Françafrique : Analyse critique de Louis Marie Kakdeu du rapport Mbembé
AFRIQUE :: POINT DE VUE

Françafrique : Analyse critique de Louis Marie Kakdeu du rapport Mbembé :: AFRICA

La critique est plutôt la preuve de la vitalité de l’université. Le problème est qu’avec la peoplelisation/peopolisation de la politique les discussions très médiatisées portent davantage sur la vie privée des personnalités que sur les idées qu’elles portent. Pire, le fanatisme s’empare de la scène et les gens adhèrent ou non à une cause en fonction de la tête du client. Le comble est que les fanatiques finissent par assimiler toute critique à la volonté de dénigrement ou au manque de respect. Pourtant, il est plutôt normal d’être en accord ou en désaccord avec une personnalité en fonction  de l’approche utilisée. 

J’ai donc parcouru rapidement le rapport Mbembé et je suis en désaccord sur le fond. Il s’agit de l’approche centrée sur les besoins que l’on adopte très souvent en sciences sociales et qui est inadéquate dans la pratique politique. Pour faire simple, l’ensemble du rapport et des propositions faites continuent de quémander ; de faire comme si l’on demandait une faveur ; comme si l’on devait soumettre des doléances. Or, il est question de liberté et mieux, de libération ; il faut donc adopter l’approche centrée sur les droits humains. Il faut soumettre la France aujourd’hui à l’obligation d’appliquer les principes universels de démocratie. Ce que l’on demande à la France n’est pas de « financer » quoi que ce soit ou de nous « construire » une Maison des Afriques ; on demande à la France de démocratiser sa politique africaine. Il ne faut plus faire comme si la solution pour l’Afrique passe OBLIGATOIREMENT par sa relation avec la France. L’on ne peut plus faire comme si les Africains ne peuvent pas faire sans la France. Voilà la critique principale que je m’en vais présenter dans le fond.

Sur le continent, le sentiment est tout autre. Il y a bel et bien une montée très fulgurante du sentiment antifrançais. Depuis 6 ans, on lit sur la façade principale de l’université Cheikh Anta Diop au Sénégal (photo d'illustration), un graffiti qui est un message clair : « France dégage ! ». Ce sentiment résume la pensée sur le continent. Cette pensée était sous-représentée à Montpellier. En 2021, la France est consciente que la solution à la relation tendue entre la France et ses anciennes colonies passe par la « réconciliation ». La France a déjà engagé un processus de « réconciliation mémorielle ». Les psychiatres Fanon et Mannoni appellent à la création d’une « rencontre ». Ils demandent en gros de partir de la relation de dépendance à la relation dialogique. On peut discuter abondamment sur les lieux, les modes et les temps de rencontre. Mais, une chose est sûre ; il faut la rencontre. On peut dire que Montpellier était une rencontre. Pour nous autres au Cameroun, on a eu l'impression qu'il s'agissait de notre fameux Grand Dialogue National. C’est-à-dire, la rencontre de la « bien-pensante ». Sur la forme, on peut dire que les Antifrançais était sous-représentés à Montpellier ou qu'ils n'ont même pas eu droit à la parole.

En 2021, il n’est plus envisageable d’organiser quoi que ce soit sans respecter le principe de représentation. Personne sur le continent ne demande la construction d’une Maison des Afriques. La critique du sommet de Montpellier est que l’on ne peut pas parler de Françafrique sans parler des fondamentaux de la Françafrique comme la gestion des produits du sol et du sous-sol ou l'existence des accords secrets. 

Voici en substance les principes démocratiques que l’on demande à la France de respecter pour que le problème finisse :

-La souveraineté : On veut plus que la France aille dans un pays comme le Mali interdire aux Maliens d’aller dans une partie de leur territoire comme à Kidal. Même chose pour le Franc CFA. C’est une question de souveraineté monétaire.

-Les libertés fondamentales des Africains: En 2014, les ministres de la communication du Cameroun et du Tchad annonçaient que 40% des armes récupérées à Boko Haram étaient françaises. On ne veut plus que le nom de la France soit cité dans les guerres et autres génocides en Afrique (Rwanda, Biafra, etc.).

