Dieudonné Essomba : « Un confinement général au Cameroun est un non-sens » :: CAMEROON
Dieudonné Essomba : « Un confinement général au Cameroun est un non-sens » :: CAMEROON
 
CAMEROUN :: ECONOMIE
  • EcoMatin : Propos recueillis par Jean Omer Eyango
  • mercredi 25 mars 2020 11:04:00
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Dieudonné Essomba : « Un confinement général au Cameroun est un non-sens » :: CAMEROON

Ancien cadre au ministère de l’Economie, le statisticien camerounais affirme qu’en l’état actuel des choses, le Cameroun n’est pas capable de financer un fonds de solidarité pour soutenir l’économie, et garantir l’approvisionnement du pays en produits pharmaceutiques et alimentaires.

Quelles conséquences pourraient avoir la nouvelle chute des cours du pétrole sur les économies de la Cemac qui commençaient à retrouver un certain équilibre budgétaire, en général, et celle du Cameroun en particulier?
Cette nouvelle baisse des cours du pétrole remet à plat tous les efforts de redressement qui ont pu être faits depuis 2017 sous l’encadrement du Fonds monétaire international. Tout ce travail-là est dans l’eau. Donc, la crise sera plus sévère qu’en 2017. Le pétrole c’est 40% des recettes d’exportations du Cameroun, c’est-à-dire, ce que nous gagnons comme devises et qui nous permet d’acheter à l’extérieur. Donc, si les cours de ce produit s’effondrent, c’est grave.

La nouvelle chute des cours du brut, qui est plus prononcée que celle d'il y a six ans, est provoquée par la crise sanitaire causée par le Coronavirus. Pensezvous que les mauvaises perspectives de croissance en Chine, pays d'où est partie l’épidémie, peut avoir des implications sur le Cameroun compte tenu des relations économiques étroites entre notre pays et le géant asiatique ?
C’est l’évidence ! Ce sont des crises qui se transmettent par effet de contagion ; si les grands partenaires du Cameroun sont en crise, le Cameroun sera en crise. Il vous souvient dans les années 2010, on a connu la crise des logements qui s’est répandue dans le monde entier. On ne voit pas très bien comment une crise d’une ampleur aussi importante que celle du coronavirus peut ne pas avoir des impacts considérables, indépendamment même des effets intérieurs au Cameroun. Donc, les effets de transmission font que cette crise aura des répercussions extrêmement graves pour notre pays. D’office.

Le Cameroun, qui est engluée dans des guerres sans fin qui grèvent son budget peut-il résister à un nouveau choc externe d'une certaine ampleur et qui s'installe sur la durée?
C’est dommage parce que, justement, nos dirigeants n’ont jamais voulu écouter le bon sens. On se retrouve dans une situation où on n’a aucune marge de manoeuvre : un budget extrêmement faible, mal utilisé, et des initiatives guerrières pensées. On ne sait pas très bien comment on va en sortir. D’ailleurs, avec ce modèle, on ne sait pas très bien comment on peut financer une guerre, notamment celle du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Parce qu’à la limite, pour BokoHaram on pourra continuer à bénéficier des aides compte tenu du fait qu’il s’agit de Jihadistes qui sont ennemis du monde entier. Pour la guerre du NoSo, ça va être difficile. L’armée qui est là-bas, on a même besoin d’elle pour combattre le coronavirus. Quand on éparpille nos capacités opérationnelles de cette manière, on se retrouve dans ce genre de situation. C’est pourquoi il fallait être prudent dès le départ.

A vous écouter, le pays ne serait donc pas capable de mettre sur pieds un fonds de solidarité, à l’exemple de celui à 1 000 FCFA créé par le Sénégal pour soutenir l’économie et garantir l’approvisionnement du pays en produits pharmaceut i q ues e t alimentaires ?
Le problème c’est la dispersion des ressources. Est-ce que le Sénégal a les mêmes problèmes que le Cameroun ? Il n’a pas Boko Haram, il n’a pas le NoSo ! On est affaibli parce qu’on est dispersé et, qui trop embrasse mal étreint. Il faut tenir compte de nos capacités. Regardez, l’investissement public est presqu’arrêté parce que toutes les ressources vont au NoSo et à Boko Haram. On ne peut pas continuer comme ça !

Quid des entreprises, Pme et Pmi déjà impactées par cette crise ? Les débits de boissons, les restaurants, entre autres sont presqu’à l’arrêt. Que deviennent leurs employés ?
Il n’y a pas que ces catégories ! Les Brasseries du Cameroun, par exemple, qui approvisionnent les bars, ne vendent pas. Et si elles ne vendent pas, elles ne paient pas les impôts qui s’élèvent à des centaines de milliards de francs CFA par an. Ce sont des effets de chaînes, ce ne sont pas seulement des effets directs de bars qui ne vendent pas. Quand les bars ne vendent pas, il y a des impacts directs sur les petites activités alentours qui ne vivent que des bars : le soya, le poisson à la braise, etc. A côté de cela, il y a des impacts en amont, puisque lorsque vous ne vendez pas, vous bloquez la filière. En conséquence, cette situation va affaiblir les capacités opérationnelles de l’Etat.

Quel commentaire vous suggèrent les mesures prises jusque-là par les autorités camerounaises pour lutter contre la propagation du coronavirus ?
C’est dommage que le gouvernement ait pris des mesures par pure imitation, par pur copiage. On a déjà une certaine expérience, quand l’épidémie commence en Chine, personne ne connaît quelles vont être ses conséquences. Donc, c’est normal que les autorités décident du confinement. En fait, c’est une grippe extrêmement sévère qui touche surtout les personnes affaiblies qui sont soit des vieillards, soit des gens qui ont des maladies chroniques du type diabète, hypertension, Sida, etc. Donc, on le sait déjà et, à partir de ce moment, on peut donc élaborer une stratégie fondée sur cette connaissance-là, au lieu de prendre des mesures d’ordre global. On peut plutôt consacrer les efforts à protéger les populations vulnérables puisque, tout compte fait, ce qu’on veut éviter ce n’est pas que les gens tombent malade, mais que les gens soient très gravement malades ou qu’ils meurent !

Si on a une simple grippe comme 80% des personnes infectées, les 16% autres suivant les statistiques des milieux médicaux qui connaissent une crise sévère doivent arriver à s’en sortir avec un traitement. Et enfin, les 4% qui accumulent de graves faiblesses physiologiques décèdent. Ces données-là doivent pouvoir nous inspirer une nouvelle stratégie. On ne peut pas adopter les stratégies des autres alors même qu’on n’a pas leurs moyens. Ma connaissance et les besoins d’adaptation de la lutte nous obligent à prendre des mesures adaptées à notre contexte, à nos capacités opérationnelles.

A vous entendre, une mesure de confinement général ne pourrait pas marcher au Cameroun ?
Le confinement sous le modèle chinois ou européen serait un confinement tout à fait irrationnel. D’ailleurs, il ne marchera pas. Vous ne pouvez pas, dans un environnement où à 90% des gens sont dans l’informel et vivent au jour le jour, demander que l’on reste chez soi. C’est un non-sens.

25mars
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