SOCADEL : le Cameroun reprend son électricité, mais 800 milliards de dettes attendent
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SOCADEL : le Cameroun reprend son électricité, mais 800 milliards de dettes attendent :: CAMEROON

Il existe des décisions qui ressemblent à des victoires avant même que leur résultat soit connu. Le 4 mai 2026, par décret présidentiel, Paul Biya a transformé Energy of Cameroon en société à capital public, rebaptisée Société Camerounaise d'Électricité SOCADEL. L'opération referme deux décennies de gestion privée d'un secteur stratégique.

Le mécanisme est précis. Le 10 février 2026, l'État règle 78 milliards de FCFA au fonds britannique Actis pour racheter ses 51 % de parts dans ENEO. La participation publique atteint 95 %, avant la bascule juridique vers la nouvelle entité. L'État camerounais devient actionnaire unique. Le capital social de la SOCADEL est fixé à 43,9 milliards de FCFA.

Le symbole est fort. Reprendre le courant dans un pays doté des ressources hydrauliques parmi les plus importantes d'Afrique centrale, c'est reprendre le contrôle. C'est le message officiel. Mais les messages forts et les réalités opérationnelles ne se superposent pas toujours.

Un héritage que les discours officiels passent sous silence

Ce que l'État camerounais a réellement racheté le 4 mai 2026, ce n'est pas seulement une infrastructure électrique. C'est un passif structurel dont la résolution déterminera si cette renationalisation de l'électricité au Cameroun entre dans l'histoire comme une réussite ou comme une erreur de calcul.

Les revenus mensuels d'ENEO s'établissaient autour de 30 milliards de FCFA, pour des engagements avoisinant 50 milliards. Déficit mensuel : environ 20 milliards. Ce déséquilibre s'explique en partie par un système tarifaire gelé depuis 2012. Quatorze ans de prix maintenus artificiellement bas, compensés par des subventions estimées entre 70 et 100 milliards de FCFA en 2025.

Mais le poids le plus lourd est ailleurs. La SOCADEL hérite d'un endettement chiffré à quelque 800 milliards de FCFA. Huit cents milliards. Une dette accumulée envers les banques, les fournisseurs, les producteurs indépendants, et que l'État, devenu actionnaire unique, assume désormais dans sa totalité.

La cohérence de la situation mérite réflexion : en 2024, environ 59 milliards de FCFA de créances sur l'État et ses démembrements n'avaient pas été recouvrés. Début 2026, les factures impayées envers Nachtigal Hydro Power Company approchaient 70 milliards. L'État qui reprend l'électricien est le même État qui ne payait pas ses factures à cet électricien.

Une nouvelle direction face au mur du réel

Oumarou Hamandjoda, ex-directeur général adjoint d'ENEO, prend la tête de la SOCADEL. Le 8 mai, la passation de service au Hilton de Yaoundé marque la prise de fonction effective. Un homme du sérail, qui connaît la maison, ses forces comme ses fractures.

Il hérite d'un réseau saigné par les fraudes massives sur les lignes et les impayés privant l'entreprise de capacité d'investissement. Une clientèle fatiguée de coupures intempestives. Un personnel en attente de signaux clairs sur l'avenir de la gouvernance de l'électricité publique.

Les 100 premiers jours seront le premier verdict celui que les Camerounais ne liront pas dans les communiqués, mais dans leurs compteurs. Est-ce que les délestages diminuent ? La facture reste-elle accessible ? Ce sont ces questions, et non les décrets, qui mesureront si la renationalisation valait son prix.

La question que personne ne pose dans les réceptions officielles

Il existe une interrogation inconfortable que la célébration tend à occulter : pourquoi l'État camerounais, actionnaire déjà présent dans ENEO, n'a-t-il pas pu enrayer la dégradation du service ces vingt dernières années ? Que change structurellement le passage de 95 % à 100 % de capital public, si les mécanismes de gouvernance, de contrôle tarifaire et de recouvrement des créances publiques restent identiques ?

La transformation d'ENEO en SOCADEL règle le contrôle capitalistique. Elle ne règle pas la performance opérationnelle, ni le financement des investissements à venir. Le changement d'enseigne ne répare pas les lignes vieillissantes. Il ne clôture pas les 800 milliards de FCFA de dette de la SOCADEL.

Ce que la SOCADEL peut changer, c'est la gouvernance. La façon dont les décisions sont prises, les investissements priorisés, les impayés publics traités. Si et seulement si l'État accepte de se soumettre aux mêmes disciplines qu'il impose à ses prestataires. C'est là le vrai test pas la cérémonie du 8 mai à Yaoundé.

L'électricité, mesure ultime du contrat social

Le Cameroun a repris ses centrales. Il lui reste à reprendre le courant celui que ses citoyens attendent, stable et continu, dans chaque foyer, chaque hôpital, chaque école, chaque entreprise. La souveraineté énergétique du Cameroun ne se proclame pas. Elle se branche.

La vraie question n'est pas de savoir si l'État pouvait racheter ENEO. Il l'a fait. La vraie question est de savoir s'il peut gérer ce qu'il a racheté mieux qu'il n'a géré ce qu'il possédait déjà. La réponse ne sera pas donnée par un décret. Elle le sera par les compteurs électriques, nuit après nuit, dans les quartiers de Douala et de Yaoundé.

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