AFRIQUE :: Une démocratie africaine peut-elle venir de l’Occident ?
AFRIQUE :: Une démocratie africaine peut-elle venir de l’Occident ?
 
AFRIQUE :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Thierry AMOUGOU, Pr. Université catholique de Louvain, Fondateur et Animateur du CRESPOL, Cercle de Réflexions Economiques, Sociales et Politiques. patimayele@hotmail.com
  • lundi 22 avril 2019 10:35:00
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AFRIQUE :: Une démocratie africaine peut-elle venir de l’Occident ?

Et si nous pensions au-delà des injonctions de l’UE au Cameroun, de Nyangono du Sud et de Longuè Longuè ? Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous allons, comme à l’accoutumée, demander avec force et détermination la libération de Maurice Kamto et de ses acolytes. Convaincus qu’une démocratie peut être la solution à plusieurs problèmes africains en général et camerounais en particulier, nous faisons confiance au débat d’idées et de stratégies dans la construction de nos sociétés. Pour cela, la place des leaders politiques est moins en prison que dans le débat public entendu comme instance de mise en agenda, de maturation et de véridiction d’une dynamique sociétale toujours conflictuelle, instable et contradictoire.

En tant qu’intellectuel, universitaire et chercheur, nous avons une autre fonction en dehors de la demande citoyenne qui précède. Cette autre fonction qui nous incombe, et à laquelle toute dérogation ou compromission serait fatale à l’indépendance de l’Afrique, du Cameroun et à leur processus démocratique, est de poser un regard critique sur les dynamiques exogènes de nature internationale et impératives sur l’Afrique et ses Etats. Nous avons le devoir d’éclairer nos combats afin que ceux-ci ne poursuivent des chimères suite à une attitude schizophrénique parce que non informée du temps du monde et de comment il été accouché par l’histoire. Le but d’un tel travail est de donner à nos pays et à nos sociétés la chance de construire de vraies démocraties en continuant de penser et d’innover par eux-mêmes dans tous les domaines. En conséquence, notre interrogation est celle-ci : Une démocratie africaine peut-elle venir de l’Occident ? Les sanctions promises au Cameroun par l’UE sont-elles l’occasion pour Paul Biya de vendre complètement le Cameroun à la Chine, à Israël et à la Françafrique ? S’adosser sur l’UE est-il une démission de plus du peuple camerounais dans sa lutte pour la démocratie ? Est-ce plutôt un gage de succès dans ce combat ? L’UE peut-elle être crédible dans la promotion d’une démocratie en Afrique ? Que disent les cas Nyangono du Sud et Longuè-Longuè du Cameroun ?

· L’autonomie est l’autre nom de la démocratie : aucune démocratie ne peut venir de l’extérieur d’un peuple !

Lorsque, en 1960, l’Homme africain dansait sur le bel air indépendance Tcha Tcha, l’Afrique et les Africains, de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud, ont trépigné de la tête aux pieds en criant à tue-tête : Uhuru ! C’est-à-dire liberté en Swahili. Mais les grandes puissances coloniales, majoritairement européennes, fêtaient aussi la vraie liberté. Celle d’avoir accordé des indépendances de façades grâce auxquelles elles allaient continuer à exploiter, à diriger l’Afrique et à tirer de l’Afrique ce qu’elles veulent. Les anciennes puissances coloniales avaient ainsi le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la bergère. Elles pouvaient toujours faire de l’Afrique un pion de leurs stratégies géopolitiques et géo-spatiales, gardaient la main sur ses matières premières et engrangeaient, en guise de bonus moral, le bon point d’avoir permis l’accès des peuples africains à la souveraineté internationale. C’est ce néocolonialisme, incompatible avec toute idée démocratique, qu’a voulu interrompre la conférence afro-asiatique de Bandung en 1955. L’objectif primordial de cette conférence a été de sortir l’Afrique du diktat et de la tutelle occidentale afin de construire de vraies indépendances à travers le mouvement des non-alignés. L’Afrique, l’Asie et de nombreux pays latino-américains voulaient, à travers Bandung, retrouver l’essence première de la démocratie qu’est la capacité autonome d’une société à devenir maitresse de son destin dans tous les domaines. Devant une telle volonté institutionnalisée, l’Occident a affirmé, de 1960 à 1980, que la démocratie était à la fois nuisible à l’Etat-nation africain, et un bien de luxe inutile pour les sociétés africaines pauvres. Cahin-caha, le mouvement des non-alignés a poursuivi ses objectifs jusqu’en 1980, date de surgissement de la crise économique en Afrique.

