PREDICATION DU DIMANCHE 26 SEPTEMBRE 2021 Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA
FRANCE :: RéLIGION

FRANCE :: PREDICATION DU DIMANCHE 26 SEPTEMBRE 2021 Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA

Textes : Nombres 11, 24-29 ; Jacques 5, 1-6 ; Marc 9, 38-48  

Permettez-moi de commencer par une petite histoire, que racontaient déjà ceux qu'on appelle les pères du désert, les premiers ermites de l'ère chrétienne.  C'est l'histoire de deux moines qui, se rendant à un monastère voisin, arrivent au bord d'une rivière en crue. Et sur la berge, une jeune femme hésitante s'adresse au plus jeune des deux moines et lui demande de l'aide pour traverser la rivière.

Ce dernier s'écrie: « Ne voyez-vous pas que je suis moine et que j'ai fait vœu de chasteté. Désolé, je ne peux pas vous prendre dans mes bras et vous porter. Peu importe, rétorque le moine plus âgé : « Montez sur mon dos et nous traverserons ensemble. »

Il s'exécute et de l'autre côté de la rivière, le sage moine dépose la jeune femme, qui le remercie d'un large sourire. Leurs routes se séparent et les deux moines poursuivent ensemble leur chemin en silence.

A l'approche du monastère, le jeune moine

toujours tracassé par cette aventure - dit au moine plus âgé :

«Tu n'aurais pas dû prendre cette femme sur ton dos, cela va à l'encontre de toutes nos règles. »  

Et le vieux moine lui répond: « Pourquoi me dis-tu cela ? Elle avait simplement besoin d'aide et je l'ai déposée sur l'autre rive. Moi, cela fait longtemps que je ne la porte plus.  Toi, par contre, tu ne l'as pas portée, mais elle t'encombre toujours l'esprit ». Vous connaissez peut-être cette vieille histoire. Elle nous invite, comme l'évangile de ce jour, à nous désencombrer. En effet, qui d'entre nous n'a pas des projets, des idéaux, des activités, des personnes toxiques qui lui encombrent l'esprit et dont il faut se défaire pour aller à l'essentiel. L'évangile que nous venons d'entendre est particulièrement énigmatique, mais il ne doit pas être pris dans un simple sens moralisateur car il nous invite au bonheur, tout simplement. Cependant, pour y arriver, il nous pose cette question existentielle et si difficile: «Quels sont les deuils que tu n'as pas encore faits ?» En d'autres termes : «Que faut-il tailler dans ta vie pour qu'elle y gagne en fécondité ? » «Que dois-tu arracher dans ta vie, non par renoncement ou par fausse morale, mais par désir de vie ! »

Si ta main 

c'est à dire ta manière d'agir, Si ton pied

ces lieux qui t'attirent, Si ton œil tes envies, tes projets, risquent de t'entraîner loin de la vie, à la périphérie de ton être, alors ne joue pas avec le feu, ne te fie pas à ta force. De quoi devons-nous nous séparer ?

A chacun d'y répondre. Peut-être de ces yeux dont le regard ne conduit pas à la relation, mais à la suspicion? Peut-être de ces pieds, de ces portes que nous voulons ouvrir, mais qui ne nous font pas avancer?

Peut-être même de ces rêves, qui nous tirent vers le bas alors que nous croyions qu'ils nous poussent en avant ? 

Oui, quels sont donc les deuils féconds qui nous restent à faire ; les deuils de tout ce qui nous empêche de nous réaliser, de grandir, de créer. Que faut-il émonder dans notre vie ?

Vous le savez, dans notre culture qui a si peur de la mort, nous sommes plutôt habitués à garder, conserver, amasser, collectionner qu'à mettre de côté et faire des deuils. Bien plus, c'est  l'inutile est mis de côté ! Or cet évangile ne nous invite pas à retirer l'inutile et l'improductif. Il ne dit pas : ‘’si ta main ne sert à rien coupe là', mais si ta main 'est une occasion de chute’’.

Le texte parle de scandale. Pas le scandale qui choque, comme dans la presse, Mais le scandale comme occasion de chute. Celui qui amène une personne à verser dans la suspicion plutôt que la confiance, dans la peur plutôt que dans l'espérance, dans le devoir, plutôt dans le don. Ce à quoi nous sommes convoqués, c'est à la vie, la vie en abondance, la vie sans déclin; et chaque deuil peut nous aider à faire grandir cette vie en plénitude. La taille prépare les fruits. C'est comme cela que nous pouvons devenir des créateurs d'humanité. Les créateurs d'humanité sont ces hommes et ces femmes qui ont apprivoisé le manque, en se séparant de ce qui en eux les empêche d'avancer et qui, au même moment, bâtissent des relations fécondes, plus pleines de vies, dans l'espace ainsi laissé ! Oui, grandir en humanité, implique de faire certains « deuils féconds », de prononcer des «nons» que nous devons  avoir l'audace d'affirmer pour nous-mêmes, afin que nos «ouis» gagnent de l'épaisseur. Et l'évangile utilise un symbole très fort pour ce double mouvement. Celui du sel. Le sel, vous le savez, permet de conserver.

