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© Camer.be : Paul Moutila
- 28 May 2026 01:20:28
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Dette du Cameroun : le FMI dit « élevé », Yaoundé dit « soutenable » — qui ment ? :: CAMEROON
Derrière les chiffres rassurants de la CAA se cache une réalité brutale : le Cameroun consacre autant d'argent au remboursement de sa dette extérieure qu'à l'ensemble de ses investissements publics et ce sont les citoyens ordinaires qui en absorbent le choc.
Il y a ce que disent les tableaux Excel du ministère des Finances. Et il y a ce que ressentent les Camerounais chaque matin au marché, à la pompe à essence, au bureau de transfert Mobile Money.
Entre les deux, un gouffre de 15 416 milliards de FCFA.
Ce chiffre, c'est la dette publique officielle du Cameroun. Sur le papier, elle est « soutenable ». Le ratio reste sous le plafond autorisé par la CEMAC. Les fonctionnaires de la Caisse Autonome d'Amortissement dorment tranquilles.
Mais le FMI, lui, ne dort pas. Depuis son bureau installé au cœur même du ministère des Finances à Yaoundé, il classe le risque de surendettement du Cameroun comme élevé. Pas modéré. Pas à surveiller. Élevé.
Pourquoi cette contradiction ? Et surtout : qui paie, concrètement, pour cette dette ?
La réponse est inconfortable. Elle s'appelle vous.
Le mirage de la soutenabilité
La Caisse Autonome d'Amortissement (CAA) est formelle : le Cameroun peut techniquement s'endetter jusqu'à 18 000 milliards de FCFA d'ici 2030 sans franchir le plafond de 70 % du PIB fixé par la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC). Ratio respecté, cases cochées, tableau de bord dans le vert.
Sauf que cette arithmétique officielle gomme une réalité structurelle fondamentale : contrairement à la France ou au Japon, qui s'endettent massivement auprès de leurs propres citoyens en monnaie nationale, le Cameroun emprunte en devises étrangères: dollars, euros, yuans. Chaque fluctuation du franc CFA alourdit mécaniquement la facture. Chaque trimestre, les intérêts s'accumulent dans une monnaie que le pays ne contrôle pas.
C'est précisément pour cette raison que le Fonds Monétaire International, pourtant partenaire institutionnel du gouvernement camerounais, classe le risque de surendettement du pays dans la catégorie « élevé ». Pas par pessimisme. Par arithmétique.
Le mur budgétaire de 2 100 milliards
Le danger le plus immédiat n'est pas abstrait. Il a une date et un montant précis.
Dans les deux prochaines années, le Cameroun doit rembourser 2 100 milliards de FCFA à ses créanciers étrangers. Une somme qui n'est pas anodine : elle équivaut, franc pour franc, à l'intégralité du Budget d'Investissement Public (BIP) national. Autrement dit, pour honorer ses traites, l'État devrait théoriquement renoncer à construire une seule route, un seul hôpital, une seule école pendant deux ans.
Et ce n'est pas une anomalie passagère. C'est le résultat d'années d'emprunts dont le rendement n'a pas été à la hauteur des promesses.
Le cimetière des milliards
Le journaliste économique Albin Michel Njilo pose la question qui dérange : qu'a-t-on réellement fait de cet argent emprunté ?
L'inventaire est accablant.
Le barrage de Memve'ele. 410 milliards de FCFA ont été injectés dans cette infrastructure hydroélectrique censée illuminer une partie du pays. Pendant des années, le débit réel a stagné entre 35 et 80 mégawatts loin des 211 MW promis lors de la signature des contrats. Des kilomètres de lignes à haute tension ont été construits avant même que la centrale ne soit opérationnelle.
L'autoroute Kribi-Lolabé. Facturée à près de 7 millions de FCFA le kilomètre, cette infrastructure détient un record peu enviable sur le continent africain. À titre de comparaison, des pays voisins construisent des routes équivalentes pour deux à trois fois moins. La différence ? Elle s'appelle surfacturation.