La période 1980-1990 est donc cruciale dans la chute du non-alignement et la reprise de la tutelle occidentale sur l’Afrique à travers les programmes d’ajustements structurels. C’est le grand retournement au sens de grand retour du diktat de l’Occident sur l’Afrique. Le Mur de Berlin tombe. L’Afrique, obligée de s’aligner au néolibéralisme, perd à nouveau drastiquement sa liberté de choix devant les impératifs des PAS. Ceux-ci lui imposent une démocratie de marché après les menaces de la Baules de François Mitterrand de n’aider que ceux des Africains qui mettent en place la démocratie. La seule velléité africaine capable d’initier une réelle démocratie dans cette période a été les conférences nationales souveraines. Elles ont été une véritable innovation politique interafricaine permettant aux sociétés dudit continent de faire elles-mêmes le bilan de leur histoire politique et sociale en entrant en dialogue avec elles-mêmes.

Vous l’aurez compris, les dynamiques exogènes, en l’occurrence occidentales, et singulièrement européennes, ont moins pour objectif de promouvoir la liberté des Africains que de satisfaire les intérêts de leurs initiateurs. Où est la démocratie des PAS en Afrique alors que les sociétés africaines ont été purgées par le néolibéralisme depuis 1980 ? Où est la démocratie en Irak, en Afghanistan et en Libye après des sanctions contre ces Etats et des guerres meurtrières pour installer la démocratie ? Une autre réalité historique qui renforce notre thèse est que ce sont les Occidentaux, qui, dès les années 1950, ont tué tous les leaders africains adeptes d’une véritable indépendance et ont confié par la suite les Etats africains à des suppôts prêts à accepter les indépendances de façades et leurs pactes faustiens. Lorsqu’on regarde le sort réservé à l’UPC au Cameroun, on se rend compte que faire confiance aux Occidentaux dans la lutte pour les libertés en Afrique est une façon de cautionner l’assassinat des libertés et des libérateurs authentiques africains par l’Occident depuis la période coloniale jusqu’à Thomas Sankara.

Cette argumentation ne porte pas sa caution aux dictatures en place et ne fait pas de nous un nervi de celles-ci. Elle fait mieux en ce sens qu’elle nous enseigne que les dictatures africaines ne sont pas seulement le fait des entrepreneurs politiques africains au pouvoir, mais aussi le résultat concret d’une démocratie pensée et imposée d’ailleurs par un Occident impérialiste et intéressé depuis toujours. Seule une marche politique endogène à une société peut être crédible pour construire une véritable démocratie. Toute ingérence externe d’ordre régulatrice à ladite société annule toute idée de démocratie et impose la réalité d’une domination et d’un fonctionnement sous-tutelle. Emanuel Kant nous l’enseigne, l’autonomie est l’autre nom de la démocratie ! Le Cameroun et d’autres pays africains ne peuvent construire une démocratie enracinée et incarnée qu’à partir d’eux-mêmes en acceptant d’en payer eux-mêmes le prix du choix et de la poursuite d’un tel idéal. Rien, absolument rien n’est à espérer de l’Europe !

· L’UE est-elle crédible dans le combat démocratique africain ?

Il est vrai, comme le disait un homme politique camerounais, qu’on peut s’accrocher même à un serpent lorsqu’on se noie ! Mais il y a aussi serpent et serpent car tout dépend du venin des uns et des autres. Les armes des pays de l’UE tuent des hommes, des femmes et des enfants en Syrie, en Afghanistan, en Irak et au Yémen. Est-ce uniquement dans le cas du Cameroun que les embargos seront respectés par l’industrie européenne de l’armement ? Sans annuler leurs relations bilatérales et multilatérales avec l’UE, les Africains doivent sans cesse être conscients du fait qu’il n’y a pas de diner gratuit en relation internationales : There’s no free lunch in international relations ! Ce sont les intérêts et les rapports de force qui comptent dans cette arène de gladiateurs. Une aide de l’UE pour mettre fin à la dictature de Biya au Cameroun ne se fera pas sans contrepartie politique car le secours de l’extérieur n’est jamais gratuit. Ceux qui estiment avoir joué un rôle pour installer X ou Y au pouvoir reviennent toujours demander un retour d’ascenseur. Cela se matérialise dans les pays africains par des marchés publics confiés aux multinationales occidentales, des contrats léonins et des exigences qui transforment en colonie le pays dit libéré. Il est donc primordial, connaissant la nature des relations internationales, que l’UE ne peut apporter au Cameroun et d’autres pays africains qu’une sorte de Pax Romana, une paix des vainqueurs en lieu et place de la démocratie recherchée.

