Biya gagne, le peuple perd, l'argent fuit
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La réélection contestée de Paul Biya à 92 ans ne révèle pas tant la force d'un régime que la fragilité d'un peuple souverain qui, divisé et résigné, a laissé s'installer un système où les caisses de l'État se vident pendant que les dirigeants placent leur butin à l'étranger.

Le 12 octobre 2025, des millions de Camerounais se sont levés pour voter.

Beaucoup espéraient la fin d'une ère. Quatre décennies de règne. Un président de 92 ans, absent, silencieux, gouvernant à distance depuis Genève comme un monarque féodal.

Ils ont voté pour le changement.

Le 27 octobre, le Conseil constitutionnel a proclamé les résultats autres que ceux sortis des urnes Paul Biya vainqueur avec 53,66 % des voix.

L'opposition, elle, revendiquait plus de 60 %.

Entre ces deux chiffres, il y a un gouffre. Un gouffre qui porte un nom : la vérité volée. Un gouffre qui cache une réalité plus profonde encore : le peuple camerounais, souverain en théorie, s'est laissé diviser. Et pendant qu'il se déchirait, les caisses de l'État se vidaient.

Car le véritable scandale ne se limite pas à une élection contestée. Il est ailleurs. Dans les milliards qui quittent le Cameroun chaque année. Dans ces dirigeants qui pillent les ressources nationales puis vont consommer cet argent loin des yeux de ceux qu'ils ont spoliés.

Voici l'histoire d'un peuple qui a parlé, d'un système qui a volé, et d'un argent qui s'est envolé.

I. La victoire du système sur la nation

Paul Biya a gagné. Encore.

Pour la huitième fois, le président sortant a été proclamé vainqueur d'une élection présidentielle. Ce n'est pas un triomphe politique, dit-on à Yaoundé. C'est un « exploit biologique ».

Avec 53,66 % des suffrages, Biya a vu sa majorité fondre depuis 2018, où il dépassait les 71 %. L'opposition, incarnée par Issa Tchiroma Bakary, a réuni plus de 35 % des voix le meilleur score jamais réalisé contre le président sortant.

Mais ce score, pourtant historique, n'a pas suffi.

Pourquoi ? Parce qu'au Cameroun, on ne gagne pas contre le système.

Car Biya, comme le souligne une analyse de L'Express, c'est « moins un homme qu'une architecture de pouvoir. Un État à lui seul. Un dispositif verrouillé où la justice valide, l'armée veille et la peur discipline ».

L'opposition, divisée et désarmée, joue un match où l'arbitre porte le maillot du capitaine adverse.

II. Le peuple divisé, le système triomphant

Mais si le système est si puissant, pourquoi les vainqueurs de l'opposition n'ont-ils jamais accédé au pouvoir ?

La réponse est amère : parce que le peuple souverain n'est pas resté ferme et solidaire sur son choix.

Les Camerounais ont voté pour le changement. Mais ils ne se sont pas unis derrière une seule voix. L'opposition a souffert de son incapacité à présenter un front uni et un candidat unique.

Pendant que les partis d'opposition se disputaient, le régime, lui, restait soudé. Non pas par idéologie, mais par intérêt. Par la peur. Par la corruption.

Comme l'écrit un observateur : « Le pouvoir de Biya repose sur les balles pour le peuple, le chantage pour son entourage, la corruption pour ses partisans ».

Le peuple, lui, n'avait que ses voix. Et ces voix, dispersées entre plusieurs candidats, ont été neutralisées.

III. Le pillage : quand l'argent du peuple s'envole

Mais il y a plus grave. Bien plus grave.

Pendant que les Camerounais se demandaient qui les gouvernerait, les caisses de l'État continuaient de se vider.

2,8 milliards d'euros de recettes publiques détournés.

C'est le montant des détournements de fonds publics au Cameroun et ce chiffre date de 2011. Depuis, la situation n'a fait qu'empirer.

« L'unité de mesure des détournements de fonds publics au Cameroun, c'est le milliard (en francs CFA) ».

Des milliards qui ne servent pas à construire des routes, des hôpitaux, des écoles. Des milliards qui financent des comptes en Suisse, des propriétés en France, des séjours à Genève.

Car le crime, déjà odieux en soi, devient encore plus cruel quand les dirigeants vont consommer cet argent ailleurs.

« L'économie du pays est à l'arrêt, la corruption endémique, les postes-clés du régime sont occupés par des vieillards ».

IV. Un président absent, un peuple abandonné

Paul Biya ne gouverne plus. Il préside à distance, depuis Genève, « comme un monarque absent dont les serviteurs administrent le royaume ».

Il ne parle presque jamais. Ne convoque plus de cabinet. Ne fixe plus de cap.

« Ses ministres gouvernent par inertie, comme ces horloges qui continuent à tourner longtemps après qu'on a cessé de les remonter ».

Pendant ce temps, le Cameroun s'enfonce.

Un Camerounais sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Plus de la moitié des jeunes songent à quitter le pays.

Dans les régions anglophones, la rébellion gronde. Les balles ont encore parlé à Douala et à Garoua. Les manifestations se sont tues dans le sang.

V. 100 jours de démocratie volée

Le 27 octobre 2025, le Conseil constitutionnel a annoncé des résultats falsifiés.

Un membre de l'institution aurait même ouvertement « vanté » d'avoir « sécurisé » le résultat, selon un rapport de The Africa Report.

Depuis, la répression s'est abattue sur le pays.

Près de 2 500 arrestations arbitraires ont été documentées. Des morts, des enlèvements, des blessés. Des jeunes, des mineurs, des femmes enceintes ont été ciblés.

Un opposant, Anicet Ekane, est mort en détention après s'être vu refuser des soins médicaux. Son corps n'a toujours pas été rendu à sa famille.

Un jeune homme, Djombe Awe, a été kidnappé et torturé pour avoir porté un t-shirt de campagne. Il est mort après trois jours de détention.

Aujourd'hui, au Cameroun, soutenir l'opposition est « un crime digne d'être torturé et éliminé par l'État ».

VI. L'avenir : vers l'implosion ?

Le régime de Biya est à bout de souffle. Mais il tient encore.

Sa faiblesse ? L'absence de plan de succession. Les egos qui se déchirent au sein du cercle rapproché. Une légitimité qui s'effondre.

Sa force ? La peur qu'il inspire. La corruption qu'il distribue. La division qu'il entretient parmi ses opposants.

« Le paradoxe du Cameroun est là », écrit L'Express : « une démocratie sans alternance, un président sans parole, un peuple sans espoir ».

Le peuple camerounais est enfermé dans une boucle où l'alternance n'existe pas et où chaque élection ressemble à une répétition.

Mais cette boucle, elle peut être brisée.

À condition que le peuple souverain reste ferme. Solidaire. Uni.

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