Françafrique : LA FIN DU PRÉ CARRÉ :: AFRICA
Françafrique : LA FIN DU PRÉ CARRÉ :: AFRICA
 
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  • Le monde diplomatique : OLIVIER PIOT
  • mercredi 29 mai 2019 09:53:00
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Françafrique : LA FIN DU PRÉ CARRÉ :: AFRICA

Dans les années 2000, les bus de Dakar, expédiés depuis la France, circulaient avec leurs plaques d’origine immatriculées dans les Bouches-du-Rhône (13). Désormais, ce sont des cars flambant neufs de fabrication indienne qui transportent les habitants de la capitale sénégalaise. Si les entreprises françaises demeurent solidement ancrées en Afrique francophone, leur domination ne va plus de soi.

Après des décennies d’expansionnisme tranquille, soutenu par le gouvernement français, les entreprises hexagonales doivent affronter la concurrence chinoise, indienne ou turque sur le continent noir. Entre 2000 et 2017, la part des entreprises françaises dans les exportations destinées à l’Afrique subsaharienne a été divisée par deux, passant de 11 % à 5,5%, tandis que celles de la Chine progressaient de 3% à 18% (1). Dès 2008, la France perdait sa place de premier fournisseur de la zone franc d’Afrique, ses parts de marché chutant de 34% en 1985 à 23,2 % en 2005 pour s’établir à seulement 13 % en 2017. L’Allemagne est désormais le premier pourvoyeur européen du continent noir.

Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) (2), les flux d’investissements directs étrangers (IDE) entrant en Afrique ont été multipliés par cinq entre 2000 et 2017, passant d’un montant annuel de 9,2 milliards de dollars à près de 42 milliards (sur un volume mondial de 1400 milliards), soit la croissance la plus rapide dans le monde malgré un ralentissement en 2015. Et la France ne pointe guère aux premières places de ce palmarès. En termes de flux, les IDE français (2 milliards de dollars) n’arrivaient qu’en troisième position en 2017, derrière ceux des États-Unis et du Royaume-Uni. Dans le traditionnel pré carré formé par ses anciennes colonies, elle affronte désormais la concurrence de la Chine, de l’Inde, de la Turquie et même du Maroc (3). Mais l’appétit de ces nouveaux venus n’explique pas tout. « Au milieu des années 2000, certains groupes ont cédé des actifs en Afrique et ont préféré miser sur d’autres marchés émergents, comme la Chine, l’Inde ou l’Amérique latine », explique M. Vincent Le Guennou, codirecteur général d’Emerging Capital Partners, un fonds qui a investi plus de 2 milliards de dollars dans quarante pays africains depuis 2000.

Toutefois, le recul des entreprises tricolores peut être relativisé. En effet, les activités des filiales des groupes français n’entrent pas dans les statistiques du Trésor ou du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), pas plus que certains investissements réalisés sur leurs fonds propres.

À la recherche de nouveaux contrats

Ces sommes échappent ainsi à la comptabilisation des IDE entrants. En outre, les statistiques analysées par le Trésor français ne prennent souvent en compte que l’Afrique subsaharienne (excluant notamment le Maghreb et l’Égypte), alors que bon nombre de sociétés françaises se tournent depuis le début des années 2010 vers des pays d’Afrique où elles étaient peu présentes, voire absentes, comme les régions anglophones et lusophones. À la recherche de nouveaux contrats, elles s’aven - turent désormais hors de leurs terres historiques (zone franc et pays francophones). « Depuis 2000, la croissance fait grossir chaque année le gâteau africain, commente M. Étienne Giros, ancien directeur Afrique du groupe Bolloré et président délégué du CIAN. Aussi, même si la place de la France régresse en termes de parts de marché, les échanges commerciaux et les IDE entre notre pays et les États africains suivent, en valeurs absolues, une courbe ascendante continue. » Notons que l’impact pour les pays bénéficiaires est lui aussi relatif. S’ils représentent d’importantes entrées de devises, les IDE préparent des sorties encore plus importantes, sous la forme de « profits rapatriés ».