Outre cet aspect, l’attitude de l’UE par rapport à l’Afrique ne brille pas ces derniers temps par son esprit démocratique. La Libye a été dévastée et transformée en no man’s land avec le concours de l’UE. Les Africains du Sud du Sahara ont à nouveau connu l’horreur de l’esclavage en 2018 lorsque l’UE a donné des fonds aux djihadistes libyens pour sécuriser ses frontières extérieures sans se préoccuper du sort des migrants africains. La même UE réagit aux mouvements migratoires africains par des politiques antidémocratiques et anti-droits de l’homme comme le renoncement à Schengen, l’érection de barbelés, les rapatriements expéditifs et le refus d’accueillir des bateaux de migrants africains qui errent en haute mer pendant des mois. Sont-ce là des comportements pro-démocratie ? Des politiques pro-Afrique libre ?

D’autres aspects montrent que ce n’est pas l’UE qui peut construire la démocratie dans un pays. Si nous prenons le cas du Venezuela, le Président Maduro a été lâché par l’UE et les USA mais est toujours en place grâce au soutien des Russes dont bénéficie aussi Bachar El-Assad en Syrie. Le jeu des relations internationales n’est pas un jeu démocratique mais stratégique basée sur des rapports de force. Rien n’empêche Paul Biya de vendre le Cameroun aux Chinois et aux Israéliens s’il veut contourner les menaces et sanctions de l’UE. Ceci pour que nous sachions que seul le peuple camerounais/africain est crédible dans le combat pour la démocratie camerounaise/africaine.

Par ailleurs, la démocratie est en recul au sein-même de l’UE où, non seulement le parlement européen est dominé par la commission européenne dans les décisions régulatrices, mais aussi où les pays européens de l’Est refusent désormais la démocratie libérale à laquelle nous faisons référence en Afrique. Ces pays européens, dont la Hongrie, rejettent les migrations, l’Islam, la multi- culturalité, l’homosexualité et la laïcité au point de mettre au-devant de la scène le concept de démocratie illibérale. Cela témoigne aussi du fait que l’Afrique se doit d’inventer sa propre démocratie, celle capable de résoudre ses problèmes réels.

· Nyangono du Sud, le mal camerounais et les menaces de sanctions de l’UE

Le mal camerounais est profond. Un des signes que notre pays est au fond du trou peut être donné par l’état actuel de son paysage culturel car la culture d’une société est aussi son âme, un baromètre de sa santé psychique. Il est, au bas mot, scandaleux et fort révélateur de la régression culturelle du pays, que l’artiste Nyangono du Sud, une médiocrité incarnée sur le plan musical, soit au zénith au pays de Manu Dibango, d’Anne Marie Ndzié, de Tala André Marie, de Zanzibar, de Messi Martin, de Dina Bell, de Ben Decca, d’Eboa Lotin, de Longuè Longuè, de Nkodo Si Tony , de K-Tino, de Richard Bona, de Medjo Messom Jacob et de bien d’autre talents du triangle national. Le succès national de Nyangono du Sud, sans avoir quelque chose contre ce Camerounais, traduit l’état d’esprit d’une société camerounaise qui a non seulement perdu le sens et le goût de la belle musique camerounaise, mais aussi où ce n’est plus l’excellence artistique qui triomphe, mais l’individu qui a les moyens d’assurer la promotion de sa médiocrité.

Dorénavant, le peuple camerounais abêti, émasculé et appauvri, préfère se trémousser au quotidien sur Foup Fap pour oublier ses malheurs que réfléchir à sa libération avec « Constitution constipée » de Lapiro de Mbanga ou « Touche pas à ma Constitution » de Longuè Longuè. La preuve en est que le tapis rouge se déroule partout pour Nyangono du Sud tandis que le bagne et la contrition publique guette les autres. C’est cette dynamique que nous désignions en 2011 dans un ouvrage par piège de la médiocrité et de la (dé)civilisation des mœurs. Le Cameroun est installé dans une dynamique médiocre rythmée par une dépréciation de l’excellence et une fugacité des plaisirs immédiats du corps et des orifices. Il s’agit là d’une défaite morale, éthique et culturelle face à laquelle les menaces de l’UE ne peuvent absolument rien. Partir, en 2019, d’un Cameroun en mode Foup Fap vers un Cameroun d’excellence dans tous les domaines est un chantier camerounais qui doit être mené par des Camerounais. Aucune force externe de nature internationale ne peut réconcilier ce pays avec lui-même afin qu’après une autocritique et une autoépuration, il abandonne le culte du « j’ai donc je suis », pour, comme le dirait le philosophe Ebénézer Njoh-Mouellé, celui de l’épanouissement plénier de l’Homme camerounais.

