Journalisme au Cameroun : entre régulation liberticide et conditions de travail précaires :: CAMEROON
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CAMEROUN :: MéDIA
  • Source : La Météo
  • mardi 03 mai 2016 11:02:19
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Journalisme au Cameroun : entre régulation liberticide et conditions de travail précaires :: CAMEROON

La Cnc, une entrave à la liberté de la presse

Suivant le décret N° 2012/038 du 23 janvier 2012 portant réorganisation du Conseil national de la communication (Cnc), le Cnc a pour objectifs d’œuvrer à l’émergence d’une presse professionnelle libre et responsable; contribuer à la création des conditions favorables à la professionnalisation du secteur médiatique dans toute ses composantes; appuyer et renforcer les capacités des acteurs du secteur des médias et, aider à la vulgarisation et à l’appropriation des textes législatifs et réglementaires régissant la communication sociale au Cameroun. De ce fait, le Cnc, en dehors des actions à caractère pédagogique, détient un pouvoir disciplinaire vis-à-vis des organes et des professionnels du secteur de la communication sociale. Ces mesures disciplinaires sont les suivantes, l’avertissement; la suspension temporaire d’activités; l’interdiction définitive d’activités. Seulement, cette disposition rame en contre courant de la Charte de Munich, référence internationale en ce qui concerne la déontologie du journalisme.

Un additif de l’article 10 de la charte de Munich, portant sur les droits essentiels du journaliste dans la recherche, la rédaction et le commentaire des événements indique : «Tout journaliste digne de ce nom se fait un devoir d’observer strictement les principes énoncés ci-dessus ; reconnaissant le droit en vigueur dans chaque pays, le journaliste n’accepte, en matière d’honneur professionnel, que la juridiction de ses pairs, à l’exclusion de toute ingérence gouvernementale ou autre». Fort de cela, il faut reconnaitre que le Cnc n’est pas une juridiction des pairs. C’est une ingérence gouvernementale, à partir du moment où tous ses membres sont nommés par les pouvoirs publics. Conséquence, le conseil, n’ayant pas reçu mandat de la confrérie, regroupe en soin sein une bande de revanchards dopés par une envie forte d’imposer leur autorité coûte-que-vaille. Avec au bout du compte, des sanctions en cascade contre tous ceux qui refusent de s’aligner. Entre avril 2015 et avril 2016, une douzaine d’organes de presses et une vingtaine de journalistes ont été sévèrement punies le Cnc.

Le 21 mars 2016 par exemple, certains journalistes et médias ont été jugées coupables d’entrave dans la pratique du journalisme par le Cnc, et ont reçu une pluie de suspensions. Il d’agit du bi-hebdomadaire «Aurore Plus», son directeur de publication, et deux journalistes de l’organe, notamment Barthélemy Nzock et André Som (06 mois). Aboubakar Dewa, journaliste en service à l’hebdomadaire «L’anecdote» (03 mois), Haman Daniel, journaliste en service à «le Soir» (01 mois) ; le bihebdomadaire «La Météo» (01 mois) et un de ses journalistes, Mamouda Labran (03mois). Le Directeur de la publication «La Nouvelle Presse» est suspendu pour un mois, tandis qu’un de ses journalistes, Conrad Atangana, écope de 03 mois. Sont aussi suspendus pour une durée de 03 mois l’hebdomadaire «L’indépendant», ainsi que deux de ses journalistes, Eric Doualla Manga et Arsène Ndzana. Le directeur de publication de la chaine de télévision Vision 4, Jean Pierre Amougou Belinga, reçoit quant à lui un avertissement suite à la diffusion de l’émission «Sans Tabou». Il est donc tout à fait normal que le Cameroun se retrouve à la 126e place du classement 2016  de Reporter sans frontière (Rsf),  loin derrière le Nigeria, la République centrafricaine, l’Afghanistan…   
 
Un régulateur contesté

Le Cnc au cours de sa 13ème session ordinaire tenue le 11 mars 2016, suspend sept médias, provoquant pour l’occasion un tôlé général au sein de la corporation. C’est le Syndicat national des journalistes du Cameroun (Snjc) qui  sonne d’abord l’alerte. Son président Denis Kwebo, lors d’une conférence de presse le 28 mars à Douala demande aux membres du Cnc d’annuler ces décisions prises à l’encontre des médias. En fait, il estime que le mandat de plusieurs de ces membres étant arrivé à terme au moment où se tenait la session ordinaire, le conseil n’avait plus qualité à agir. A cet effet, il prévient en soulignant que si rien n’est fait, les journalistes seront appelés à manifester. Et de conclure : «Le Syndicat National des journalistes du Cameroun demande aux organes de presse qui ont été sanctionnés d’ignorer les sanctions du Cnc. Dans le cas contraire nous allons appeler les journalistes à manifester».

