Thomas N’Kono: «"Mon histoire avec le RCD Espanyol est un amour éternel"
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Le Camerounais est l’un des meilleurs gardiens de l’histoire et il va bientôt fêter ses 20 ans en tant qu’entraîneur des portiers au RCD Espanyol. Son palmarès est unique et son héritage est indélébile : il a été un des meilleurs gardiens africains ayant joué en Europe et en LaLiga il s'est avéré être un précurseur pour son époque. Il reste la première idole de Gigi Buffon.

Evoquer Thomas N'Kono est évoquer une authentique légende du ballon rond. L’ancien gardien camerounais travaille désormais dans le staff du RCD Espanyol mais d’un seul coup d’oeil, vous pouvez ressentir la grandeur et l’influence de son héritage. Il a été un international camerounais pendant quasiment 20 ans, a remporté une Coupe d’Afrique des Nations et a participé à quelques-uns des grands matchs des « Lions Indomptables » lors des Coupes du Monde 1982 et 1990, aux côtés de Roger Milla. N’Kono a également remporté deux Ballons d’Or africains, étant le premier gardien à réussir cela. De plus, il ne faut pas oublier qu’il a mené le RCD Espanyol à une finale de Coupe UEFA. Mais avant tout, grâce à son arrivée en Liga Santander au début des années 80 et sa carrière exceptionnelle en tant que « Periquito », il est devenu un pionnier des gardiens africains en Europe et une source d'inspiration pour les gardiens du passé, du présent et du futur. Dont Gianluigi Buffon. En plus de ses huit saisons en tant que gardien de but, le RCD Espanyol jouit désormais de sa sagesse et de son expérience en tant qu'entraîneur des gardiens de but depuis près de 20 ans. Il reste l'un des meilleurs ambassadeurs internationaux de la Liga quatre décennies après son arrivée en Espagne.

Né le 20 juillet 1956 à Dizangué, ses débuts dans le football n'ont pas été faciles. « J'ai commencé à jouer au football dans la rue », reconnaît N'Kono lui-même. « Le football de jeunes n'existait pas là-bas, seulement quelques championnats pendant les vacances. Je jouais en tant que gardien de but ou en tant qu'attaquant, cela changeait... J'ai réussi un très bon match contre une autre ville, et mon frère aîné m'a dit que je devais continuer à jouer gardien de but. Je devais marcher 25 kilomètres de Dizangué à Édéa pour jouer au football. Je n'avais pas les moyens de payer le transport, alors soit vous avez un vélo, soit vous avez « le vélo avec les deux jambes ». Il y avait un chauffeur de taxi qui aimait vraiment le football et parfois il passait me chercher. Comme j'avais de la famille à Édéa, je restais avec eux pendant une semaine pour m'entraîner », se souvient-il. De Édéa, il est parti à Douala à 16 ans, pour évoluer en deuxième division. Et après une seule saison incroyable, à l'âge de 17 ans, il a été recruté par le Canon Yaoundé, l'un des clubs les plus titrés du Cameroun. Cela lui a permis de débuter avec l'équipe nationale alors qu'il venait juste de devenir majeur.

« J'ai eu la chance de rencontrer le sélectionneur Vladimir Beara au Cameroun, un ancien gardien yougoslave, qui m'a donné mes premières leçons pour travailler dans le but. C'est comme cela que tout a commencé », se souvient N’Kono. « Avec lui, j’ai appris des leçons qui ont changé ma vie. Je me suis entraîné un lundi et il m'a dit que nous nous reverrions jeudi. Mais j’ai ressenti beaucoup de douleurs et finalement je n’y suis pas allé. Ils m’ont exclu de la sélection nationale pendant six mois ou un an puis je n’ai été que remplaçant quand j’ai été rappelé. Cela m'a fait grandir, car j'ai mis ma carrière en péril quand j'avais 18 ans. C'est la loi de l'effort, il faut grandir afin d'être le meilleur. Après, le reste est venu naturellement ». Le reste, comme le dit N'Kono lui-même, est une très belle carrière.