La liste des acteurs du nouvel expansionnisme français s’allonge : JC Decaux (achat de Continental Outdoor Media en Afrique du Sud), Danone (prise de participations dans Fan Milk au Ghana et dans Brookside Dairy au Kenya, création d’une direction Afrique en 2015), Axa (acquisition de l’assureur Mansard au Nigeria), Lafarge (investissements en Afrique de l’Est et australe), Carrefour (ouverture d’hypermarchés au Kenya et en Côte d’Ivoire) ou encore L’Oréal (qui, en 2015, a transféré à Johannesburg son centre de recherche sur les peaux noires et les cheveux africains, auparavant situé aux États-Unis). Même un géant comme Total choisit la diversification géographique, avec l’inauguration d’une unité flottante de production en mer – la plate-forme CLOV – en Angola en 2014 et le lancement d’activités au Mozambique, poids lourd de l’Afrique lusophone.

À côté des habitués du continent noir (Bolloré, Bouygues, Total, Vinci, Lafarge, Areva), les nouveaux venus se pressent : Orange, Accor Hotels, Veolia, Carrefour, etc. L’essor des classes moyennes (entre 150 et 300 millions de consommateurs potentiels) et l’urbanisation accélérée (4 % par an) suscitent de nouveaux besoins et créent des « niches économiques » à la rentabilité prometteuse : services urbains (construction, transport, assainissement des eaux, gestion des déchets, électrification), mais aussi téléphonie mobile, commerce en ligne et produits de luxe (champagne, cosmétiques, etc.).

Aventure africaine du géant tricolore

Un exemple : l’essor de l’opérateur de téléphonie Orange. Le groupe insiste sur sa « vieille filiation » avec Postes et télécommunications (PTT), présent sur le continent dès 1959; mais c’est bien à la fin des années 1990, avec ce qui s’appelait alors France Télécom, que remonte l’aventure africaine du géant tricolore. Après de premières prises de participation dans le pré carré (Côte d’Ivoire et Sénégal) dès 1997, l’histoire entrepreneuriale s’accélère à partir de 2010. Et quelle accélération ! Le groupe revendique 110 millions de clients en Afrique (contre 6,4 millions en 2004), avec un chiffre d’affaires total de 5 milliards d’euros (contre 1,5 milliard en 2004), l’emploi direct de quelque 21000 salariés, plus 700000 personnes (en commun avec d’autres opérateurs) chargées de la vente des cartes prépayées. Depuis le mitan des années 2000, la cartographie des intérêts économiques français sur le continent, par pays et régions, mais aussi par secteurs d’activité et par zones de croissance, s’est ainsi profondément redessinée. La Côte d’Ivoire, pièce centrale du pré carré et championne de la croissance africaine (8,5 % en moyenne par an depuis 2012), en fournit un exemple frappant. À partir des années 2000, les Chinois y ont développé des barrages, les Turcs des moyens de transport, les Coréens des centrales électriques, les Marocains des services financiers et de l’immobilier résidentiel...

Même l’Allemagne pointe son nez avec le « plan Afrique » lancé par la chancelière Angela Merkel. Résultat : les parts de marché de la France y ont fondu (de 28% à 11%) entre 1995 et 2010. Depuis l’arrivée au pouvoir en 2011 de M. Alassane Dramane Ouattara, proche du président d’alors, M. Nicolas Sarkozy, les entreprises françaises ont contre-attaqué, permettant à l’Hexagone de demeurer premier investisseur étranger, avec un stock d’IDE de 2,6 milliards d’euros, soit 39% du total des IDE dans le pays (7 milliards d’euros). Les acteurs économiques français qui réinvestissent l’Afrique ont-ils changé leur manière d’y faire des affaires ? Pour certains observateurs patronaux, ils ont développé (ou intégré) des pratiques très différentes de celles qui prévalaient aux grandes heures de la « Françafrique » – passe-droits, clientélisme, prébendes, financements occultes, etc.

