Cacao : le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria s’allient
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Cacao : le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria s’allient :: CAMEROON

Le 14 juillet 2026, à Abuja, quatre pays africains ont acté une rupture historique. Le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria qui assurent à eux seuls près des trois quarts de la production mondiale de cacao ont signé la Déclaration d’Abuja, acte de naissance de l’Alliance pour la valorisation du cacao.

Pendant un siècle, l’Afrique a expédié ses fèves par bateaux entiers pour les racheter, transformées, sous forme de chocolat. "For a hundred years, Africa has sent its cocoa to the world in sacks and received it back in wrappers, paying at both ends of the transaction" , a résumé le ministre d’État nigérian John Ewan Eno. Cette époque est révolue.

Derrière le lancement de cette alliance se cache un enjeu colossal : capter une part équitable d’un marché mondial du chocolat estimé à plus de 130 milliards de dollars, alors que les pays producteurs n’en perçoivent actuellement pas 10 % de la valeur. Mais l’initiative se heurte à une réalité brutale : la chute des cours internationaux et l’entrée en vigueur imminente du règlement européen contre la déforestation (RDUE), prévue le 30 décembre 2026.

Un cartel du cacao version 2026

L’Alliance pour la valorisation du cacao est née sous l’impulsion du Nigeria, qui a convié ses voisins à un sommet historique sur le thème "From Bean to Brand" (De la fève à la marque). Cette nouvelle organisation ne se contente pas de coordonner les politiques agricoles. Elle entend négocier, fixer des normes et aborder les marchés mondiaux en un seul bloc.

"Pendant trop longtemps, les pays qui produisent les deux tiers du cacao mondial se sont présentés aux tables de négociation internationales un par un, chacun défendant ses propres intérêts et risquant d’être mis en balance avec ses voisins. (...) La plus vieille stratégie du monde nous a été appliquée, marquant la fin à Abuja de l’ère du partage au rabais", a martelé John Ewan Eno.

Cette unité retrouvée intervient dans un contexte de grande volatilité. Après avoir atteint des sommets historiques au-dessus de 11 000 dollars la tonne fin 2024, les cours du cacao se sont effondrés, contraignant le Ghana et la Côte d’Ivoire à réduire les prix garantis aux producteurs. En mars 2026, le prix était tombé à environ 3 100 dollars avant de remonter vers 5 000 dollars. Une instabilité qui pénalise directement les 300 000 familles de planteurs que compte à elle seule la filière nigériane.

La grande mue : "Nous méritons l’équité"

Au-delà du discours politique, l’Alliance repose sur un constat mathématique implacable. L’Afrique fournit entre 75 % et 77 % du cacao mondial, mais capte moins de 10 % de la valeur générée par l’industrie du chocolat. "Nous n’avons pas besoin de charité. Nous méritons l’équité. Le moment est venu pour l’Afrique de valoriser ses propres richesses, de protéger ses agriculteurs et de négocier d’une seule voix sur le marché mondial du cacao", a déclaré Ransford Abbey, directeur général du Conseil ghanéen du cacao (COCOBOD).

Pour inverser la tendance, les quatre pays misent sur la transformation locale. Le Ghana a ouvert la voie en exigeant qu’au moins 50 % de ses fèves soient transformées localement à partir de la campagne 2026/2027. Le Nigeria emboîte le pas, avec une stratégie nationale qui lie le gouvernement fédéral, les gouverneurs des États producteurs et les organisations agricoles à des objectifs chiffrés. Des investissements concrets sont déjà en cours : une usine de transformation de 70 000 tonnes est en construction à Sagamu, au Nigeria, et la Banque de l’Industrie (BOI) a débloqué plus de 164 milliards de nairas pour l’agroalimentaire en 2025.

L’épée de Damoclès européenne

Mais le véritable test de l’Alliance réside dans sa capacité à répondre à la réglementation européenne. Le Règlement de l’UE sur la déforestation (RDUE) , qui entre en application le 30 décembre 2026, impose une traçabilité géolocalisée des fèves jusqu’à la parcelle cultivée, sous peine d’exclusion du marché européen. Or, l’Union européenne absorbe environ 60 % des importations mondiales de cacao.

Face à ce défi, les quatre pays ont décidé d’adopter une position commune. Ils demandent la reconnaissance de leurs systèmes nationaux de traçabilité et s’opposent fermement à ce que le coût de la mise en conformité soit répercuté sur les petits producteurs. John Ewan Eno voit dans cette contrainte une opportunité : à condition que les investissements réalisés profitent directement aux filières africaines, cette réglementation peut renforcer leur compétitivité.

Un défi de taille : industrialiser sans exclure

Si l’Alliance d’Abuja est saluée comme une avancée majeure, elle soulève des questions cruciales. Comment financer la transformation locale alors que les cours mondiaux restent volatils ? La réponse passe par des mécanismes innovants. Le Ghana a déjà amorcé une rupture en finançant ses achats de cacao en monnaie locale plutôt que par des emprunts syndiqués en devises, ce qui libère jusqu’à 400 000 tonnes pour les transformateurs locaux.

Autre enjeu : la justice sociale. La mécanisation de la filière et l’industrialisation ne doivent pas se faire au détriment des 6 à 7 millions de petits planteurs qui vivent de cette culture en Afrique de l’Ouest et du Centre. L’Alliance insiste sur le principe selon lequel les revenus de la transformation doivent bénéficier en premier lieu aux agriculteurs. C’est la condition sine qua non pour que ce tournant historique ne soit pas perçu comme une confiscation de la richesse par les élites.

La naissance de l’Alliance pour la valorisation du cacao marque un tournant décisif dans l’histoire économique du continent. Pour la première fois, les quatre géants africains du cacao parlent d’une seule voix. Leur pari est audacieux : transformer localement ce qu’ils produisent, pour ne plus subir les lois d’un marché qu’ils n’ont jamais maîtrisé.

Mais ce sursaut d’orgueil et de pragmatisme devra surmonter des obstacles de taille : la volatilité des prix, les exigences environnementales européennes et la lourdeur des investissements nécessaires. L’Alliance d’Abuja n’est pas une fin, c’est un début. Le début de la fin de l’ère où l’Afrique exportait ses richesses brutes pour les racheter transformées. Ou, comme l’a si bien dit le président Tinubu : "We will grind our beans at home, we will press our butter at home, we will make our chocolate at home, brand it at home and sell it to the world on our own terms."

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