Mais le sel est ce qui ronge et attaque. Se séparer de ce qui nous entraîne vers le bas, c'est aussi et surtout conserver l'essentiel, ce qui nous tire vers le haut. Conserver l'essentiel : car nous sommes avant tout des hommes et des femmes d'éternité ayant une autre finalité que nous-mêmes, une destinée infinie, inscrite dans la simplicité de Dieu. Peut-être que la vraie mutilation de l'humanité, consiste à lui enlever cette destinée infinie. Bien-aimés dans le Seigneur, Connaissez-vous l'histoire de cette mère qui rentre dans la chambre de sa fille et qui trouve, sur le lit vide, une lettre? Elle imagine évidemment tout de suite le pire. Sur la lettre il est écrit : «chère maman, je t'écris pour te dire que j'ai quitté la maison pour aller vivre avec un copain que je viens de rencontrer. Nous allons former une très grande famille dans sa caravane perdue dans la forêt.

A propos, je suis enceinte mais ne t'inquiète pas, car même si j'ai 16 ans, je suis certaine que mon copain m'aidera du haut de ses 58 ans… et que nous serons heureux grâce à tout l'argent qu'il y avait à la maison et que nous avons pris pour subsister.» Et au bas de la lettre, le post scriptum ajoute : je te raconte n'importe quoi maman, c'est une blague, c'était juste pour te dire que dans la vie il y a des choses beaucoup plus importantes que mon mauvais bulletin scolaire, que tu trouveras sur la table de nuit. Il y a des paroles que, comme cette mère, nous ne voulons pas entendre, et que, parfois, nous n'écoutons pas, en attendant une vérité plus acceptable.

Et l'Evangile de ce jour nous confronte à première vue à des paroles très dures, et qui ont souvent été trop moralisées: «Si ton œil t'entraîne au péché, arrache-le.» «Si ta main t'entraîne au péché, arrache-la» Peut-être que nous les écoutons parfois en attendant un post scriptum de Jésus, qui nous dirait simplement: «Dites, j'exagère, aimez-vous les uns les autres, et tout ira bien!» Mais aujourd'hui, la radicalité de l'évangile ne doit pas nous faire peur. Elle nous invite sans doute à redécouvrir que dans toute histoire humaine, il y a chaque jour des deuils à faire, afin de grandir.

Chaque matin, nous avons à nous débarrasser non pas d'une partie de nous-mêmes, mais de ce qui nous empêche d'être nous-mêmes, de ce qui en nous est fait pour la relation, mais qui n'y conduit pas. Et Jésus nous pose cette question existentielle et si difficile: «Quels sont les deuils que tu n'as pas encore faits?» Est-ce le deuil de ces yeux dont le regard ne conduit pas à la relation, mais à la suspicion?»   Est-ce le deuil de ces pieds, de ces lieux où nous voulons aller, de ces portes que nous voulons ouvrir, mais qui ne nous font pas avancer?  

«Quels sont donc les deuils qui nous restent à faire; les deuils de tout ce qui nous empêche de nous réaliser, de créer et donc d'être pleinement humains?» Oui, de créer. Car toute création est paradoxalement inséparable d'une séparation. Le mot créer, dans le judaïsme en tout cas, connote à la fois l'idée de faire et en même temps celle de ‘’ séparer’’. Et dans la Genèse, Dieu crée en séparant, non pas en éliminant.

Créer et séparer ne sont pas deux moments distincts, mais vont toujours de pair. Créer l'humain, le construire, c'est donc instaurer une réalité qui n'est pas finie, complète, achevée, bouclée. Créer l'humain, c'est faire place au manque, à certaines séparations, précisément pour que nous fassions grandir notre liberté, notre inventivité, notre spontanéité, et tout ce qui est sensé nous rendre plus humains.

Le message de l'évangile d'aujourd'hui pourrait donc sembler à première analyse simplement moral, mais il est plus profond et théologique que cela, car il nous invite avant tout à devenir des créateurs d'humanité. Les créateurs d'humanité sont ces hommes et ces femmes qui ont apprivoisé le manque, en se séparant de ce qui en eux - dans leurs projets ou leurs désirs - les empêche de devenir eux-mêmes.

Mais des hommes et des femmes qui, au même moment, bâtissent des relations fécondes dans l'espace ainsi laissé ! Oui, grandir en humanité, implique de faire certains deuils féconds, de prononcer des «nons» que nous devons parfois avoir l'audace d'affirmer pour nous-mêmes, afin que nos «ouis» gagnent de l'épaisseur. Dès lors, les paroles de Jésus ne sont pas aujourd'hui des paroles de condamnation.

Ce sont des paroles de salut et de libération. Ce sont des paroles qui nous invitent à jeter à la mer une roue qui n'aurait d'autre finalité qu'elle-même, à jeter à la mer une humanité qui n'aurait d'autre destin qu'elle-même. Ces paroles nous invitent à découvrir que, par certains deuils ou manques, nous découvrirons que nous sommes avant tout des hommes d'éternité ayant une autre finalité que nous-mêmes, une destinée infinie, inscrite dans la simplicité de Dieu.

Ce sera toujours mutiler l'homme que de lui enlever le sens de l'infini. Mais ce sera en se séparant d'un destin fini et tourné vers lui, que l'homme créera sa destinée infinie, inscrite en Dieu. 

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