CAMEROUN :: AU-DELÀ D’ACHILLE MBEMBE: LE DÉLITEMENT DE LA PENSÉE CRITIQUE ET LES VOIES D’UNE REFONDATION :: CAMEROON
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CAMEROUN :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Fridolin NKE, Expert du discernement
  • lundi 01 juin 2020 15:00:00
  • 1220

CAMEROUN :: AU-DELÀ D’ACHILLE MBEMBE: LE DÉLITEMENT DE LA PENSÉE CRITIQUE ET LES VOIES D’UNE REFONDATION :: CAMEROON

Réponse à Charles-Romain Mbele et Joseph Ndzomo-Molé....Suite à mon texte intitulé « Charles Ndongo, Achille Mbembe, Basseck ba Kobhio et le philosophe-mendiant, Nkolo Foé, plusieurs lecteurs ont réagi. Certains ont encensé cette critique acerbe de Nkolo Foé ; d’autres, moins nombreux, m’ont vertement repris.

Dans ce groupe de critiques féroces, j’ai choisi de répondre à deux lecteurs importants par leur statut, les Professeurs Charles-Romain Mbele et Joseph Ndzomo-Molé.

Dans les tribunes qui suivent, je vais m’employer de mettre en lumière ce qui, fondamentalement, m’oppose à mes enseignants, tant au niveau de notre conception de l’esprit de la philosophie et de la démarche qui la sous-tend, qu’en ce qui est de notre rapport au pouvoir politique et de l’avenir de notre discipline académique. L’enjeu de cette réflexion, pour moi, est non seulement de refonder mon savoir-pratique de la philosophie à partir de la critique des figures éminentes qui le représentent dans l’institution universitaire camerounaise, mais aussi de proposer une alternative à la praxis philosophique et au comportement qu’affichent les philosophes-fonctionnaires.

Mon ami, collègue, Professeur Charles Romain Mbele me reproche de pervertir l’esprit de la philosophique en me distinguant par une propension à insulter mes collègues et à mentir à leur sujet. Il ajoute que je défends le théoricien Achille Mbembe et que je serais désormais « sectateur », comme lui, qui serait devenu mon gourou. Que je ne comprends rien à la pensée d’Achille Mbembe et à sa dangerosité, qui, en plus, n’a aucune méthode identifiable dans sa démarche réflexive et dans ses ouvrages.

Pr Joseph Ndzomo-Molé, quant à lui, m’a accusé d’insulter les plus hautes autorités de l’État, de manquer de sagesse et de retenue, d’ignorer la vraie philosophie qui serait essentiellement une exigence critique, morale et universelle, ainsi qu’Emmanuel Kant l’a systématisée. Il m’accuser d’exceller dans la polémique stérile, donc de ne pas philosopher, comme Sindjoun Pokam l’avait fait contre Marcien Towa. Au prétexte des conseils à l’endroit d’un fils, mon enseignant, devenu mon collègue, me traite de fou, de « nnod-zen », c’est-à-dire, dans la langue bëti, d’homme-météore, éphémère, celui qui ne vit ni dans le jour ni dans la nuit.

Dans cette tribune 1, je commence par répondre à mon professeur de Terminales, Professeur Joseph Ndzomo-Molé, et j’indique les grandes qualités humaines du Professeur Charles-Romain Mbélé, avant de le critiquer à son tour dans les prochaines tribunes.

Mon ami et patriarche Charles-Romain Mbele,

Professeur Joseph Ndzomo-Molé,

J’avais déjà terminé ma réponse à Charles-Romain lorsque le texte de mon enseignant de Terminales – Ndzomo-Molé – m’est parvenu sous forme de conseils d’un béti à son cadet. J’en ai été fort ému et honoré. J’ai donc décidé de répondre aux deux correspondants, en ajoutant certains paragraphes et en articulant le tutoiement qui était destiné au départ à mon ami Charles-Romain, avec le vouvoiement qui est réservé à Joseph. Mon tutoiement, dans ce cas, n’est pas un affront. Il traduit en même temps ma filiale et mon indéfectible attachement au Professeur Charles-Romain Mbele et ma tendre affection à son égard.

