoudre. Ces dirigeants subsahariens ont tous peur d’être le prochain sur la liste à subir le Syndrome du Christ.

* Comment reconstruire l’Afrique utopique comme projet politique ?

Il semble, d’après ce qui précède, que la plus grande limite que traine l’Afrique subsaharienne par rapport à son développement dans tous les domaines est la peur. La peur du Syndrome du Christ est en fait un multiplicateur de peurs : la peur des Africains face à d’autres Africains, la peur des Africains qui n’ont pas le pouvoir de ce qui l’ont et vice versa, la peur des Africains d’Occidentaux, la peur de la jeunesse africaine des anciens puis celle de la ville du village etc. Or, une fois la peur installée tous azimuts, l’Afrique subsaharienne renonce derechef au courage, à l’audace, à l’innovation et à la transgression comme ressources majeures de développement dans tous les domaines. Refaire de l’Afrique utopique un projet politique mobilisateur exige donc de retrouver le courage et l’audace comme vertus politiques afin de transformer en partition musicale le grand récit d’une Afrique qui se verra à nouveau promise à un grand destin dans le monde parce que soucieuse de sa liberté et de l’évolution positive des statuts des Hommes dans les changements politiques, culturels et économiques. Le courage, l’audace et l’innovation politiques basés sur des valeurs fortes de justice économique, sociale et culturelle, permettraient à l’Afrique subsaharienne, non seulement de sortir de cette étrangeté qui en fait le continent le moins innovant au monde alors que c’est celui qui en a le plus besoin, mais aussi de la grisaille d’une expérience politique où tout reste comme avant englué et enserré dans les plis et les replis des pactes néocoloniaux.

Ce courage politique doit s’accompagner de la résurrection des messages christiques africains, c'est-à-dire, des animations politiques contemporaines basées sur les vies, les idées et les trajectoires des Africains qui ont été victimes du Syndrome du Christ parce que porteurs d’une espérance au sens de libération. Ceci a pour objectif de construire chez les jeunes Africains les qualités de courage dont nous parlons, mais aussi de montrer que de nombreux Africains n’ont pas eu peur d’affronter le Syndrome du Christ parce qu’ils avaient des valeurs à défendre. Des valeurs qui comptaient plus pour eux que leur destin personnel et leur peur de la mort.

Un autre pilier dans la reconstruction de l’Afrique utopique comme projet et programme politiques, est l’éducation. Celle-ci doit être le lieu de l’innovation, du courage, de l’audace et de la critique avec pour horizon asymptotique, la construction d’une Afrique utopique comme une société de prospérité, des égaux en droit et de justice dans tous les domaines. C’est en transformant tout Africain et toutes Africaine en celui/celle qui court sans cesse vers l’Afrique utopique que ce continent peut réinventer la citoyenneté politique, la citoyenneté culturelle, la citoyenneté sociale, l’État de droit, la démocratie et le développement. L’Afrique doit retrouver son avenir en dépassant la peur du Syndrome du Christ. C’est dans ce dépassement que le FCFA, la Françafrique, les matières premières africaines, le parachèvement de l’indépendance africaine, la démocratie et le renforcement de l’UA deviendront, non des sujets de peur, de renoncement et des domaines par excellence du statu quo, mais des problématiques normales des agendas politiques subsahariens.

11août
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