Naître fille est-il une condamnation : Voyage au cœur de Jean-André Manga
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Soa, 1978 – terminus, on descend. C'est une bourgade avec des prétentions citadines. Rien que. Jean-André Manga, l'auteur de « Naître fille est-il une condamnation ? » soupçonne que le statut d'arrondissement avait alors été gratifié aux populations locales un peu par faveur : « En cette année 1978, SOA n’est toujours qu’un gros village qui ne doit le nom de « ville » qu’à un décret complaisant. » A l'époque, il n'y a pas encore « la lumière » (c'est comme ça qu'on dit chez nous pour parler d'électricité), la voirie urbaine est quasi-inexistante. C'est poussière rouge en saison de canicule et boue caramel par temps pluvieux. L'Université de Yaoundé II-Soa se trouve encore dans le futur. Mais il fait bon vivre ; la vie est belle, les femmes aussi. Ceux qui ont un peu de moyens, les fonctionnaires d'un certain échelon principalement, la croquent à pleines dents, comme Adam la pomme d'Ève dans le jardin d'Eden.

Commandant Rouge (pas le Général de l'armée rouge, ici c'est plutôt un nom d'emprunt) ; Commandant Rouge est un vieux douanier qui sent venir, non sans une appréhension paranoïaque, la retraite, mais aussi la mort. Comme pour se venger de cette dernière, qu'il nomme avec une rancune impuissante « la pourriture », il veut vivre à fond ses dernières années de vieux douanier aux multiples émoluments (les avantages de service alloués et les gombos inavouables). Le monde est ingrat, c’est une arnaque ; tant de délices qui s'offrent à nous pour si peu d'années à vivre, avec un corps qui refuse qu'on en profite : « fumer tue », « l'abus d'alcool est dangereux pour la santé », des reins défaillants qui vous lâchent et vous laissent penaud, dans le lit d'une nouvelle conquête que vous comptiez pourtant soumettre à la puissance de votre virilité de fier Yanda, l'ethnie des bagarreurs et des guerriers intrépides. Quelle déconvenue !

Carpe diem, puisqu'il faut mourir. Mangeons et buvons, car demain nous... C'est le corbeau qui a tout dit : « dza’a, nya’a, bo’o », « Mange, bois, baise ». Jean-André Manga nous apprend que d'après une légende c'est ainsi qu'il faut interpréter le croassement de « ces oiseaux diablement noirs au poitrail étrangement blanc » ; c'est ce qu'il dit, maître corbeau, lorsqu'il laisse tomber son fromage du haut de l'arbre, c'est juste que M. De Lafontaine n'avait pas bien prêté l'oreille.

Commandant Rouge, cet épicurien dévergondé, ce libertin intraitable qui a dû se marier par trois fois, bien malgré lui (pour ne pas être mis au ban de son environnement social où les vieux célibataires font l'objet de tous les soupçons), prêche aussi sa doctrine de vie à un jeune acolyte. Freddy, un jeune douanier qui s'abstient de boire, pour ne pas ressembler à son défunt père qui était esclave de Bacchus ; il ne fume pas non plus, mais il a concentré tous ses vices en un seul, la recherche effrénée du plaisir charnel où il croit pouvoir le trouver, dans l'entrejambe féminin. Tous azimuts. Les scores de Commandant Rouge, imbattable dans son sport de prédilection, ne sont pas de nature à décourager Freddy : trois mariages, des maîtresses et des partenaires sans lendemain, à n'en plus finir, tant et si bien qu'elles sont désignées par des sobriquets et des numéros... « Bilan » : 25 enfants ! Freddy n'aura pas fait mieux, mais il aura égalé tout au moins le record des mariages.

Naturellement, dans cette chasse obsessionnelle de la luxure, c'est la femme au foyer, l'épouse légitime qui trinque. L'action entraînant la réaction, l'homme, représenté ici par le mauvais exemple, ne pouvait se tirer à si bon compte. Rapport de force oblige : l'auteur oppose au Minautore, l'homme-bourreau, une sorte d'amazone, une héroïne à la Jeanne d'Arc, qui comme par coïncidence s'appelle... Jeanne !