Dans cette réponse, je vais d’abord évacuer le mensonge de l’irrespect et de l’insulte publique à l’égard des aînés et des hautes autorités de l’État et ses terrifiants sous-entendus (I), je

ferai ensuite acte de contrition, en mettant en avant la « hauteur » morale des personnalités philosophiques que l’on me fait le reproche de critiquer publiquement, en recourant au fameux précepte socratique du « Connais-toi toi-même » (II). Après quoi, je m’appesantirai sereinement sur la description de l’état critique de la pensée critique dans notre pays, situation dont sont responsables les philosophes-fonctionnaires (III). L’enjeu de ces analyses est, d’une part, de dénoncer le faux procès que Nkolo Foé et Charles-Romain Mbele font à Achille Mbembe, notamment la malhonnêteté intellectuelle et le dogmatisme manifeste qui en sont les détestables pendants, qui, d’ailleurs, cachent l’entrée dans leur fabrique de faux ennemis et d’obstacles imaginaires de la philosophie (IV) ; d’autre part, notre réflexion est déployée pour engager la communauté philosophique à entreprendre une refondation profonde de la pensée critique et à pérenniser ainsi l’héritage de Marcien Towa, dont nous constituons tous la progéniture philosophique (V). Je finis par revendiquer, dans la chute du texte, le statut de « nnod-zen » dont m’affuble Ndzomo-Molé, car l’exigence cathartique qui en sous-tend la formulation nous ravit à notre précarité existentielle et historique et nous porte au-delà, dans un vécu transcendant où s’harmonisent les destinées conflictuelles (VI).

I/ Le mensonge de l’irrespect et de l’insulte publique à l’égard des aînés et des hautes autorités de l’État et ses terrifiants sous-entendus

Les lecteurs croient souvent retrouver dans mes textes une saveur d’aigreur et de révolte. Elle est réelle, légitime et secondaire en même temps. Car ce qui m’importe au-dessus de tout, c’est l’avenir de la discipline philosophique et les aspirations fondamentales des peuples africains. Je comprends votre écœurement, chers enseignants. Aussi bien Charles-Romain que vous, Ndzomo-Molé, qui m’accusez d’irrespect envers les aînés et de proférer des injures publiques aussi bien à l’égard des collègues que des personnalités de la République, le Ministre d’État, le Premier ministre, le Président de la République même. Ces hautes fonctions sonnent dans votre cerveau comme des noms de quelques divinités laïques. L’importance vitale que vous leur accordez gracieusement, à mon humble avis, devrait être conditionnelle ; elle doit être proportionnelle à leur dévouement et à leur engagement soutenu, quotidien, en faveur de la prospérité et de l’épanouissement de leurs compatriotes. Pour moi, ce sont des incarnations d’ordinaires dispositifs institutionnels républicains.

Lorsqu’un ministre décide de recevoir un philosophe, c’est lui qui doit plutôt en être honoré. D’ailleurs, certains ministres sont des prototypes de prévaricateurs et de tribalistes impénitents qui ne méritent que le mépris des forgerons de la droite raison que nous sommes. Le ministre d’État, Jacques Fame Ndongo, sous le coup d’une inspiration toute singulière, avait souhaité discuter avec moi. Au cours de cet échange, nous avions échangé sur la littérature, la politique, l’éthique, la logique et d’autres choses moins livresques… On s’est instruit mutuellement. Où est la faveur dans ce noble commerce d’idées ? Comment vous, Professeur de philosophie, à l’université de surcroît, vous Pr Ndzomo-Molé, pouvez-vous affirmer « lorsqu’il arrive qu’on ait la faveur d’être reçu par un ministre de la République » ? Est-ce une faveur qu’un ministre, fût-il ministre d’État, reçoive un citoyen ? Professeur, un ministre est un serviteur du Prince, le servant du citoyen. Ce n’est pas une « excellence » humaine à déifier. D’ailleurs, quelque universitaire pénétrant qu’il soit, Jacques Fame Ndongo ne cesse pas pour autant d’être un homme politique, c’est-à-dire, dans notre contexte, un individu calculateur qui ruse avec la vérité, refuse d’appliquer les arrêts de la Cour suprême. Il est donc un bon client pour un critique philosophique intraitable. Lorsqu’il me reçoit, alors que notre différend est sur la place publique, voulez-vous que je renonce à le dire à l’opinion nationale, à mes soutiens, dans le moindre détail, pour éviter d’être taxé de traître ? De plus, étais-je à la recherche d’enveloppes dodues ? Je revendique mes droits et ne vais pas le lâcher malgré ses largesses...

