Coupures de courant, ports saturés, fiscalité instable : l'industrie camerounaise à l'arrêt
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Coupures de courant, ports saturés, fiscalité instable : l'industrie camerounaise à l'arrêt :: CAMEROON

Malgré un PIB de 53 milliards de dollars, le plus élevé d'Afrique centrale, le Cameroun se retrouve en queue de peloton sur l'indice d'industrialisation de la BAD, dépassé par le Gabon et la Guinée Équatoriale. Un paradoxe révélateur d'un modèle économique qui produit de la masse sans créer de la valeur pour ses citoyens.

53 milliards de dollars.

C'est le PIB du Cameroun. Le plus grand de toute l'Afrique centrale. Le chiffre qui fait de lui, sur le papier, le moteur incontesté de la sous-région.

Maintenant, divisez ce chiffre par la population.

Résultat : 1 984 dollars par habitant et par an. Moins de 170 dollars par mois.

Pendant ce temps, un Gabonais vit avec plus de 6 600 dollars. Un Équato-Guinéen, avec 6 700 dollars.

Et selon la Banque Africaine de Développement, c'est le Gabon et la Guinée Équatoriale pas le Cameroun qui dominent le classement de l'industrialisation en Afrique centrale.

Comment un géant démographique avec autant de ressources peut-il être devancé par deux pays dont la population totale ne dépasse pas celle d'une grande ville camerounaise ?

La réponse est à la fois simple et vertigineuse.

Industrialisation : le Cameroun, géant économique aux pieds d'argile

Le paradoxe camerounais mérite d'être nommé clairement. Le pays dispose du PIB le plus élevé d'Afrique centrale environ 53 milliards de dollars. Il produit du cacao, du café, du coton, du bois, du pétrole, du gaz. Il possède deux ports majeurs, des barrages hydroélectriques, une façade atlantique stratégique.

Et pourtant, selon les données de la Banque Africaine de Développement (BAD), il se classe dernier en industrialisation dans sa sous-région, derrière le Gabon et la Guinée Équatoriale.

Le mirage du PIB

Tout commence par une équation démographique brutale. Le Cameroun compte environ 28 millions d'habitants. Ramené à cette réalité, son PIB spectaculaire s'effondre : 1 984 dollars par habitant par an. Soit trois fois moins que le Gabon (plus de 6 600 dollars) et la Guinée Équatoriale (plus de 6 700 dollars).

Cette comparaison est, certes, partiellement biaisée par la nature des économies voisines : le Gabon et la Guinée Équatoriale sont des États-rentes pétrolières à faible démographie, ce qui gonfle mécaniquement leur revenu par tête. Mais ce contexte n'explique pas tout.

Car ce que révèle surtout cet écart, c'est l'incapacité du modèle camerounais à transformer sa population nombreuse et ses ressources abondantes en puissance industrielle à haute valeur ajoutée.

Une industrie de surface, sans champions nationaux

Dans les zones industrielles de Douala ou dans l'espace industrialo-portuaire de Kribi, le diagnostic est posé. Le tissu manufacturier camerounais excelle dans la petite industrie : agro-alimentaire de première transformation, plasturgie légère, cimenteries d'assemblage, traitement du bois à faible technologie.

La BAD le souligne sans ambiguïté : le Cameroun aligne une multitude de Petites et Moyennes Industries (PMI) légères, mais manque de champions industriels lourds capables de rivaliser sur les marchés internationaux ou de s'imposer dans la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAF).

Le contraste avec ses voisins est saisissant. Le Gabon a imposé sa Zone Économique Spéciale de Nkok comme un hub mondial d'exportation de bois transformé en interdisant purement et simplement l'exportation de grumes brutes, forçant ainsi l'industrialisation locale. La Guinée Équatoriale a développé des infrastructures pétrochimiques massives.

Pendant ce temps, le Cameroun peine à faire émerger sa sidérurgie, sa grande chimie ou une transformation avancée de ses matières premières.

Trois verrous qui bloquent le moteur

Pourquoi cet enlisement ? La BAD et les analystes du secteur identifient trois facteurs structurels.

Premier verrou : l'énergie. L'industrie lourde est une dévoreuse de mégawatts. Malgré la mise en service de barrages hydroélectriques majeurs, le réseau de transport d'électricité reste vétuste. Les coupures de courant sont chroniques. La quasi-totalité des usines maintient des générateurs de secours un investissement colossal qui plombe directement la compétitivité-prix des produits camerounais à l'export.

Deuxième verrou : la logistique. Le port de Douala souffre d'un tirant d'eau limité, nécessitant un dragage permanent qui alourdit les coûts de passage portuaire. Le port en eau profonde de Kribi offre une alternative moderne, mais la connectivité routière et ferroviaire avec l'arrière-pays industriel reste insuffisante pour fluidifier les flux de marchandises lourdes.

Troisième verrou : le climat des affaires. L'industrie lourde exige des investissements à très long terme. Or, la fiscalité camerounaise souvent jugée instable par le patronat et les investisseurs étrangers et les tracasseries administratives dissuadent les capitaux technologiques d'envergure. Le secteur privé national se replie ainsi sur le commerce de court terme ou l'industrie légère, moins risquée, moins transformatrice.

Un signal d'alarme que l'on ne peut plus ignorer

Être classé dernier en industrialisation dans sa propre sous-région, alors que l'on en est le plus grand PIB, n'est pas une mauvaise performance conjoncturelle. C'est un avertissement structurel.

Le Cameroun ne pourra pas indéfiniment s'appuyer sur la taille de sa population et la diversité de son agriculture pour revendiquer son leadership sous-régional. Dans le cadre de la ZLECAF, les pays qui exporteront de la valeur transformée et non des matières premières brutes seront ceux qui capteront les emplois, les investissements et la croissance de demain.

La question n'est plus de savoir si le Cameroun peut devenir une puissance industrielle. C'est de savoir s'il en a encore la volonté politique et le temps.

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