Ahidjo vs Biya : le Cameroun a perdu son âme
CAMEROUN :: POINT DE VUE

Ahidjo vs Biya : le Cameroun a perdu son âme :: CAMEROON

Sous Ahmadou Ahidjo, le Cameroun était autosuffisant, scolarisait 93% de ses enfants et figurait parmi les pays les plus prospères d'Afrique. Sous Paul Biya, 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Une autre voie est-elle encore possible ?

En 1980, le Cameroun était un miracle africain.

Le pays produisait 96% de sa nourriture. 93% des enfants allaient à l'école. Les caisses de l'État étaient pleines. Le pays était classé parmi les nations à revenu intermédiaire. À Yaoundé, on parlait du "grenier de l'Afrique centrale".

Quarante-six ans plus tard, le tableau est radicalement différent.

Aujourd'hui, quatre Camerounais sur dix vivent sous le seuil de pauvreté. Le pays importe massivement ce qu'il produisait hier. La croissance stagne à 3,7%. Le chômage frôle les 10%. Et la dette publique, bien que soutenable en apparence, présente un "risque élevé" selon le FMI.

Comment un pays parti avec tant d'atouts a-t-il pu s'enliser à ce point ? La question est sur toutes les lèvres. Elle est même devenue l'une des plus brûlantes du débat public camerounais.

LE CAMEROUN D'AHIDJO : UN MODÈLE OUBLIÉ

Ahmadou Ahidjo n'avait pour tout diplôme que le certificat d'études primaires, complété par une formation de télégraphiste-radio à l'École primaire supérieure. Pourtant, sous sa présidence (1960-1982), le Cameroun a connu l'une de ses périodes les plus prospères.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Au début des années 1980, le Cameroun était "parmi les pays africains les plus prospères du point de vue économique" . Le pays avait atteint son autosuffisance alimentaire dès les années 1975, avec un point culminant en 1980 : 96% des besoins alimentaires de la population étaient satisfaits par la production locale.

L'éducation était une priorité nationale. Les décennies 1960, 1970 et 1980 sont qualifiées "d'années de l'explosion scolaire" . Le taux de scolarisation primaire avoisinait les 95% en 1980. Les effectifs de l'enseignement primaire ont été multipliés par 2,5 entre 1960 et 1973.

Sur le plan économique, la croissance était constante. Le produit intérieur brut progressait en moyenne de 7,4% par an dans les années 1960-1970. Le revenu annuel par habitant était de l'ordre de 50 000 francs CFA en 1970.

Ahidjo avait une vision stratégique. Il fit placer les revenus pétroliers dans un compte "hors budget" pour éviter au pays de "vivre au-dessus de ses moyens" . Cette décision, bien que critiquée pour son opacité, a permis de financer le développement agricole. En 2015, l'agriculture pesait encore 28,5% du PIB camerounais, contre seulement 20% au Nigeria.

LE GLISSEMENT PROGRESSIF SOUS BIYA

Paul Biya arrive au pouvoir le 6 novembre 1982. Depuis, le Cameroun n'a cessé de reculer sur de nombreux indicateurs.

L'autosuffisance alimentaire s'est effondrée. Le pays qui nourrissait sa population et exportait vers ses voisins est devenu un importateur net. La production locale de riz ne couvre plus que 13% de la demande nationale. "L'autosuffisance alimentaire du Cameroun est en nette régression depuis les années 2000" , constatent les économistes.

La pauvreté s'est installée. Environ 40% des Camerounais vivent sous le seuil de pauvreté. Plus de 10 millions de personnes survivent avec moins de 813 FCFA par jour. La réduction de la pauvreté "a stagné au cours des 20 dernières années" .

L'économie patine. La croissance du PIB, qui atteignait 7,4% sous Ahidjo, stagne désormais autour de 3,7%. Le taux de chômage est estimé à 9,8% en 2025. Les inégalités persistent, avec un coefficient de Gini de 0,4.

Le prestige international s'est effrité. Le Cameroun, jadis modèle pour l'Afrique, est aujourd'hui classé 155e sur 193 pays selon l'indice de développement humain. Un déclassement spectaculaire.

LE PARADOXE DE LA FONCTION PUBLIQUE

L'une des observations les plus frappantes concerne le rapport des Camerounais à l'emploi. "Il paraît souvent plus avantageux d'être fonctionnaire que créateur d'entreprise ou industriel". Ce constat n'est pas anecdotique : il révèle une économie qui récompense la rente plutôt que l'initiative.

Le gouvernement camerounais a d'ailleurs prévu de renforcer le contrôle de la masse salariale de l'État pour la ramener à moins de 35% des recettes en 2025. Un aveu implicite que le poids de la fonction publique est devenu insoutenable.

DES ATTOUTS PERSISTANTS

Le Cameroun n'a pourtant pas tout perdu. Le pays dispose encore d'atouts considérables.

Le secteur non pétrolier a progressé de 4,1% en 2025, soutenu par la production d'énergie (nouveau barrage de Nachtigal, +420 mégawatts), la construction, les industries agroalimentaires et le trafic de conteneurs en hausse de 333,3% au port de Kribi.

L'inflation a baissé à 3,4% en 2025. Le déficit budgétaire s'est réduit à 1,2% du PIB. Le système bancaire reste résilient, avec 16 banques sur 19 respectant les normes prudentielles.

"L'économie camerounaise a gardé la tête hors de l'eau" , notait Jeune Afrique en 2017. Mais garder la tête hors de l'eau ne suffit pas quand on aspire à nager.

UNE AUTRE VOIE EST-ELLE POSSIBLE ?

La question qui brûle est désormais sur toutes les lèvres : un nouveau Cameroun, meilleur que celui de l'« intermède » Biya, est-il possible ?

La réponse est mille fois oui.

L'histoire du Cameroun en fournit elle-même la démonstration. Un pays qui a réussi à se développer avec un président au CEP peut le faire à nouveau. Un pays qui a atteint l'autosuffisance alimentaire peut y revenir. Un pays qui scolarisait 93% de ses enfants peut retrouver ce niveau.

Les grandes transformations de l'histoire surviennent souvent lorsque plus personne ne les attend. Comme le disait Winston Churchill : "Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité ; un optimiste voit l'opportunité dans chaque difficulté."

Une autre maxime rappelle avec justesse qu'"il n'existe pas de citadelles imprenables, seulement des citadelles mal attaquées".

Et comme le dit un proverbe universel, quelle que soit la longueur de la nuit, le jour finit toujours par se lever.

Pour plus d'informations sur l'actualité, abonnez vous sur : notre chaîne WhatsApp 

Lire aussi dans la rubrique POINT DE VUE

Les + récents

partenaire

canal de vie

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo


L'actualité en vidéo