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© Camer.be : Avec Serge Aimé Bikoi
- 11 Jul 2026 14:40:13
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Faux diplômes, faux pasteurs : le Cameroun s'invente :: CAMEROON
Des faux diplômes aux faux médicaments, en passant par les faux fonctionnaires et les faux actes présidentiels, le Cameroun s'est enfermé dans une spirale du mensonge qui ronge son tissu social, son économie et jusqu'à son âme collective.
C'est un mardi matin à Yaoundé. Dans une officine de quartier, une mère achète des médicaments pour son enfant fiévreux. Elle ne le sait pas encore, mais ces comprimés sont contrefaits. À quelques kilomètres de là, un jeune diplômé présente un parchemin obtenu moyennant quelques milliers de francs CFA à un recruteur qui ne vérifiera pas. Plus loin, un escroc, depuis sa cellule de la prison centrale de Kondengui, utilise le nom du directeur du Cabinet civil de la présidence pour soutirer de l'argent à des candidats au concours de police.
Bienvenue au Cameroun, où le faux est devenu la monnaie d'échange la plus courante.
Le constat est glaçant. Le philosophe politique Hubert Mono Ndzana résume la situation en une formule devenue célèbre : "La société a écarté la norme et normalisé l'écart". En 2026, cette analyse n'a jamais été aussi juste. L'anti-norme est devenue la norme, l'anti-valeur s'est érigée en valeur, et l'interdit s'est transformé en permis.
L'INVENTAIRE D'UN DÉSASTRE QUOTIDIEN
L'ampleur du phénomène dépasse l'entendement. Des faux diplômes aux faux billets, des fausses bières aux faux titres fonciers, des faux policiers aux faux pasteurs ; aucun secteur de la vie camerounaise n'est épargné.
En octobre 2024, la Commission Nationale Anti-Corruption (CONAC) a lancé une campagne nationale contre l'utilisation des faux diplômes, ciblant spécifiquement les étudiants qui recourent à cette pratique pour intégrer la fonction publique. Une campagne nécessaire, mais qui ressemble à une goutte d'eau dans un océan de mensonges.
Les chiffres donnent le vertige. Lors du recrutement dans les forces de défense, 1312 faux diplômes ont été détectés à la dernière étape. 1312 candidats qui auraient intégré l'armée ou la gendarmerie sur la base d'un mensonge. 1312 personnes qui auraient porté l'uniforme de la République avec un parchemin acheté au marché noir.
Dans le secteur de l'éducation, les examens officiels sont eux-mêmes contaminés. En 2025, la ministre des Enseignements secondaires, Nalova Lyonga, a sanctionné 255 personnes pour fraude et irrégularités lors des examens de l'Office du baccalauréat du Cameroun. 208 candidats et 47 enseignants. Les motifs ? Des téléphones portables dissimulés, des réseaux WhatsApp d'entraide, des inscriptions frauduleuses via de faux bulletins de notes.
L'enseignement supérieur n'est pas en reste. La Commission nationale d'évaluation des diplômes obtenus à l'étranger a identifié 17 faux certificats soumis à l'équivalence, et en a rejeté 10 autres pour diverses raisons. Sur 2 883 dossiers examinés, près de 30 ont été jugés frauduleux ou non conformes.
QUAND L'ÉTAT LUI-MÊME SE FALSIFIE
Le phénomène ne se limite pas au secteur privé ou à l'éducation. Il a infiltré les plus hautes sphères de l'État. On parle aujourd'hui, en 2026, de faux actes présidentiels, de faux décrets, de faux remaniements ministériels, de faux actes de naissance délivrés par des officiers d'état civil corrompus.
Le cas le plus emblématique ? Un réseau d'usurpation d'identité démantelé en mars 2025, impliquant un gardien de prison et quatre détenus de la prison centrale de Kondengui, qui utilisaient l'identité de hauts fonctionnaires dont le directeur du Cabinet civil de la présidence et le ministre des Transports pour escroquer des candidats aux concours. Ces escrocs opéraient depuis leurs cellules, téléphone à la main, convainquant leurs victimes que leurs dossiers étaient incomplets et exigeant des acomptes.