Professeur Ndzomo-Molé, vous êtes, sans conteste, le plus compétent de votre génération, une référence philosophique pour qui j’ai une inestimable admiration, mais dans ce coup-ci, vous seriez accusé, avec raison, de servilité à l’égard des pouvoirs publics.

Ce comportement s’oppose à votre pensée et à vos intimes convictions. Ce n’est pas seulement une faute : c’est un crime philosophique ! On ne peut se limiter à se servir indéfiniment de son entendement pour éclairer uniquement, dans l’abstrait, les sentiers de la réflexion critique pure qu’on parcourt dans l’intimité de la conscience (ce que vous appelez « la culture de l’esprit critique »). La philosophie ne se résume pas dans les livres ; elle s’expérimente dans la vie du philosophe. Le rappeler, ce n’est pas insulter votre intelligence, qui le perçoit mieux que moi. Je recours à cette lapalissade pour vous indiquer l’incongruité de votre attitude. Car, si quelques méchantes personnes décident de vous dépouiller et de vous clochardiser, votre hauteur réflexive et votre estime éthique en pâtiraient durablement, au point où vous vous transformerez en un gueux devant garnir les étables du musée des échecs et des malheurs humains. Si les philosophes, les premiers, se mettent ainsi à ramper sous les pieds du pouvoir, quelle autorité mobiliseraient-ils, après-coup, pour critiquer les errements et les mauvais choix managériaux des plus hautes autorités de l’État ?

Certes, je reconnais que je critique souvent le régime du Renouveau et la gouvernance de Paul Biya. Ce que je rejette, toutefois, ce sont des insinuations criminelles des larbins, notamment certains de mes détracteurs qui allèguent que j’ai insulté le Premier Ministre dans ma Lettre d’adieu à Jacques. Quel risible contresens ? Ont-ils lu, bien lu ? Ont-ils compris ma démarche rhétorique ? Les figures de discours auxquelles je recours pour louer le professionnalisme de Dion Ngute (quelqu’un qui s’arrange à me faire parvenir une lettre dans mon dénuement alors que Jacques, qui devrait mieux me comprendre en tant qu’universitaire, me persécute), ils n’y ont rien pigé ! C’est de la calomnie, dont l’enjeu est de me mettre aux arrêts sous les deux motifs d’outrage à personnalités et d’hostilité contre la patrie. Les sophistes écument la rue camerounaise et la mort de Socrate peut être recyclée, adaptée au public de cette scène…

Vous semblez vous offusquez de mon genre épistolaire qui vous heurte au plus haut point. Or, la question des conduites humaines, du comportement du philosophe en l’occurrence, qui est au cœur de cette écriture, implique plus généralement celle des responsabilités historiques des hommes, les philosophes en premier. Si l’on considère des conduites de négation telles que le mensonge, la méchanceté, la mauvaise foi, nous nous rendons compte qu’ils instituent la duplicité et obstruent toute possibilité du don de soi de celui qui en est l’initiateur. Reconnaître la vérité et la nier afin de la dissimiler, par cynisme, par intérêt ou par complaisance, c’est se soustraire à ses responsabilités et, donc, annihiler tout regain de conscience de regret. C’est renoncer définitivement au respect qui est dû au philosophe.