Le 12 avril, ce sera au tour de la Fédération des éditeurs de presse du Cameroun (Fedipresse) de se déclarer opposée aux sanctions prises contre des médias à capitaux privés par le régulateur. La Fedipresse s’indigne contre toute forme de suspension d'une entreprise de presse, à fortiori pour une faute professionnelle ; réelle ou supposée ; d'un de ses employés. Pour elle : «Les erreurs d'un médecin ou d'un infirmier ne peuvent conduire à la suspension d'un hôpital ».  Ainsi, les éditeurs de presse, promoteurs de petites et moyennes entreprises, s'inquiètent-ils des effets néfastes de ces décisions, prises sans considération de la situation des entreprises de presse, qui peuvent difficilement survivre à de telles interruptions, sauf si l'objectif est de parvenir à un musellement. C’est dire combien Haman Mana regrette que l'accompagnement des pouvoirs publics pour l'instauration d'une presse forte et le renforcement de sa crédibilité se présente  parfois sous la forme d’un gourdin tenu par un régulateur anachronique qui va généralement au-delà de ses missions. D’ailleurs, la bande à Essoka est toujours rabouillée par le tribunal.

Le 1er mars par exemple, le juge de référés d’heure à heure du tribunal de première instance de Yaoundé, a ordonné la réouverture de la chaîne de télévision privée Afrique Media dont les portes avaient été scellées en août 2015 par le Cnc. Déjà en décembre 2014, le Tribunal administratif de Yaoundé, dans la capitale, avait décidé de suspendre l’exécution d’une décision portant suspension de deux journalistes de la chaîne de télévision privée Vision 4, émettant à Yaoundé. Le Tribunal administratif a jugé légère les décisions du Cnc qui n’avait reçu aucun droit de réponse d’un quelconque plaignant prétendument diffamé. Le régulateur est même reproché d’avoir causé du tort à la réputation des deux journalistes. Par ailleurs, la décision du Cnc est viciée dans la forme, car elle ne porte que la signature du vice-président de l’organe, Peter Essoka, sans qu’il ne soit dit si ce dernier représentait les autres membres du Conseil. Le Cnc va ensuite perdre le procès contre La Nouvelle de Jacques Blaise Mvie. En effet, le régulateur n’a jamais gagné un procès contre qui que ce soit, prouvant ainsi qu’il est hors-la-loi.

Cnc-Minatd : qui doit sanctionner?

Une certaine incompréhension demeure dans les esprits : entre le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (Minatd) et le Conseil national de la Communication (Cnc), quelle est l’institution habilitée à sanctionner les organes de presse. En effet, suivant la loi de 1990 sur la communication sociale au Cameroun, c’est le Minatd qui délivre le récépissé de déclaration. L’article 7, chapitre 2, section 1 de ladite loi précise : «Toute personne physique ou morale désireuse de publier un organe de presse est tenue préalablement à la première parution, d'en faire la déclaration contre décharge au préfet territorialement compétent». La section 4 de la loi de 90 traite des sanctions et saisi des journaux. L’article 17 indique à cet effet : «En cas d'atteinte à l'ordre public ou aux bonnes mœurs: la saisie d'un organe de presse peut être prononcée par l'autorité administrative territorialement compétente; l'interdiction d'un organe de presse peut être prononcée par le Ministre chargé de l'Administration Territoriale ». Quant à l’alinéa 5 du même article,  il est dit : «Toute personne atteinte dans son honneur, sa dignité, sa considération, sa réputation ou sa vie privée peut, conformément à la procédure prévue aux alinéas (1), (2), (3) et (4) du présent article et sans préjudice des poursuites pénales, soit requérir la saisie d'un organe de presse par l'autorité administrative, soit requérir par assignation de référé, le retrait de la circulation d'un organe de presse ».

En clair, selon la loi de 90, c’est le Minatd qui autorise l’apparition d’un titre en kiosque, c’est encore lui qui sanctionne. C’est devant l’autorité administrative territorialement compétente ou le juge de référé qu’il faut se plaindre. Mais curieusement, c’est devant le Cnc que certaines personnes comme Paul Fokam Kammogne vont généralement pleurnicher. Une telle attitude se justifie avec le décret N° 2012/038 du 23 janvier 2012 portant réorganisation du Conseil national de la communication (Cnc). Ledit texte octroie un pouvoir disciplinaire au Cnc vis-à-vis des organes et des professionnels du secteur de la communication sociale. Ces mesures disciplinaires vont de  l’avertissement à l’interdiction définitive d’activités en passant par la suspension temporaire d’activités. Dans une correspondance adressée aux gouverneurs, préfets et sous-préfets le 30 octobre 2013, le ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, René Emmanuel Sadi indique le Cnc, dans l’exercice de ses attributions est habilité à infliger des sanctions aux opérateurs publics et privés. Le Minatd soutient que les décisions prises par le Cnc sont des actes administratifs, exécutoires d’office. Il demande de ce fait aux chefs de terre de prêter main forte au Conseil pour l’application desdites décisions.   
 