« Réveillez-vous ! », commande Jeanne à ses sœurs dans son journal intime, qui à la longue devient un manuscrit. Un livre galvaniseur qu'elle a intitulé « La voie ». Une sorte de manifeste posant les bases de « la lutte finale », le combat sans merci qui devrait libérer pour toujours la gent féminine de l'emprise de l'homme-bourreau, ce prédateur impénitent qui « tue la femme », au figuré (pour dire « coucher avec »), comme au propre, en ruinant son avenir à travers des promesses fallacieuses d'union maritale, et des marmots indésirés, abandonnés à la seule charge des victimes. Le combat sera difficile et va se jouer dans plusieurs sphères, y compris sur le plan mystique. Car l'homme-bourreau, dans sa soif de pouvoir et de domination, n'hésite pas à recourir à des pratiques occultes : sorcellerie, hérésie, apostasie, blasphème, sectes, satanisme, phallisme (c'est l'autre mot savant que nous apprend Jean-André Manga pour désigner l'homosexualité).

A ces diableries, Jeanne et ses sœurs opposent le Deutéronome. Le livre par excellence de la Loi. Car au final, Jeanne l'enseigne à ses sœurs, la religion est la voie du salut ; la vraie religion cependant, qu'il faut distinguer de celles des prélats corrompus et pervers, qui en réalité sont au service du malin.

C'est une bien grande dévotion ; plus qu'un idéal, toute une révolution en perspective. Jeanne et ses sœurs y parviendront-elles ? Sortiront-elles vainqueurs... – Minute, minute : comment dit-on « vainqueurs » au féminin ?... En tout cas, mettons « victorieuses » : Jeanne et ses sœurs sortiront-elles victorieuses de ce combat contre le mâle ? C'est tout l'intérêt d'aller lire le livre de Jean-André Manga, « Naître fille est-il une condamnation ? »

Intéressons-nous à l'auteur, Jean-André Manga. Serait-ce en réalité une femme qui écrit sous un pseudonyme masculin ; une sorte de Yasmina Khadra dans l'autre sens ? La question pourrait être recevable (Objection, Votre Honneur — Objection rejetée). Il se trouve que dans son œuvre, mettons dans son jugement dans cet ouvrage, la balance penche flagrante en faveur des femmes, éternelles victimes, des hommes, éternels bourreaux. On en viendrait à oublier que l'homme infidèle trompe son épouse avec une autre femme, et que dans le meilleur des cas cette dernière est elle-même souvent à l'origine de la tentation. En sus, la femme au foyer n'est pas toujours autant que cela irréprochable. Parfois les hommes mariés ont pour épouses de véritables Xanthippe, des mégères invivables, et tout le monde n'est pas philosophe dans l'âme. Mais n'allons pas jouer ici les avocats du diable. Le lobby des matriarches aujourd'hui peut avoir le bras long, la main lourde.

Cependant il est une chose qu'on est bien forcé d'admettre, c'est que Jean-André Manga manie admirablement sa plume, dans son style à lui. Bon narrateur, bon peintre, il vous donne par endroits l'impression d'être en plein dans le décor de la scène.

La langue est soutenue, avec de temps à autre un petit mot recherché qui vous envoie direct sur Google, les gros dictionnaires en papier étant passés de mode. Le régime est plutôt correct, professoral à la limite, tant et si bien que le narrateur en oublie souvent de baisser le niveau lorsqu'il laisse la parole aux personnages, qui s'expriment tous justement comme dans un livre académique. Résultat, on pourrait avoir l'impression que les dialogues manquent un peu de naturel.

Parfois aussi, on cale un moment, rêveur, oublieux de poursuivre la lecture, quelque part entre surprise et admiration, à se demander où il a bien pu aller chercher telle image, telle tournure langagière ou autre figure métaphorique : « Le soleil courait déjà franchement à l’orée du ciel, ses langues devenaient moins offensives » ; « lorsqu’un homme court et trapu, le visage rassasié de muscles » ; « —Questionnez-vous d’abord si sa partie d’en bas est encore vivante, s’inquiéta un vieillard au corps visiblement affamé de chair, qui ne cessait d’attiser le brasier de sa pipe en libérant avec intermittence de lourdes volutes de fumée blanche » ; « Mince comme un sarment, son teint chocolat contrastait d’une belle manière avec sa chevelure aux mèches épaisses et retombantes noir massif. Sa boîte crânienne était encline à protester »... C'est adorable. L'histoire aussi, avec ses drames et ses leçons de vie.

 « Naître fille est-il une condamnation ? » de Jean-André Manga était en lice à l'édition 2014 du GPAL (Grands Prix des Associations Littéraires).

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