Et ce n'est pas un cas isolé. En avril 2025, la gendarmerie a émis un communiqué urgent : un escroc utilisant l'identité du colonel Nguele Joseph Désiré, commandant de la Légion de Gendarmerie du Centre, sévissait depuis mars pour soutirer argent et biens à des personnalités politiques influentes. L'imposteur, incarcéré à Kondengui, avait mis en place un système d'arnaque sophistiqué ciblant spécifiquement les fonctionnaires et élites.
"Un escroc utilisant son identité et son image sévit depuis mars 2025 pour soutirer argent et biens à des personnalités", a prévenu la gendarmerie.
LE BUSINESS DU FAUX : DES CHIFFRES QUI DONNENT LE VERTIGE
La contrefaçon n'est pas seulement une question morale c'est une catastrophe économique. Selon une étude citée par le ministre des Mines, de l'Industrie et du Développement technologique, l'indice de sévérité de la contrefaçon à la croissance des entreprises installées au Cameroun affiche un taux de 42%, avec une perte annuelle de plus de 100 milliards de francs CFA.
Le secteur pharmaceutique est l'un des plus touchés. Depuis 2020, 15,17 millions de dollars de médicaments contrefaits (soit 8,6 milliards de francs CFA) ont été saisis au Cameroun. Le ministre de la Santé publique, Manaouda Malachie, a révélé que des dizaines de circuits illicites ont été démantelés. "Les trafiquants se réinventent sans cesse. La vigilance doit rester notre meilleure arme", a-t-il déclaré.
Le coût humain est encore plus terrible. Selon un rapport de l'ONUDC publié en 2023, 270 000 personnes meurent chaque année en Afrique subsaharienne pour avoir consommé des médicaments antipaludiques falsifiés.
Dans le secteur des boissons, les saisies sont tout aussi spectaculaires. À Bafoussam, une usine clandestine de fausses bières a été démantelée. Les produits contrefaits Heineken, Guinness, Harps étaient fabriqués avec des ingrédients toxiques, parfois même de l'urine. Un important stock avait déjà été distribué dans les snacks-bars de la ville.
LE LANGAGE LUI-MÊME EST DEVENU UNE FABRICATION
Le faux a tellement imprégné la société qu'il a contaminé jusqu'au langage. Comme le souligne Serge Aimé Bikoi, le fait d'appréhender le Cameroun comme un "Kontinent" est une "fumisterie langagière" qui participe du grossissement éhonté des faits. Dire que nous avons "débloqué un autre niveau" ou que nous avons "traversé les remèdes" témoigne de la normalisation du mensonge.
Ces expressions ne sont pas anodines. Elles révèlent une société qui a perdu le sens des proportions, qui préfère l'illusion à la réalité, le paraître à l'être. "Le fait de dire que nous avons traversé les remèdes au pays témoigne, à suffisance, de la normalisation du faux et de l'usage du faux".
LE PARAÎTRE A TUÉ L'ÊTRE
Pourquoi cette fascination pour le faux ? La réponse est aussi simple que déprimante : parce que le paraître paie. Dans une société où l'apparence prime sur la valeur intérieure, où le matérialisme ambiant et le mercantilisme à outrance supplantent les valeurs traditionnelles de solidarité, d'entraide et de respect mutuel, le mensonge devient un investissement rentable.
Les valeurs ontologiques qui ont sécrété la socioculturalité africaine la solidarité mécanique au sens durkheimien, l'affectivité, la générosité, l'assistanat, l'interconnaissance, le partage sont mises sous le boisseau. À leur place : l'individualisme, la compétition, et la course effrénée vers l'illusion.
"Nous préférons les menteurs à ceux qui restent sincères envers nous", constate amèrement l'analyse. Une vérité qui fait mal. Une vérité que personne ne veut entendre, mais que tout le monde sait.
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