Le substantif d’insulteur dont vous voulez faire mon identité philosophique ne me convient donc aucunement. Et une injure proférée dans une dynamique rhétorique n’est pas en soi un crime. Certes, injurier peut contribuer à avilir autrui, en suscitant en lui de l’agressivité, de la rancœur, de la haine et de la violence. Mais une injure peut aussi traduire la situation de faiblesse dans laquelle se trouve celui qui injurie ; il se rend au plus fort, et l’ultime geste de sa liberté soumise sera de défier les chaînes qui l’emprisonnent de parvenir jamais à l’anéantir de son vivant. Surtout, elle peut rendre compte – quoique maladroitement – d’une injustice endurée ou constatée. Ici, elle participe du combat contre les inégalités et les abus commis par les néocolonialistes et les impérialistes. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les injures que proférait souvent Sade, Marx, Nizan ou Sartre : elles représentent des actes politiques auxquels recourent ces philosophes, en dernier ressort, lorsque l’interlocuteur s’entête, malgré les évidences, à persévérer dans le déni et la bêtise.

L’injure est le résultat du travail embrouillé d’une tête rouée de coups qui, sommée de rassembler ses derniers réflexes de locution, voue sa gueule aux abois. Or, que dit cette victime assommée ? N’est-ce pas qu’elle a été traitée comme un chien ? N’est-il pas compréhensible qu’elle se maudisse de n’être pas une âme canine suffisamment enragée pour « corriger » ce bipède qui usurpe le titre d’humain ? Et cette remise en question de soi, quoique radicale et polémique, manque-t-elle cependant de pertinence ? Se perdre en propos insensés, lorsqu’on a fait l’expérience d’une sauvagerie crue, est-il, d’un point de vue éthique, répréhensible en soi ? Qui ne s’est jamais surpris en train d’insulter le néant ?

Ces dernières indications sont précieuses. Elles permettent de se rendre compte que, pour qu’une parole ou une action soit assimilée à de l’injure, il faut qu’elle soit encadrée par un soubassement immoral ; ce qui ne convient pas à mon éducation et à ma morale de vie. L’injure n’est pas une norme de discussion ; elle ne représente une détestable exception de la communication interpersonnelle. Elle intervient dans les échanges où sont impliqués des gens manifestant de la mauvaise foi. Et au quotidien je n’en use que très peu, à comparer à ceux qui m’en font le reproche. En fait, les kantiens tropicaux aiment à cacher leurs émotions et leurs défauts sous le paravent de l’exemplarité, pour paraître plus blanc que neige. Nous, les disciples de Nietzsche, de Marx, de Nizan ou de Sartre, voire de Towa, savons nous fâcher contre les injustices et contre l’usurpation ; nous nous élevons contre les prétentions des méchants, contre les pervers et autres misanthropes cyniques. La sainteté philosophique prétendue, le cléricalisme moral sont, justement, les plus abominables injures auxquelles recourent les personnes immorales pour sécuriser leurs vices ; c’est l’affront absolu contre la droite raison.

Professeur Ndzomo-Molé, vous ne m’avez pas seulement enseigné la philosophie et ses saints noms tels que Rousseau et Kant ; vous avez surtout aiguisé mon appétit des grands classiques de la littérature. Avez-vous oublié le réquisitoire de Jean La Fontaine contre les méchants ? Dans sa fable intitulée « Les loups et les brebis », il écrit :

Nous pouvons conclure de là

Qu’ils faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne en soi ;

J’en conviens ; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi ?

L’exemple vivant, parfait, de cette contestation de l’exigence d’intégrité morale, c’est précisément la race que je pourfends dans nos milieux universitaires et que vous feignez de défendre par une indignation labiale. Or, vous conviendrez avec moi que la philosophie, qui est aussi bien une recherche patiente et rigoureuse des fondamentaux du voir et du sens des choses (ce que vous appelez recherche de la vérité et du savoir) qu’un combat permanent pour préserver l’intégrité de cette compréhension exercée du monde, discours qui se traduit par des choix libres de vie donc, ne peut s’encombrer d’une déférence dont le bénéficiaire n’est pas moralement imposant.

