PREDICATION DU DIMANCHE 18 JUIN 2021 PAR LE REV. Dr JOËL HERVE BOUDJA
FRANCE :: RéLIGION

FRANCE :: PREDICATION DU DIMANCHE 18 JUIN 2021 PAR LE REV. Dr JOËL HERVE BOUDJA

Textes : Jérémie 23,1-6 ; Ephésiens 2,13-18 ; Marc 6, 30-34

Jésus invite ses disciples à un moment de repos, de recul. « Venez-vous reposer un peu, venez à l'écart ». On le comprend aisément, au cœur du mois de juillet : le besoin de se reposer, de se retrouver au calme, de se ressourcer est présent. Les disciples reviennent de mission - leur première mission ! Et ils sont bien fatigués aussi. Mais voici qu'au moment où ils se retirent, la foule accourt en masse ! A croire qu'il y a un rapport de cause à effet entre le retrait des disciples et cette explosion d'intérêt. Réfléchissons à ce phénomène.

Ne serait-il pas bon que certains en fassent un peu moins, aillent faire retraite et disparaissent du devant de la scène pour que ce vide relatif permette aux masses de changer d'horizon ? N'y a-t-il pas un excès de présence qui provoque l'ennui, un excès de certitude qui écrase la foi, une incessante répétition qui assourdit, une saturation qui empêche de respirer ? Jésus-Christ lui-même nous dit « Il vous est bon que je m'en aille » ! Et il précise ensuite : « sinon vous ne pourrez pas recevoir l'Esprit Saint ».

Les évangiles ne sont pas des petites histoires moralisantes pour enfants, leur structure est profondément théologique. Ils nous disent de multiples façons et souvent de manière imagée, le rapport qui nous unit, dans l'histoire humaine, au Christ ressuscité. Aujourd'hui bien peu parmi nous sont illettrés mais beaucoup en revanche sont incapables de déchiffrer les symboles, même les plus évidents. Ici, vous l'avez probablement compris, le voyage en barque sur le lac, n'a pas pour simple but d'évoquer le sympathique divertissement d'une promenade en pédalo. Il nous laisse entendre de manière subtile qu'à travers ce passage par les eaux, ce départ et cette absence, on est passé d'un monde à l'autre, du monde juif au monde païen, que l'on a franchi une frontière, que l'on se trouve de l'autre côté, de l'autre côté de la vie.

Oui, par-delà la mort, Jésus se met à enseigner, « longuement » nous est-il précisé. La foule reçoit, après la Pâque, l'enseignement du Ressuscité. De cet enseignement, rien ne nous est transmis, ce qui montre bien que l'essentiel n'est pas là mais dans ces retrouvailles entre le peuple et Jésus-Christ. Ceci n'est bien sûr qu'évoqué, mais cela nous communique l'état d'esprit que prophétisait Jérémie : « les brebis ne seront plus apeurées ni accablées ». « N'ayez pas peur ! » dit le Ressuscité. La présence du berger communique la paix, la confiance, le souffle de la vie et de la joie, tout ce que chante le psalmiste : « L’Eternel est mon berger, je ne manquerai de rien » ! Mais revenons à l'invitation de Jésus à nous reposer. S'il dit lui-même qu'il nous est bon qu'il s'en aille, nous pouvons accepter de ne pas toujours être nous-mêmes sur la brèche, en plein travail.

Il est bon que je m'efface, que je me repose, que j'accepte de ne pas toujours prendre les gens en charge pour tout régler. Alors seulement ils pourront s'assumer, et l'Esprit de maturité fera son œuvre en eux comme en moi. Alors que nous sommes exhortés à la productivité, sous la pression des chiffres et de la compétitivité, la parole de Dieu nous appelle à l'écart, à prendre de la distance, à renoncer à un certain succès, même apostolique, à marquer une rupture, au risque de décevoir, pour valoriser une rencontre avec lui, de qualité et d'intimité.

Il y va de son rapport à la vie, aux choses, aux autres humains. Accepter de perdre de son importance, d'oublier ses fonctions, son rôle, ses responsabilités, ne plus m'imaginer indispensable pour respirer un peu de gratuité. Faire confiance à la vie, entrer dans la confiance et dans la patience, comme le paysan qui sait que le grain germe, doucement et de manière cachée. Et parce qu'on ne fait pas pousser les fleurs en tirant sur les bourgeons... C'est le fameux « lâcher prise », qui permet de revenir plus créatif, plus présent, plus concentré. Il y a des rythmes et des saisons. Le Shabbat est fait pour l'homme, pour le libérer de ses obsessions, pour qu'il ne soit pas un « workaholique » », un alcoolique du travail, un drogué du boulot. Il n'y a pas à mériter d'exister et c'est pourquoi il est bon, comme Jésus le fait, de nous encourager les uns les autres à nous reposer, pour nous déculpabiliser de prendre des vacances. Il faut aussi se donner le temps de dormir. Rythme journalier, rythme hebdomadaire, rythme annuel.