Les ordinateurs « PB ». 75 milliards de FCFA empruntés à la Chine pour équiper les étudiants camerounais en outils informatiques. Aujourd'hui, la grande majorité de ces appareils est hors d'usage, victimes d'une maintenance inexistante et d'une logistique défaillante. L'argent, lui, reste dû.
Ces cas ne sont pas des accidents isolés. Ils révèlent un système où l'emprunt sert davantage à financer la rente et la surfacturation qu'à créer de la valeur économique durable.
La Chine dans la chambre
Parmi les créanciers du Cameroun, un acteur domine la scène : la Chine détient plus de 60 % de la dette bilatérale du pays. Cette concentration n'est pas sans conséquences.
Pékin ne pratique pas la rhétorique de l'aide au développement. Il pratique le business. Les remboursements sont trimestriels, sans négociation possible, sans rééchelonnement discrétionnaire. Quand l'État camerounais manque de liquidités, la Chine n'attend pas.
Cette dépendance crée une asymétrie de pouvoir que les manuels d'économie appellent prudemment « vulnérabilité structurelle ». Dans la vie réelle, elle se traduit par une marge de manœuvre budgétaire réduite à peau de chagrin.
Vous êtes la solution de dernier recours
Face à ce mur financier, l'État a besoin de liquidités. Et le contribuable camerounais est la variable d'ajustement la plus accessible.
Plusieurs mécanismes sont déjà à l'œuvre.
La traque au secteur informel s'intensifie. Les marchés, longtemps épargnés par la fiscalité formelle, font face à des contrôles accrus et à une augmentation des taxes sur les petits commerces. Pour les vendeurs qui survivent avec des marges déjà minces, chaque nouvelle taxe est une ponction directe sur leur subsistance.
La taxe sur les transferts Mobile Money reste en place malgré les protestations. Elle touche l'ensemble de la population, y compris les plus pauvres, qui n'ont pas accès aux services bancaires traditionnels. Elle est, par nature, impossible à éviter.
La réduction des subventions sur le carburant, engagée pour satisfaire les conditions du FMI, produit un effet domino immédiat : le prix des transports augmente, celui des denrées alimentaires suit. La tomate qui coûtait cent francs hier en coûte cent cinquante aujourd'hui. Pas à cause du marché mondial. À cause d'un remboursement d'emprunt.
L'équation du développement raté
L'endettement n'est pas en soi une pathologie économique. Tous les pays qui se développent empruntent. La France est endettée à plus de 110 % de son PIB. Le Japon frôle les 260 %. Mais leur dette finance des infrastructures qui génèrent de la croissance, des systèmes éducatifs qui forment du capital humain, des industries qui exportent de la valeur.
La différence fondamentale est celle-ci : quand on s'endette pour construire une usine qui produit et exporte, la dette se rembourse elle-même. Quand on s'endette pour construire un barrage qui ne tourne pas à pleine capacité, une route surévaluée et des ordinateurs qui finissent à la décharge, la dette reste entière et quelqu'un d'autre doit la payer.
Au Cameroun, ce quelqu'un, c'est le citoyen ordinaire. C'est la mère de famille qui paie plus cher son transport. C'est l'étudiant sans ordinateur fonctionnel. C'est l'entrepreneur du secteur informel que le fisc vient désormais chercher.
La perspective
Le Cameroun n'est pas condamné. D'autres nations africaines ont réussi à restructurer leur dette, à négocier avec leurs créanciers, à réorienter leurs emprunts vers des secteurs réellement productifs. Mais cela exige deux conditions que le pays peine encore à réunir : une gouvernance financière transparente et une volonté politique de rompre avec les logiques de surfacturation et de corruption qui ont transformé les emprunts en gouffres.
Tant que ces conditions ne sont pas réunies, chaque nouveau milliard emprunté sera moins un levier de développement qu'une charge supplémentaire pour les générations qui n'ont pas encore eu voix au chapitre.
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