Avec une telle juxtaposition des textes, les professionnels des médias restent perplexes. Dans la hiérarchie des normes, entre une loi et un décret, qu’est ce qui a la primeur sur l’autre ? Un décret peut-il abroger une loi ? Certaines dispositions de la loi de 90 ont-elles déjà été abrogées ? La correspondance du Minatd du 30 octobre 2013 abolie-t-elle la loi de 1990 ? Voilà autant de questions que se posent les journalistes.

Une profession truffée d’aventuriers

Il suffit d’avoir un petit fonds de lancement pour, sans avoir besoin d’une expertise nécessaire ou d’un projet d’entreprise, mettre sur pied un média. Ils sont ainsi nombreux ces directeurs de publication (Dp) qui, au su et au vu des autorités et des «confères», promènent leurs organes de presse dans la mallette. Bonjour à tous les maux pour les employés ou ce qui en tient lieu.
 
Ainsi, la profession est bourrée d’individus sans aucune formation ou expertise. Les plus malicieux ont vite fait de mettre sur pied des soi-disant associations de journalistes pour s'en mettre plein les poches, se passant pour des défenseurs de la morale et ou de donneurs de leçons. Arborant l'étiquette d’hommes de médias, ils vont au-devant de la scène pour débattre des sujets qu'ils ne maîtrisent pas.

Munis généralement d’appareils photos plus ou moins en état de marche, ceux qu’on nomme ici «gombistes» écument coins et recoins des hôtels et départements ministériels. À Yaoundé, ils sont appelés «journalistes du Hilton» et à Douala «journalistes de la rue Memoz», du fait de leur présence régulière dans ces établissements hôteliers, sous l’étiquette de journalistes (alors qu’ils ne le sont vraiment pas). Sérieux du regard, armés de gestes élégants et de sourire à tout faire évanouir, ils sont une classe de journalistes non invités, qui font pression et investissent les salles de manifestation. Par un chronométrage bien établi, ils sont toujours à l’heure à la pause-café. Et quand vient le moment fatidique des perdiems, ils font la queue comme tout le monde, prétextant appartenir à un organe de presse sérieux, qui malheureusement n’a pas été invité. De ce fait, ils redoublent de vigilance et commencent parfois l’arnaque et le chantage. Parfois, très courageux dans le faux, ils déchargent les perdiems des organes régulièrement invités mais absents pour une raison ou pour une autre.

Au terme d’une enquête, il a été constaté que les «journalistes» non diplômés, pour la plupart, exercent dans l’informel avec la bénédiction de bon nombre de directeurs de publication, qui se refusent de recruter des professionnels. D’aucuns estiment que cette attitude complaisante résulte du fait que de ces «Dp», par souci de tout contrôler, trouve en ces journalistes de fortune une main-d’œuvre facile à se débarrasser et à moindres coûts. Et l’on peut comprendre pourquoi l’octroi de la carte de presse reste un serpent de mer.

Salaire de catéchiste pour dur labeur

C’est à peine si le salaire de base dans certains organes de presse avoisine 70  000 de nos francs. Ils sont très peu ceux des patrons de médias qui respectent la grille salariale prévue par la convention collective. Loin de nous toute intention de diabolisation, dans les entreprises de presse qui pullulent (plus de 200) dans le pays, les employés ou ce qui en tient lieu broient du noir à longueur d’année. Tout état de choses qui laissent libre cours à la corruption, la désinformation voire la diffamation.

Combien sont-ils des confrères qui ont perdu la vie, parce qu'ils n'étaient pas à mesure de se faire soigner ? Remède dont l'achat n'est possible que grâce à la magnanimité d'un patron, avide, prétentieux et malhonnête, qui le premier, dit à qui veut l'entendre qu'il n’y a pas d’argent. Combien ont-ils été injustement trahis, écroués, empoisonnés et rabroués par leur patron ou confrères ? Combien sont-ils, au nom d’une vérité mise sur la place publique, fauchés par une personnalité de la nomenklatura?

Mauvaises conditions de travail, situation juridique non confortable des travailleurs, absence de contrat de travail, rémunérations au rabais des pigistes et autres journalistes indépendants constituent l'essentiel des conditions de travail mis en exergue dans l'enquête «Studies en surveys», réalisée par le Syndicat national des journalistes du Cameroun au mois de novembre 2011. Des situations qui «exposent les journalistes et autres travailleurs des médias à la corruption et aux autres influences néfastes des divers groupes de pression», d’après les conclusions de cette enquête.

03mai
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