Mais je vous comprends. Lorsqu’on vit paisiblement pendant longtemps dans le confort et la calme douillet de l’inertie, la perspectives des lendemains qui déchantent donne du tournis et renforce un légitime courroux. Le monde change, les étudiants étouffent, la philosophie se meurt, humiliée par des journalistes et des exfiltrés de notre discipline qui s’avère minée de l’intérieur. Et vous êtes à ne rien faire, ou plutôt à épier la puissance ou la faiblesse sexuelle des collègues, à passer du bon temps dans des intrigues, à vous livrer à la guerre des grades, à vous priver les uns les autres des titres académiques ! Et vous voulez que je la ferme. Non, il n’en est pas question ! Il y a une irrévérence philosophique qui inspire tout à la fois l’admiration et la réflexion. Je me place au niveau de la méthode, des principes et des valeurs qui font notre identité en tant qu’enseignants de la Vérité. Je ne me situe pas dans la recension des arguments ad hominem ou le recours aux vulgaires injures ainsi que vous deux l’insinuez dans vos textes. Je pourfends le politisme débridé des philosophes-mendiants et opportunistes.

En effet, le problème majeur qui empêche l’éclosion d’une pensée critique d’émancipation dans la périphérie du monde industrialisé, c’est le politisme outrancier qui essaime dans les milieux artistiques, universitaires, intellectuels et scientifiques. Le politisme est contemporain du totalitarisme et de l’autocratie. Il stipule que les arcanes du pouvoir et les acteurs politiques sont la mesure de toute chose ; que leur « volonté » est à l’origine, au cœur toute initiative personnelle et de tous les processus qui structurent la vie des États et des peuples ; qu’ils sont le fondement des actions individuelles et collectives ; qu’ils en déterminent enfin la finalité. Chez nous, malgré l’émouvante et labiale déférence envers Marx, on n’a pas encore commis le péché inverse, c’est-à-dire promouvoir l’économisme, qui stipule que toutes les manifestations de la créativité humaine, et principalement la vie politique, sont des effets induis de déterminants économiques. Le politisme obstrue les capacités réflexives ; il limite l’horizon critique ; il pollue l’environnement des échanges scientifiques et littéraires ; il institue sourdement la peur qui détruit la récolte universitaire des cerveaux valables.

Le politisme est une force d’inertie, une viscosité qui fascine et anéantit en même temps. Comme foi, elle requiert la mise en scène : c’est un abîme de fuite. Le croyant ambitieux, dans la quête du divin, s’illusionne du mondain. C’est que le politisme avale l’intellectualisme. Notre champ politique ne fait pas de place pour le débat des idées pour la rivalité des projets de société. C’est pourquoi les plus éminents « Professeurs » deviennent, à force de haleter devant les postes de l’administration centrale, de minables manipulateurs d’opinion. Le problème ce n’est pas eux : c’est les temps présents qui les pervertissent et les transforment finalement en d’impénitents et dégoûtants malfaiteurs ....

II/ Acte de contrition : je confesse mes crimes et je loue la hauteur morale des philosophes-procureurs