Tout en combinant le football avec son travail dans une compagnie des eaux, N'Kono s'est ensuite fait connaître au Canon Yaoundé, où il a remporté cinq titres nationaux et deux ligues des champions de la CAF (1978 et 1980). Il a également gagné deux Ballons d'Or africains (1979 et 1982), étant le premier gardien à le faire. Ses prouesses au sein de l’équipe camerounaise, notamment à la Coupe du Monde 1982, l’ont également propulsé au rang de vedette internationale, bien au-delà du continent africain. C’était alors la première participation des «Lions indomptables» à une Coupe du monde et ils n’ont échoué qu’à un but de la qualification face à l’Italie en phase de groupes, une équipe qui finirait championne du monde. Pendant cette compétition, N’Kono n'a concédé qu'un seul but en trois matchs, enchaînant les performances exceptionnelles. Cela lui a permis de rester en Espagne. Cet été-là, il reçut trois offres : Flamengo, Fluminense et RCD Espanyol. Celle des «Pericos» est arrivée en premier et, comme il l'avait promis à sa femme, c'est celle qu’il a accepté. Sans le savoir, il franchissait alors une étape historique. Il a été un pionnier, étant l'un des premiers gardiens africains à jouer en Europe, à une époque où seuls deux étrangers étaient autorisés en Espagne et ces places très limitées étaient souvent «réservées» aux attaquants vedettes. Mais N'Kono a réussi son pari au RCD Espanyol.

Il devient le joueur étranger avec le plus de matchs disputés pour le RCD Espanyol (241)

Au cours de 241 matchs de Liga en huit saisons, il est devenu une icône en raison de ses excellents réflexes, de ses superbes qualités athlétiques, de sa forte personnalité, de son leadership et de sa capacité à arrêter des pénalties. C'était un gardien de but intuitif et créatif, qui faisait des choses que les autres n'osaient pas, comme jouer en tant que libéro, très avancé. Il a d’ailleurs souvent été aperçu dans la moitié de terrain adverse et a offert quelques passes décisives. Sur les ballons aériens, il y allait à une seule main. Il était en avance sur son temps, y compris dans son choix vestimentaire, évoluant avec des pantalons longs. « Quand j'ai commencé à jouer au football, je n'avais ni chaussures ni gants. J'ai eu mes premières chaussures à Douala. De plus, j'ai passé 8 ou 9 ans à jouer uniquement en short, alors vous pouvez imaginer comment mes jambes saignaient dans les champs de terre. Quand j’ai reçu un pantalon long pour jouer, je ne l’ai plus enlevé », se souvient N’Kono lui-même.

Au cours de ses huit saisons à l’Estadi de Sarriá, le gardien camerounais est devenu l'étranger avec le plus de matches de l'histoire du RCD Espanyol (un honneur désormais détenu par Mauricio Pochettino) et a également été couronné Camerounais avec le plus de matches de l'histoire de la Liga (désormais devancé par Eto’o). Cependant, la carrière de N'Kono en Espagne est allée bien au-delà de ces quelques records. Il a laissé les souvenirs de victoires épiques dans le Derby de Barcelone, a été ovationné par le public de Santiago Bernabéu pour son premier match là-bas et a surtout conduit le RCD Espanyol à une superbe épopée en Europe, échouant aux tirs au but en  finale de la Coupe UEFA en 1988. L’Espanyol avait éliminé au passage l'AC Milan d'Arrigo Sacchi (avec Van Basten, Gullit, Costacurta, Baresi ...), mais aussi l'Inter Milan de Trapattoni (avec Scifo, Bergomi, Passarella, Zenga ...). Lors du match aller de la finale, ils avaient battu le Bayer Leverkusen 3-0 à Sarriá, mais ils ont fini par perdre de manière très triste au match retour, aux tirs au but [3-0 (3-2)]. Après cette fin de rencontre douloureuse, le RCD Espanyol a dû attendre 12 ans pour remporter un titre et 19 ans pour atteindre une deuxième finale européenne.