-Les règles de droit : On demande à la France de respecter les constitutions africaines. On ne veut plus voir un président français aller dans un pays comme le Tchad pour adouber un coup d’Etat. On ne veut plus de la loi de deux poids deux mesures. Le coup d’Etat au Tchad serait un bon coup d’Etat et celui du Mali un mauvais coup d’Etat parce que la junte critique la France. Cela n’a pas de sens.

-La transparence : L’un des piliers de la françafrique est l’existence des accords secrets entre la France et ses anciennes colonies. On ne sait pas beaucoup de choses sur les accords militaires, les accords commerciaux, etc. Voilà le procès Sankara qui vient de s'ouvrir. Il faut que la France déclassifie les archives afin que l'on sache la vérité. Aussi, on voit encore des hommes d’affaires français arriver en Afrique dans des avions présidentiels ; on voit encore la diplomatie française se mettre au service des hommes d’affaires français. Cela doit cesser.

-La libre compétition : Les Africains veulent pouvoir choisir leurs dirigeants par eux-mêmes. On ne veut plus voir la France derrière les dictateurs qui sont au pouvoir en Afrique depuis près de 40 ans pour certains. On ne veut plus que ceux qui veulent diriger un pays africains aillent se faire adouber en France. Inutile de discuter car, personne n'est dupe ici. On sait comment ça marche dans les couloirs diplomatiques.

-La participation : Le principe est que tout ce qui se fait pour nous sans nous est contre nous. Par conséquent, on ne veut plus voir la France intervenir en Afrique contre l’avis de l’Union africaine par exemple.

-Etc.

On peut me reprocher de rêver. Je n'attends pas que la souris demande sa libération au chat comme se moquerait Lado Ludovic SJ . Les Africains s'organisent par eux-mêmes. C'est un autre débat. Mais, je crois que Macron aurait pu être comme Tatcher. Elle a abandonné les colonies et la Grande-Bretagne ne se porte pas aussi mal que ça. La dame de fer était une libérale et vraie amie de la liberté. En retour, les Africains n'en veulent pas à la Grande-Bretagne. Aucun sentiment anti-britanique enregistré. La colonisation allemande a été plus violente que la colonisation française mais, les Africains semblent avoir pardonné à l'Allemagne. La France quant à elle pense dans une logique paternaliste que les Africains ne sauraient s'en sortir seuls comme si les anciennes colonies britanniques s'en sortaient mal. Au contraire!

Je pouvais aussi parler de représentation, d’autonomie gouvernementale ou de la pertinence des politiques publiques mises en œuvre. Par exemple, la politique de l’éducation qui nous impose des livres imprimés en France en marge des exigences liées à la mémoire collective en Afrique et aux nécessités de développement du continent. On éduque des jeunes incapables de transformer les ressources du continent et obligés d'émigrer en France. Cela n'a pas de sens. 

Le message à mon grand-frère Achille Mbembe  est que l'on ne veut plus de financement français. Si les ressources africaines étaient transformées en Afrique pour l’Afrique, alors on aurait aucunement besoin de « l’aide » ou de quel que financement que ce soit. Imaginez le Niger, deuxième plus grande réserve mondiale d’uranium, en train de croupir sous le poids de la pauvreté pendant que la France s’engraisse. J’ai écrit un livre qui recense tous ces griefs contre la France et qui s’intitule : « La France vue par l’Afrique: 18 discours et contre-discours sur la Françafrique ». Je l’avais envoyé au mon grand-frère Achille Mbembe comme contribution. Je n'ai pas eu d'accusé de réception.

Voici ma position : La France étouffe l’Afrique. Une première approche est de la supplier de lever le pied sur le cou de l’Afrique ; et dans cette première approche, si elle lève un peu le pied, ce serait déjà bien. Une autre approche des droits humains est de dire que la France n’a même pas le droit de placer son genou sur le cou de l’Afrique. C'est ma position.

J’exhorte les Africains à prendre position non pas en fonction de la face du client (peopolisation) mais, en fonction des approches défendues. Par exemple, je ne me serai pas attendu à ce que les défenseurs des droits humains comme mon autre grand-frère Hilaire Kamga  / DocteurKamga soutiennent l’Approche basée sur les besoins présentée par Achille Mbembé. Mais, bon!

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