Professeur Ndzomo-Molé, en 2016, votre ami et camarade, Lucien Ayissi, Chef du département de philosophie, m’avait diffamé, vilipendé et fait suspendre des universités du Cameroun. Je ne souhaite pas revenir sur ces douloureux et honteux événements qui n’honorent pas la philosophie. Aviez-vous oublié le contenu du texte de la sagesse bëti millénaire du « nnod-zen » que vous venez de retrouver, comme par enchantement, pour défendre des mécréants de la philosophie, des méchants et des nombrilistes impénitents ? Seriez-vous d’une constitution identique qu’eux ? Que n’aviez-vous mis à contribution cette haute sagesse ancestrale qui commande aux vieux de bénir les fils, pour protéger votre élève et ramener votre camarade académiquement tout-puissant à de philosophiques sentiments ? Seriez-vous comme eux, dont la naturelle affectivité n’éclot qu’au visage de leur progéniture biologique ? Or les goûts, le choix et les principes de vie du philosophe sont-ils dictés exclusivement par des réquisitions viscérales et des préférences d’épiderme ? Dois-je, enfin, comprendre que c’est votre intégrité exemplaire et votre fidélité en amitié qui vous commandent maintenant, malgré tout le mal qu’il vous fait, de prendre quand même son parti ? Le problème, c’est que vous m’avez appris à être intraitable à l’égard des méchants, des imposteurs, des cyniques, des hommes-ogres en somme. C’est cela la philosophie, pas votre kantisme pusillanime qui vous ronge la volonté et vous vole l’énergie qui pourrait être utilement mobilisée pour vous défendre et frapper les bibliomanes malfaisants.

Professeur Ndzomo-Molé, vous n’êtes pas conséquent. N’est-ce pas vous qui, en 2017, m’ordonnâtes, de ne plus vous rendre visite à votre bureau, de ne plus s’aviser de paraître en public à Yaoundé en votre compagnie, pour ne pas froisser votre ami Lucien Ayissi avec qui j’avais des démêlés ? J’ai respecté cet ordre à la lettre, cher aîné, père. Pouvez-vous imaginer notre Maître tomber si bas ? Imaginez-vous Marcien Towa en train d’encenser un méchant par peur de représailles ou par opportunisme ? Votre dévouement en faveur de l’imposture ne vous a pas toutefois sorti des griffes du malfrat. Il ne s’est pas gêné de vous priver des directions de thèses lorsqu’il était tout, Doyen, Président de l’école doctorale, Chef de département. Il s’est alors assuré, par cynisme, que vous ne soyez jamais élevé aux rang et grade que vous méritez amplement d’avoir, à savoir Professeur des universités, comme lui. La probabilité est forte que vous ne le deveniez jamais et que vous finissiez seulement Maîtres de conférences. Voilà le scandale ! Dois-je en être fier, moi qui vous estime et qui ai failli vous aimer, au point de me tenir coït ?

Vous ne devez vous en prendre qu’à vous-même parce que vous m’avez formé non seulement à lire l’évangile maudit de la méchanceté dans le regard fuyant des malpropres, mais aussi à mesurer l’étendue de la douleur de ceux qui subissent les injustices. Supporter donc mes attaques envers votre génération ! Elle a du meilleur et du pire. Ce n’est pas vous que je défends : c’est une victime de l’injustice. D’ailleurs, qui vous a fait accroire que le philosophe se plie aux brimades de l’autorité, quelle qu’elle soit ? La modernité s’accommode-t-elle de la férule des droits d’aînesse et des préceptes immuables et liberticides de la sagesse ancestrale, qui commandent de chérir les vieux même s’ils sont méchants ? Un vieillard intègre et plein d’esprit est certes une bibliothèque qui brûle. Mais si ce qu’on percevait comme une bibliothèque s’avère n’être qu’un hangar constitué d’une paperasse vieillie, à défaut de les recycler, ne doit-on pas y mettre le feu ?

Ces « tendances masochistes » que vous décelez au moyen d’une brillante psychanalyse de ma folie ne seraient-elles propres à vous ? Peut-être êtes-vous si habitué à la vérité que vous la confondez maintenant au mensonge, au point où des faits avérés passent désormais pour des hallucinations d’un esprit perturbé et que les qualificatifs convenables sont pris pour des injures. J’insiste toutefois : par votre compromission avec le vice, vous avez entaché l’exemplarité que vous inspiriez autrefois. Et j’en suis écœuré. Le duo improbable que vous formez avec Ayissi Lucien démontre amplement que la philosophie n’est pas compatible avec la méchanceté. Vous aviez oublié qu’on allait souvent à la chasse aux perdrix et qu’en 1997 vous m’aviez inoculé le venin de la critique lucide et de l’élaboration philosophique, parfois au prix de magistrales et salutaires chiquenaudes en classe.