Pendant cette époque en tant que «Perico», N’Kono a également continué à construire sa brillante carrière d’international camerounais (112 matchs au total). «Les Lions indomptables» ont ainsi remporté le premier titre de leur histoire : la Coupe d’Afrique des Nations 1984 avec ‘Le Magicien’ dans les buts, comme l’entraîneur mythique Helenio Herrera l’avait baptisé. Lors de la Coupe du monde 1990 en Italie, qu’il a disputé à 33 ans, les Camerounais ont réussi la meilleure performance de leur histoire : ils ont atteint les quarts de finale, après avoir battu l'Argentine de Maradona en phase de poules et n’ont été éliminés que sur un penalty de Lineker dans les prolongations contre l’Angleterre.

Lors de cet été 1990, N'Kono quitta le RCD Espanyol, mais il resta dans le nord-est de l'Espagne, jouant pour le club catalan de Sabadell et s’entraîner pour Hospitalet avant de s'installer en Bolivie (où il remporta deux ligues avec Bolívar de la Paz et établit un record d’invincibilité), à Brunei et enfin en Indonésie avant de prendre sa retraite en tant que joueur en 1996/97 à l’âge de 39 ans. Il a raccroché les gants en tant que légende du football mondial... mais il ne s'est pas éloigné des terrain. En effet, il a rapidement débuté une carrière en tant qu'entraîneur des gardiens de but.

Comme entraîneur, il a gagné l’Or olympique, une Copa del Rey et il a formé de grands gardiens en Espagne 

A peine un an plus tard, en 1998, il est ainsi nommé entraîneur des gardiens de l'équipe du Cameroun pour la Coupe du monde en France. Il a également participé à la conquête de la médaille d'or du Cameroun aux Jeux Olympiques de 2000. Le gardien était alors Carlos Kameni (16 ans à l’époque), qui héritera plus tard de «son» but au RCD Espanyol. Un autre de ses disciples à l'époque fut Jacques Songo'o, qui a remporté la Liga avec le RC Deportivo en 1999/2000.

En 2001, l'opportunité s'est présentée de retourner au RCD Espanyol pour travailler avec les jeunes. Le directeur général Fernando Molinos et le président Daniel Sánchez Llibre sont alors ceux qui parient sur lui. Et en à peine un an et demi (2003), il avait déjà rejoint l’équipe première « Perico ». « Cristóbal Parralo était le directeur sportif et il a changé d'entraîneur. Javi Clemente, qui avait été mon entraîneur, est parti et Luis Fernández est arrivé. Il voulait recruter un entraîneur des gardiens de but de l'extérieur, mais ils lui ont dit que j'étais au club, alors il a répondu que je devais monter et le rejoindre », se souvient-il. Et depuis, il est dans le staff du RCD Espanyol depuis une vingtaine d’années !

L'été dernier, il a pris du recul, devenant le conseil technique de Vicente Moreno pour laisser la place à Jesús Salvador comme entraîneur des gardiens à plein temps. « Nous partageons tout ou presque tout. La seule différence est qu'il voyage tout le temps avec l'équipe », explique Thomas. Pendant ce temps, N'Kono est toujours sur le terrain d'entraînement avec les gardiens de but, s’occupant également de la formation des jeunes gardiens, collaborant avec l'équipe de LaLiga Genuine Specials, etc. "Un gardien de but que je veux entraîner doit maîtriser trois aspects : comment, quand et pourquoi", résume-t-il comme les principaux points de sa philosophie d'entraînement.

« Après tant d'années, ce qui me remplit le plus de fierté, c'est que nous avons formé de nombreux gardiens de but : Iraizoz, Kameni, Kiko Casilla, Pau López, Diego López, Cristian Alvarez, Edgar Badía… tous sont passés entre mes mains. Cela signifie que nous avons fait du bon travail », explique N’Kono avec un véritable amour pour ses disciples.

