Comment des fonctionnaires ont inventé 328 000 enfants pour voler l'État
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En 21 mois, 328 000 « enfants » ont surgi de nulle part sur les bulletins de solde de fonctionnaires camerounais une industrie du faux organisée qui prive les Camerounais ordinaires de bourses, de médicaments et d'infrastructures scolaires.

Il a 29 ans, un salaire de débutant et neuf enfants à charge. Sur le papier du moins.

Ce fonctionnaire camerounais n'est pas un cas isolé. Il est le symptôme d'un système. D'une machine bien huilée qui, en moins de deux ans, a fait apparaître 328 000 nourrissons administratifs dans les fichiers de la solde nationale sans qu'une seule couche n'ait été changée, sans qu'un seul berceau n'ait été acheté.

Le 3 juin 2026, le ministre Louis Paul Motaze a posé une bombe silencieuse sur le bureau de l'administration camerounaise. L'Opération AALFA. Trois mots qui signifient une guerre sans merci contre la fraude aux allocations familiales. Et les chiffres qu'elle révèle donnent le vertige.

LE MIRACLE STATISTIQUE QUI ACCUSE

Entre 2024 et 2026, le nombre d'enfants officiellement déclarés par les fonctionnaires camerounais est passé de 594 728 à 923 307. Une hausse de 55 % en 21 mois. Dans un pays où le taux de natalité est certes élevé, aucun démographe, aucun gynécologue, aucune statistique ne peut expliquer une telle explosion dans un corps professionnel limité.

Le ministre des Finances lui-même n'a pu s'empêcher de l'ironiser : il aimerait savoir « comment on fait ». La réponse n'a rien de biologique. Elle est comptable, criminelle et organisée.

UNE INDUSTRIE DU FAUX

Pour donner une existence légale à ces êtres de papier, il fallait une infrastructure. Elle existe. Les enquêteurs de l'Opération AALFA ont mis au jour une chaîne de complicité à quatre maillons : le fonctionnaire qui déclare, l'officier d'état civil qui signe, le tribunal qui valide par jugement supplétif, l'agent de saisie qui encode sans vérifier.

Chaque maillon ferme les yeux sur le crime du précédent. Chacun tire sa part d'un gâteau cuisiné avec l'argent du contribuable.

Des actes de naissance rédigés sur un coin de table. Des jugements supplétifs délivrés à la chaîne par des tribunaux dont la complaisance est devenue notoire. Et au bout de cette chaîne, quelques milliers de francs CFA supplémentaires par mois sur un bulletin de paie au détriment de millions de Camerounais qui, eux, élèvent de vrais enfants dans une vraie misère.

CE QUE COÛTENT CES FANTÔMES

Ce détournement a un visage humain, et il est celui de la privation. Chaque franc CFA versé à un enfant fictif est un franc arraché à un système scolaire déjà exsangue. Ce sont des tables-bancs qui manquent dans les salles de classe surpeuplées du Grand Nord. Des médicaments de première nécessité introuvables dans les dispensaires ruraux. Des bourses d'études qui n'arrivent pas.

Le citoyen ordinaire, lui, compte ses pièces. Il se lève tôt, travaille dur et paie ses impôts pour financer les fantômes d'une caste de privilégiés climatisés.

L'OPÉRATION AALFA : UNE CHANCE À NE PAS GÂCHER

L'audit d'un million de dossiers ordonné par le Premier ministre est une décision courageuse. Mais l'histoire administrative du Cameroun enseigne la prudence. Trop de commissions ont accouché de rapports polis enterrés dans des tiroirs poussiéreux.

Cette fois, les enjeux sont différents. L'ampleur de la fraude est documentée. Les chiffres sont publics. La pression populaire est réelle. Le gouvernement n'a plus le luxe de l'indulgence.

La seule réponse crédible, la seule capable d'envoyer un signal durable, c'est la tolérance zéro. Couper les allocations ne suffit pas. Il faut traîner les auteurs devant les tribunaux : faux, usage de faux, escroquerie, détournement de deniers publics. Il faut exiger le remboursement intégral des sommes perçues. Et pour les cas les plus graves, la révocation de la fonction publique doit être sur la table.

L'impunité a un coût. Aujourd'hui, ce coût se chiffre à 328 000 naissances fictives.

PHRASE MÉMORABLE

« Pour gratter quelques milliers de francs CFA par mois, on peuple les caisses de l'État de spectres budgétaires. »

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