En tant qu’enseignant, vous m’avez appris à réciter la philosophie, comme ces imposteurs que je dénonce. Mais vous avez manqué l’essentiel, à savoir, m’apprendre à vivre philosophiquement. Vous m’avez communiqué l’art de vaincre mes doutes et mes inquiétudes par le doute, mais pas les techniques nécessaires pour affronter les injustices par la force des détonations rationnelles, pour neutraliser l’imposture et la méchanceté au moyen des déflagrations critiques. En somme, vous avez manqué de m’enseigner la science qui aide à conjurer la malchance et la mort de la liberté.

Comme la majorité des enseignants, vous n’apprenez pas aux étudiants les rudiments pour s’en sortir dans toutes les situations de la vie. À force de les hypnotiser à l’aide de citations philosophiques toutes faites et de pensées du jour, vous tuez en eux ce qui, précisément, ne doit pas mourir tant que l’on vit, à savoir, la capacité originelle à penser. Au lieu de philosopher véritablement et de faire ce que votre discours critique vous commande d’appliquer, vous confectionnez les « pensées du jour », articulées avec la sagesse du village. Ce qui n’est pas mauvais en soi, parce que toute pensée est située. Le problème avec les « pensées du jour », c’est qu’elles posent une difficulté énorme à l’entendement. L’on ne peut se prononcer devant sa déroutante épaisseur qui manque de référentiel et de corrélat (cible) identifiable. Ce que je veux dire, c’est que chaque fois que je lis une pensée du jour, je souris de dépit. Elles sont généralement si bien élaborées... Tellement c’est beau, mais au fond elles s’avèrent très éloignées de la température du moment précis où elles veulent régenter les vices et singer l’éthique véritable, qui est toujours une découverte dans les douleurs, les cris, les gémissements, les pleurs et les spasmes....

1. Polémiquer et philosopher

La philosophie n’est pas un long fleuve tranquille. À mon humble avis, ferveur polémique et lucidité critique sont deux faces de l’exercice d’élaboration conceptuelle requis en philosophie. Polémiquer est synonyme de débattre, discuter, dialoguer, confronter les idées ou critiquer. Or critiquer un philosophe, c’est lui rentrer dedans (comme dans l’étymologie grecque polemikos, qui est relatif à la guerre, à la dispute ou à la querelle) pour se découvrir soi-même ; c’est exposer ce qu’on a retenu de lui de positif, mais aussi relever ce qu’on rejette dans sa façon de penser et de vivre cette pensée : polémiquer, c’est se déterminer déjà à philosopher. Dans tous les cas, je me méfie des recettes morales consacrées et des livraisons des catalogues célèbres de bonnes mœurs. Cet unanimisme incommode qui exclut la polémique de l’environnement de la pensée critique est à l’origine de notre actuelle apathie philosophique.

La philosophie exclut la polémique. Au contraire, philosopher est le comble de l’activité polémique. Sindjoun Pokam avait certes engagé une polémique stérile avec Towa. Mais la raison de la stérilité philosophique de cette querelle ne tient pas tant en l’incompatibilité des démarche polémique et critique, qu’en la démarche même de cet auteur : il a violé les règles de la méthode philosophique et s’est illustré par un recours systématique aux arguments spécieux contre Marcien Towa, notamment les arguments ad hominem, où l’auteur revient sur le parcours de Towa, notamment au séminaire, où il s’en prend à sa vie privée. En le diffamant ainsi, il s’est discrédité aux yeux des lecteurs et autres philosophes professionnels. Sindjoun Pokam est donc demeuré comme une rature, à la marge du cahier philosophique national.