Son travail sur le banc lui a également permis de soulever la Copa del Rey en 2006 (avec Kameni comme gardien de but), le dernier titre en date du RCD Espanyol. « Ce fut un grand moment, probablement le meilleur souvenir sportif de cette période », explique N'Kono, qui a de nouveau vécu la tristesse de perdre une finale de Coupe UEFA aux tirs au but, cette fois contre le Sevilla FC en 2007.

Avec un tel CV à la fois comme joueur et entraîneur, certains s’étonnent qu'aucun «grand» d'Espagne ou d'Europe ne soit venu chercher Thomas N'Kono au RCD Espanyol. Mais «Le Magicien» est clair à ce sujet : « Mon histoire avec ce club est un amour éternel. Il est comme un fils pour moi. Il faut en prendre soin pour qu'il grandisse et puisse faire éclore ses fruits. C'est le désir de ceux qui sont venus, et de ceux qui sont au club, qui portent une affection particulière pour ces couleurs. Bien que l'amour des couleurs soit une valeur perdue dans le football d'aujourd'hui, ce sont des valeurs en qui tout le monde croit ici. Tout n'est pas qu’une question d'argent », explique-t-il avec véhémence. Et il prêche par l'exemple. Il y a quelques années, il a ainsi rejeté une offre très importante : « J'avais une proposition de l'Aspire Academy au Qatar. C'était la plus tentante que j'aie eu, mais je ne voulais pas y aller à cause de la situation de l'équipe. Je ne voulais pas la laisser en difficulté. »

Buffon appelle son fils Thomas en hommage à N’Kono

Modèle pour une génération de gardiens africains, la carrière unique de N’Kono l’a transformé en une des figures les plus respectées et aimées du football espagnol, africain et mondial. Il est ainsi l’idole d’une légende telle Gianluigi Buffon, qui à l’âge de 12 ans a découvert ce modèle lors de la Coupe du Monde en Italie. Aujourd'hui, ils entretiennent toujours une excellente relation.

«Je me souviens quand Buffon a commencé à Parme. J’étais avec l’équipe nationale à la Coupe du monde en France, et j'ai rencontré Buffon avec Patrick Mboma. Ce dernier m'a dit: « C'est le futur gardien de l'équipe nationale italienne ». Alors je lui ai dit: « Si c’est le cas, viendras-tu à mon jubilé ?" Il m’a répond oui, qu’il serait ravi. Mais je pensais que c’était une blague, je pensais qu’il ne viendrait pas. Ensuite, nous avons affronté l’Italie pendant la Coupe du monde et je lui ai répété : « Hé, tu viendras à mon jubilé ? » Il a dit oui à nouveau et que je devais envoyer l’invitation au club. Plus tard, il a signé pour la Juventus, j’ai envoyé l’invitation mais je n’ai pas reçu de réponse. Finalement, le jour où je devais partir au Cameroun pour mon jubilé, il m’a appelé juste avant le vol : « Je suis à Paris. » « Mais que fais-tu à Paris ? » « Je viens au jubilé. » Je suis allé le chercher à l’autre aéroport et nous sommes donc partis tous les deux au Cameroun pour le match. De là est née une grande amitié et il m’a avoué plus tard que je l’avais inspiré pour devenir gardien. Notre amitié a grandi et quand il est devenu père, il a appelé son fils Louis Thomas. Il ne me l'a pas dit, je l’ai découvert dans la presse. C'était une surprise, je lui en serai toujours reconnaissant », explique N’Kono.

Fait intéressant, 20 ans après cette rencontre, les deux sont toujours actifs dans le monde du football et même très actifs. « J'ai dit à Buffon d’organiser son jubilé rapidement parce que je dois venir pour son match d'adieu. Et je serai sur le terrain, même pour 2 minutes ! », blague N’Kono. Ces quelques minutes seraient les dernières du footballeur N’Kono devant les caméras, alors qu’il continue à partager ses connaissances et sa sagesse au RCD Espanyol.

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