Le défi civilisationnel camerounais/africain, si nous suivons le feu Père Engelberg Mveng, est de rétablir l’Homme camerounais/africain dans ses droits afin que tout le reste lui soit donné de surcroît. Une telle œuvre ne peut se faire que par l’Afrique et les Africains.

· Longuè Longuè, la dictature camerounaise et les sanctions de l’UE

Ces derniers temps, il se dit qu’un « fou » ayant proféré des injures à l’endroit du président Paul Biya aurait été arrêté au Cameroun pour interrogation. Cela est un indice de l’immensité de la tâche qui attend les Camerounais pour se remettre debout. Le « fou », dans l’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane et dans de nombreuses cultures bantoues, est celui qui dit les vérités que personne ne veut entendre. C’est celui qui met les pieds dans le plat quand les hommes intelligents, « normaux » et calculateurs se taisent. Ce « fou » arrêté et relâché n’est-il pas en train de montrer la voie que doit prendre la société camerounaise pour éviter de devenir véritablement une société folle ? C’est à dire qui souffre le martyre mais danse jours et nuits sous Foup-Fap ? Ne sommes-nous pas déjà une société folle lorsque nous sollicitons l’aide de l’UE pour résoudre nos problèmes ? Cette question se pose car seul le « fou » est soigné par une extériorité impérative à lui-même justement parce qu’il se dit toujours qu’il n’est pas fou et désigne les autres comme tels. Que peut l’UE pour le Cameroun étant donné qu’un régime qui rafle les fous est lui-même fou au sein d’une société qui fait appel au traitement asilaire de l’Occident pour se convaincre qu’elle n’est pas folle ?

Un « fou » arrêté peut cependant en cacher un autre, Longuè Longuè. C’est un autre aspect de la folie de la société camerounaise. Longuè Longuè est talentueux, très inspiré dans ses thèmes mais complètement contradictoire comme la société camerounaise dans son ensemble. Comment peut-on être l’auteur à la fois des chansons qui interdisent de toucher à la Constitution camerounaise et celles qui déifient le couple présidentiel camerounais ? Comment peut-on exalter Samuel Eto’o et le vouer aux gémonies par après ? Comment peut-on insulter Samuel Eto’o, dénigrer Paul Biya et se mettre à genoux quelques temps après pour leur présenter ses excuses ? La réponse à cette question est simple. Les zigzags, les oppositions de phases, les ramdams, les silences, les insolences et les contritions de Longuè Longuè sont la figure archétypale d’une société camerounaise rendue folle par un pouvoir fou. Le traitement asilaire de l’UE n’est d’aucune efficacité dans une telle situation car le désenvoûtement sociétal des Camerounais ne peut venir que de ses entrailles, main dans la main, les yeux dans les yeux. Longuè Longuè à genoux c’est aussi un libérateur qui refuse de mourir pour ses protégés dès la moindre difficulté autant que le peuple camerounais qui refusant de devenir son propre libérateur. Le parlement européen peut-il devenir le libérateur des Africains à la place des Africains ?

Il va donc sans dire, face à une telle dégénérescence sociétale, que faire appel à l’UE pour consolider la démocratie camerounaise/africaine, est une fuite en avant. C’est un troc dans lequel l’Afrique change l’idéal d’une démocratie libératrice parce que accouchée par elle-même, par une démocratie compradore et impérialiste. Petite question pour finir : Le Cameroun sera-t-il en démocratie et une démocratie si Paul Biya répond positivement à toutes les exigences de l’UE ? Absolument pas ! Il sera non seulement un pays sous la tutelle de l’UE mais aussi adepte d’une démocratie balistique dictée de l’extérieur. Seul le travail politique de l’Afrique sur elle-même est crédible pour construire une démocratie libératrice des Africains.

22avril
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