Quant à moi, je ne suis pas prisonnier d’un système de penser. Mon éthique de la réflexion et de la conduite consiste à vivre comme je perçois les événements et le bruit des ambitions, des intérêts, des instincts, la respiration des brutes, le triomphe de l’imposteur et des crétins, le désillusionnement mélangé au sacrifice des vertueux autour de moi.... C’est cette ébullition de mon vécu que j’expose aux yeux des lecteurs. Les recettes morales sont peut-être utiles aux consciences immatures ; elles aident toujours lorsque la lucidité est en vacances. Mais elles n’ont aucun impact dans le monde des cadres, des gestionnaires publics et des pédagogues, et n’irradient pas de leurs douloureuses langueurs ces esprits éclairés....

Mais, mes chers collègues, vos remarques et vos reproches sont édifiants en ce sens qu’ils mettent au goût du jour cette question centrale, massive et incontournable : Y a-t-il des égards exigibles en matière d’analyse sociologique et philosophique, et la vérité et la science riment-elles avec la complaisance ? Maintenant vous m’interpellez au nom du fameux « connais-toi toi-même ».

Vous m’ordonner de dire ce qui me vaut cet acharnement des faux-philosophes : « T’es-tu jamais dit que tu pourrais avoir ta part de responsabilité dans tout ce qui t’arrive ? » Je suis certainement coupable de ne m’être pas compromis. Car certains responsables universitaires camerounais, non contents d’épouser leurs étudiantes, me reprocher mes errances extra-universitaires, dont je ne réponds pourtant que devant mon épouse. Ils me reprochent de chérir la gent féminine, comme si j’étais coupable de ne point préférer les hommes. Or l’homme sent le bouc. Comment puis-je m’accoutumer de son odeur ? Je préfère la femme. Elle a la senteur et le charme des dieux. Quand bien même vous trouverez donc impossible que « toute la cité, sans en excepter même le Président de la République complote contre ma très modeste personne », je me convaincrai que c’est au cœur de cette impossibilité déroutante que devraient être recherchées les ressorts de l’incompréhension et de l’antipathie quasi philosophiques que j’inspire désormais.

Car, je ne me représente pas un intellectuel se constituant en l’animal servile des pouvoirs d’agent et de nomination. Je ne peux concevoir en ma salubre raison qu’un philosophe se mette à jouer à l’espion ou au valet du politique, même s’il est nommé par ce dernier à un poste dans l’administration publique ? Il est au-dessus de mon imagination qu’il mette sur pied, à l’université, qui est le haut lieu de l’exercice de la liberté de penser et de la discipline du goût, une escouade d’indics pour épier à distance les entrées féminines dans les bureaux des collègues dont la porte est pourtant toujours ouverte. « Connais-toi toi-même ! » Sagesse deux fois millénaire, imparable, qui sonne dans l’esprit du locuteur avec la tonalité impérative de la parole sacrée, mais qui signifie, pour l’imposture philosophique régnante : faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. Tel est donc le conseil fort estimable qu’aiment à donner les philosophes-scribes et les pharisiens de la pensée qui se sont installés frauduleusement sur la chaire de notre Moise éteint, Marcien Towa. Les mondains, comme nous, rassemblent les égarements théoriques et comportementaux de ces éminences morales distinguées sous un groupe de mots : le dogmatisme clérical primaire. Celui qui veut philosopher traîne-t-il des casseroles éthiques, en dehors de celles qu’on lui colle par jalousie, par incompétence et par méchanceté, et qu’il est obligé de conjurer comme le pratico-inerte de Sartre ?

Dans les milieux philosophiques camerounais, dois-je le rappeler, outre les Professeurs Pierre-Paul Okah et Hubert Mono Ndjana, lui qui m’a aussi soutenu, en silence, c’est mon ami Charles-Romain Mbele (et son frère, le Professeur Belibi), chez qui je passais parfois mes nuits, parce que j’étais parfois dans la rue, privé de mon salaire pendant deux longues années, à cause des caprices morbides d’un clerc mal intentionné.

Fridolin NKE, Expert du discernement

01juin
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