Crise anglophone : gestion orientée vers la conservation du pouvoir
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La crise anglophone s’enlise sur le terrain. Ne laissant plus le choix à la communauté nationale ou internationale que de se fendre en condamnations chaque fois que des innocents y laissent leur vie. Civils, militaires, sécessionnistes, tous y passent au fil des semaines et des mois, on compte les morts décédés dans des conditions atroces ou pas.

En jetant un coup d’œil en arrière dans l’histoire du Cameroun, on se rend compte que la gestion de cette crise est plutôt le remake de ce qui s’est souvent passé, une gestion dont le but n’est pas de trouver une solution définitive au problème de fond, mais de conserver le pouvoir et le consolider. Il en est ainsi de la gestion de la crise qui a secoué le Cameroun entre 1955 et 1960, quand le pouvoir en place devait faire face à l’Union des populations du Cameroun qui revendiquait l’indépendance véritable et s’était radicalisée après son interdiction, résistait désormais dans la clandestinité avec des méthodes comme celles aujourd’hui utilisées par les combattants sécessionnistes des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Jean-François Bayard dans le livre « l’Etat du Cameroun », deuxième édition parue aux éditions Presses de la Fondation nationale des sciences politiques en 1985, fait savoir qu’en proie à une grave crise sociale, le pays bamiléké était le ventre mou du régime naissant d’Ahidjo. Dans nulle autre région, les contradictions économiques et politiques issues de la colonisation n’étaient plus aiguës…

L’éclatement des Paysans indépendants, à la suite de la crise de février 1958, accentua cet état de fait et pris Ahidjo entre deux feux…Les activités de l’Union des populations du Cameroun dans l’Ouest étaient anciennes. Elle y avait installé très tôt des comités de base, les premiers troubles éclatèrent en mai 1955. Depuis, la région n’avait jamais retrouvé un calme complet, la fièvre montait au début de l’année 1959, la pacification de la Sanaga maritime sembla donner un coup de fouet à l’aile bamiléké.

Cependant, son appareil militaire était divisé en deux grandes tendances, le maquis de Momo Paul, proche de Pierre Kamdem-Ninyim, fo de Baham déposé en 1956 pour avoir organisé un comité de base « upéciste », puis assigné en résidence à Yokadouma pour avoir mené une campagne d’agitation contre son successeur, et celui de l’armée de libération nationale du Kamerun (Alnk), relevant de la direction de l’Upc exilée à Conakry, théoriquement commandés par Singap Martin mais en réalité peu unis. C’était donc dans l’incohérence que les attentats se succédaient.

…des tribunaux d’exception furent créés, l’état d’alerte fut décrété dans 7 régions du Sud et de l’Ouest. La prolongation de la garde à vue, l’interdiction des réunions, de six journaux dont celui di docteur Bebey-Eyidi qui condamnait pourtant la violence…Mais en dépit de ces premiers succès du gouvernement, le terrorisme s’installa dans le pays

Des solutions…pour soi-même

De retour de New York où il était participer à l’Assemblée générale de l’Onu, Ahidjo reconnu la gravité de la situation devant l’Assemblée législative, et annonça son intention de « crever l’abcès” en intensifiant la répression. En fait, les autorités ripostaient à plusieurs niveaux, sans beaucoup de coordination. Sur le terrain, l’administration territoriale réprimait, à Yaoundé, l’assistance technique française qui se méprenait probablement sur la nature de la rébellion et croyait y déceler des sentiments anti traditionalistes, espérait la désamorcer  en démocratisant les structures socio-politiques bamiléké et en accélérant le développement communal, quitte à favoriser les chefs les plus progressistes. Ahidjo confia à ses partenaires bamiléké le soin de rallier les notables du pays dans l’espoir de reconstituer une alliance hégémonique régionale, de la placer à son service et de l’opposer à la progression de l’union des populations du Cameroun.

Le déroulé de la crise anglophone et les réponses du gouvernement ressemblent étrangement au scénario de ces années de braise. Tant que le régime en place se maintient au pouvoir, tout va bien, et les morts ne comptent que pour ceux qui veulent bien les compter et s’en émouvoir. Pour le reste, je cite Paul Biya « tant que Yaoundé respire, le Cameroun vit…

D’après Jean-François Bayard, toutes ces initiatives ne portaient pas de fruits, devant une Upc déterminée. Le 19 juin 1959, Félix Moumié définissait de nouveaux objectifs pour continuer la révolution. Les plans d’Ahidjo furent bouleversés et la situation se dramatisait. « L’épreuve de force était engagée, les autorités supportèrent assez bien le choc, les événements furent même avantageux pour Ahidjo, ils lui permirent d’augmenter ses pouvoirs déjà accrus par l’adoption en mai, de 4 projets de lois relatifs au maintien de l’ordre : des tribunaux d’exception furent créés, l’état d’alerte fut décrété dans 7 régions du Sud et de l’Ouest. La prolongation de la garde à vue, l’interdiction des réunions, de six journaux dont celui di docteur Bebey-Eyidi qui condamnait pourtant la violence…

Mais en dépit de ces premiers succès du gouvernement, le terrorisme s’installa dans le pays. Fidèle à Ahidjo, Ngayewang parcourait le pays Bamiléké, y présidait les palabres de réconciliation, y organisait des groupes d’autodéfense, y implantait les premiers organes de base de l’Union camerounaise.. » Rien de tout cela ne portait des fruits, et l’idée d’un dialogue fut émise par la classe politique de l’époque, tout bord confondu, y compris l’Upc dont les dirigeants Felix Roland Moumie et Ernest Ouandié, conjointement avec André Marie Mbida, signèrent à partir de Conakry le 13 août 1959 un communiqué dans ce sens.

Les conseillers d’Ahidjo trouvèrent dans cette  idée que les autres voulaient le déposséder de son pouvoir. Il fut réticent au début et finit par donner son accord tout en définissant les contours : « …si un colloque national pouvait engendrer une solution durable, les chefs de parti de la majorité, c’est-à-dire les membres du gouvernement, seraient prêts à favoriser l’organisation d’une table ronde et d’y participer…Mais il s’agirait là d’une initiative politique, et je peux simplement prendre l’engagement d’aider, en ma qualité de chef de parti, à la faire aboutir. »

En clair, le gouvernement ne prenait aucun engagement pour l’issue d’une telle rencontre, et Soppo Priso trouva que ce qu’Ahidjo proposait n’était pas la table ronde souhaitée par la communauté nationale, mais plutôt un « guéridon rond ». On n’en parla même plus jamais d’ailleurs. Au mois de janvier 1960, l’indépendance fut proclamée au forceps, et l’on sait où on en est aujourd’hui, à une parodie d’indépendance.

Le régime avait couvert le pied, mais la blessure restait en dessous, l’objectif étant de conserver son pouvoir. Le déroulé de la crise anglophone et les réponses du gouvernement ressemblent étrangement au scénario de ces années de braise. Tant que le régime en place se maintient au pouvoir, tout va bien, et les morts ne comptent que pour ceux qui veulent bien les compter et s’en émouvoir. Pour le reste, je cite Paul Biya « tant que Yaoundé respire, le Cameroun vit…

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