Il y a des temps apparemment morts qui sont des temps de récréation, de recréation, de résurrection. Chers frères et sœurs dans le seigneur, Lorsque j'étudiais à Strasbourg, mon professeur de Nouveau Testament m'a fait découvrir un outil très classique de gestion du temps, que l'on appelle pompeusement la matrice d'Eisenhower. Alors je vous pose la question, connaissez-vous la matrice d’Eisenhower ? Comme vous êtes trop timides pour lever le doigt et comme je suppose qu'il y a dans cette assemblée au moins une personne qui ne connaît pas la réponse, je vous la donne.  Ce sera l'occasion pour les autres de rafraîchir leur mémoire ! La matrice d'Eisenhower est un outil de classification des priorités qui permet de classer les tâches à effectuer en fonction de deux paramètres : leur urgence et leur importance.  

Imaginez donc un tableau à quatre cases, pour quatre catégories de priorités : Les activités importantes et urgentes, c.à.d. les tâches à exécuter immédiatement les activités importantes mais peu urgentes, les activités urgentes mais peu importantes les activités inutiles, les tâches à mettre de côté. Voilà la théorie. Nous pouvons maintenant passer aux exercices pratiques. Je vous laisse quelques instants pour imaginer dans votre vie quelles sont les urgences, quelles sont les tâches importantes...  Quelles sont les fois où l'urgence efface l'importance, toutes les fois où l'inutile occulte l'importance... Et dans la page d'Evangile que nous venons d'entendre, nous sommes confrontés à des conflits de priorités et d'une certaine manière un conflit entre l'importance et l'urgence, l'importance du repos, l'urgence de la mission.

En effet, Jésus invite d'abord ses apôtres à prendre du repos, voilà une tâche ô combien importante en ces temps de vacances, mais, ému aux entrailles, il est dépassé par l'urgence de la mission et l'attente de la foule qui le presse ! Alors reprenons le texte dans l'ordre. Jésus nous invite d'abord à nous reposer... ? « Venez à l'écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu » dit-il à ses disciples. Il est bon, parfois, de se rappeler cette évidence, celle de la nécessité du repos, du lâcher prise, du shabbat, du recul. Dans nos relations humaines, familiales, au travail, il est souvent nécessaire de s'effacer pour ne pas être toxique, d'accepter de ne pas toujours prendre les choses en main.

Et dans notre monde obnubilé par la productivité, cet évangile nous rappelle la nécessité de l'écart, de la distance. Nous sommes invités à garder nos lieux de désert, nos territoires d'intimité qui nous constituent, où le profit n'existe pas. Redécouvrir tous ces lieux qui nous aident à redonner du goût au temps, à quitter le « faire » pour redécouvrir « l’être ». Voilà l'importance dans notre vie : apprivoiser la distance et, peut-être même pour certains, se déculpabiliser de prendre du recul... Car tout temps de repos et de récréation est un temps de recréation, un temps d'innovation, un moment de conversion, qui fait de nous des « hommes nouveaux » selon l'expression de l’apôtre Paul. 

Cependant, l'importance qui consiste à donner du temps au temps ne peut occulter la réalité de l'urgence de notre monde, et tous ces enjeux qui ne peuvent attendre. Le temps manque pour tout si on ne le donne pas : pour la mission, pour le repos, pour l'enseignement, pour le repas, pour l'amitié... Bien sûr, nous avons nos obligations professionnelles et familiales, mais nous sommes conviés à redécouvrir la valeur du temps ! D'ailleurs Jésus, saisi de pitié, ému aux entrailles, ne se presse pas mais « se mit à les instruire longuement sur beaucoup de choses » nous dit le texte. Confronté à l'urgence, il prend paradoxalement son temps. Alors, dans un monde qui perd son temps à vouloir le gagner, voilà ce que nous pouvons apporter : donner une vraie valeur au temps, donner un goût d'éternité à chaque seconde qui passe.

Car c'est en partageant notre temps, qu'il deviendra précieux. C'est en le perdant avec ceux que nous aimons que nous le gagnerons. C'est en le donnant pour les autres que nous découvrirons sa vraie valeur ! Voici donc notre programme en cette saison que l'on appelle l’été : redécouvrir quelles sont nos vraies priorités...et peut-être enfin découvrir que l'essentiel se cache parfois dans ce qui semble superflu, dans ce qui nous paraît à première vue inutile, stérile et sans projet. En effet, toutes les théories de management, toutes les matrices d’Eisenhower et autres vous demanderont de mettre de côté la quatrième case, celle de l'inutilité... Or, l'essentiel se niche parfois dans ce qui semble à première vue superflu.  

C'est souvent dans le superflu que se dévoile la vraie la gratuité et le don, cette inutilité qui n'est pas futilité, mais qui est plaisir de l'amitié et de la rencontre. C'est cela qui fait que l'amitié conjugue importance et urgence car elle consiste, comme le dit Timothy Radcliffe, à prendre le temps (voilà l’urgence) ... de perdre son temps (voilà l'importance), mais ensemble. Voilà ce à quoi nous sommes invités en ces temps de repos ! Allez, j'arrête ici, j'ai assez pris de votre temps !

Bonnes vacances et bon repos !

Amen. 

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