Un renversement d’autant plus marqué que plusieurs capitales africaines revendiquent une « diversification des partenaires économiques ». De Lagos à Nairobi en passant par Libreville ou Rabat, la plupart des chefs d’État africains ont compris tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette mise en concurrence des « amis » d’hier avec les puissances émergentes, asiatiques ou sud-américaines (4). « Il reste bien sûr une histoire commune entre la France et certains pays africains, nous expliquait en 2017 le directeur général adjoint chargé de l’Afrique et du Moyen-Orient chez Orange, M. Bruno Mettling. Mais si vos interlocuteurs ont le sentiment que, au nom de cette histoire commune, vous cherchez des avantages, c’est devenu rédhibitoire. »

L’évolution des relations entre Paris et ses anciennes colonies bute toutefois sur des obstacles structurels. La zone franc, par exemple, perpétue la dépendance de quatorze pays africains envers la France (lire l’article de Sanou M’Baye page 16). En matière agricole, la France pousse à la signature d’accords de partenariat économique (APE), en application de l’accord de Cotonou adopté par l’Union européenne en 2000 (5). Il s’agit de revenir sur les conventions de Lomé, signées dans les années 1970 par la Communauté économique européenne avec les pays des zones ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), et d’amener les États africains à supprimer leurs droits de douane sur près de 80% de leurs importations européen nes d’ici à 2035. Enfin, les normes juridiques issues de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada, créée en 1993, dix-sept pays membres), un système hérité du code napoléonien et adapté en 2008 aux nouvelles nécessités économiques, permettent toujours aux hommes d’affaires français et africains de parler le même langage juridique.

La « Françafrique » emprunte d’autres chemins. Depuis la fin de la présidence de François Mitterrand (1981-1995), la « cellule africaine » de l’Élysée a maintes fois été toilettée : choix de conseillers plus jeunes et moins marqués par l’histoire, pragmatisme affiché, etc. Il s’agit désormais de nommer un « conseiller Afrique » doté de collaborateurs. M. Emmanuel Macron a désigné l’un de ses condisciples de l’École nationale d’administration : M. Franck Paris. Mais la mission demeure : former une garde rapprochée d’experts, venus à la fois de l’administration et des cabinets privés, chargés d’aider le président à cerner les grandes questions touchant à l’Afrique. Créée en 2013 lors d’un sommet des chefs d’État français et africains à l’Élysée, la fondation AfricaFrance vise à renforcer la coopération entre les entreprises françaises et africaines partout sur le con - tinent. En 2015, cette fondation a créé une banque de l’exportation, destinée à réduire le coût des financements de certains gros contrats.

Aux réseaux classiques est venu s’agglomérer d’abord un maillage plus récent d’acteurs privés, stimulés par le nouveau « business » : fonds d’investissement, réseaux de jeunes entreprises, conseillers, cabinets spécialisés, agences de communication, avocats, etc. Du côté des ex-ministres de la République, la liste de ceux qui se sont reconvertis dans les « bons offices » du lobbying en Afrique se révèle tout aussi fournie : MM. Jean-Louis Borloo (à l’origine de la fondation Énergies pour l’Afrique), Gérard Longuet (conseiller de Sea Invest), Dominique Perben (conseiller de Colas, filiale du groupe Bouygues) ou encore Hervé de Charette et Jean-Marie Bockel.

Accumulation de démêlés judiciaires

Le renouvellement générationnel des réseaux d’influence permet à la « Françafrique» de se transmuer dans un contexte où les entreprises françaises n’ont jamais été aussi nombreuses sur le continent (environ 40000). Petites et moyennes, certes, mais surtout, bien sûr, les grands groupes : Total, Castel, Orange, Lafarge, Vinci, Bouygues et Technip se classent parmi les 70 plus grands groupes implantés en Afrique. Le groupe Bolloré figure ainsi parmi les multinationales emblématiques de la présence française en Afrique (6). Fort de ses 250 filiales et de ses 25000 salariés dans 46 pays africains, Bolloré Africa Logistics est devenu en moins de trente ans le premier réseau intégré de logistique africain et un acteur majeur de l’activité portuaire. Avec une constante : depuis le début des années 2000, le groupe accumule les démêlés avec la justice de plusieurs pays. Depuis 2011, date à laquelle la Guinée lui a cédé, sans respecter les règles d’attribution des marchés publics, la gestion d’une partie des activités du port de Conakry, un feuilleton judiciaire s’est engagé contre le géant français. Après plusieurs rebondissements, la justice a mis M. Bolloré en examen pour corruption d’agent étranger, complicité d’abus de confiance, faux et usage de faux. Un petit air de « Françafrique»?

29mai
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