Cameroun : l'or qui tue, l'État qui compte mal
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Entre les 100 décès reconnus par le gouvernement et la réalité des assassinats, disparitions et règlements de comptes qui ensanglantent les régions minières, l'enquête de Jeune Afrique lève le voile sur le coût humain de l'or camerounais.

100 morts. C'est le chiffre avancé par le gouvernement camerounais pour l'ensemble des décès liés à l'exploitation aurifère ces dernières années. Un bilan qui, déjà macabre, ne serait selon une enquête de Jeune Afrique que la partie visible d'un iceberg de violences. Car dans les régions de l'Est et de l'Adamaoua, l'or qui coule des entrailles de la terre laisse dans son sillage un sillon de sang, de disparitions inexpliquées et d'assassinats que les statistiques officielles peinent à enregistrer. Plongée dans les coulisses d'une filière où chaque kilo d'or exporté vers Dubaï a un prix parfois en vies humaines.

Le bilan officiel 100 morts, et après ?

Le gouvernement camerounais a récemment communiqué un chiffre : 100 décès directement liés à l'exploitation de l'or ces dernières années. Un nombre qui, pour les observateurs du secteur, interroge autant qu'il inquiète.

Car ce bilan officiel ne prend pas en compte l'ensemble des morts suspectes qui émaillent le quotidien des régions minières. Selon l'enquête de Jeune Afrique, de nombreuses vies ont été fauchées dans des règlements de comptes entre trafiquants, des disparitions inexpliquées et des assassinats liés aux luttes de contrôle des sites d'exploitation et aux intérêts économiques colossaux en jeu.

« Ces chiffres macabres, soit en moyenne près de 30 morts par an, sont révélateurs d'une activité minière qui, loin d'être encadrée, devient un mouroir pour les populations vivant autour des mines », soulignait un rapport récent sur le secteur.

Entre 2014 et 2022, une étude avait déjà recensé 205 décès sur les sites miniers artisanaux. Un chiffre qui donne la mesure de l'écart entre la réalité du terrain et les communications officielles.

Le Liv's Club de Bastos l'incendie qui interroge

Dans la nuit du 23 janvier 2022, le Liv's Night Club, situé dans le quartier huppé de Bastos à Yaoundé qui abrite de luxueuses résidences, des ambassades et des villas de diplomates est secoué par une explosion suivie d'un incendie. Le bilan est lourd : 17 morts et plusieurs blessés.

La version officielle évoque un accident provoqué par des feux d'artifice. Mais l'enquête de Jeune Afrique s'interroge. Car certaines des victimes ou des personnes présentes cette nuit-là auraient eu des liens avec le secteur de l'or ou des milieux d'affaires gravitant autour de cette activité.

L'incendie du Liv's Club, dans un quartier où se concentrent les élites politiques et économiques du pays, est-il vraiment un simple accident ? Les rumeurs qui ont entouré cette tragédie n'ont jamais été totalement dissipées. Et l'enquête du magazine panafricain relance une question que beaucoup préféreraient oublier.

Des régions minières en état de guerre latente

Dans les régions de l'Est et de l'Adamaoua, la fièvre de l'or sévit. Les installations minières pullulent, sans que l'État ne parvienne à imposer sa loi. Des milliards de francs CFA s'envolent vers Dubaï, grâce à des réseaux criminels qui bénéficient de complicités locales, prêts à tout pour conserver leurs positions.

Cette course à l'or a créé un climat de violence et d'impunité. Les conflits entre opérateurs, intermédiaires et trafiquants pour le contrôle des sites les plus rentables tournent régulièrement au drame. Des témoins sont réduits au silence. Des concurrents disparaissent. Et les autorités, débordées ou complices, peinent à faire toute la lumière.

« L'exploitation aurifère ne représente toujours qu'à peine 1 % du PIB national », rappelle Jeune Afrique. Un paradoxe saisissant pour un pays qui possède l'un des sous-sols les plus riches d'Afrique centrale.

Dubaï, eldorado des trafiquants

Le trafic d'or camerounais a une destination privilégiée : Dubaï, aux Émirats arabes unis. Entre 2021 et 2025, ce sont 44 tonnes d'or qui ont quitté clandestinement le Cameroun vers l'émirat. Pendant la même période, les exportations officiellement déclarées n'ont atteint que 148 kilogrammes.

Ce gouffre est estimé à près de 2 000 milliards de FCFA (soit 3,5 milliards de dollars) de pertes pour l'État camerounais. Selon le rapport 2023 de l'ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries extractives), le Cameroun a déclaré 22,3 kg d'or exportés, tandis que les pays importateurs en ont déclaré 15,2 tonnes en provenance du Cameroun soit 682 fois plus.

Des agents des renseignements camerounais doivent être envoyés à Dubaï pour remonter la piste de ce présumé trafic. Une mission qui, si elle aboutit, pourrait révéler l'ampleur des complicités locales et internationales.

L'impuissance de l'État

Face à ce désastre, le gouvernement a annoncé un train de mesures le 15 juillet 2026 : renforcement des contrôles, instauration de seuils minimaux de livraison, amélioration de la traçabilité.

Mais ces annonces peinent à convaincre. Car le problème est structurel. Plus de 200 sociétés exercent des activités minières sans titre ou autorisation régulière, et 137 dossiers ont déjà été transmis aux juridictions. Un chiffre qui témoigne de l'ampleur du secteur informel et de la difficulté à y mettre de l'ordre.

La question qui hante les populations des régions minières est simple : combien de morts faudra-t-il encore avant que l'État ne prenne véritablement la mesure du drame ?

La vérité est dans les entrailles de la terre

L'enquête de Jeune Afrique ne prétend pas avoir toutes les réponses. Elle pose des questions. Elle pointe des zones d'ombre. Elle donne la parole à ceux qui, trop souvent, n'ont que leur silence pour témoigner.

Car derrière chaque kilo d'or exporté clandestinement vers Dubaï, il y a une histoire. Parfois un rêve brisé. Souvent une vie fauchée. Toujours une part de l'âme du Cameroun qui s'envole avec le minerai.

Les 100 morts officiels sont un chiffre. Les disparus, les assassinés, les victimes de règlements de comptes sont une tragédie que les statistiques ne pourront jamais vraiment capturer.

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