Hommes politiques du Cameroun, le complexe de « Mbeng » :: CAMEROON
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CAMEROUN :: SOCIETE
  • Quotidien Le Jour : Hiondi Nkam IV
  • mercredi 23 janvier 2019 16:20:00
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Hommes politiques du Cameroun, le complexe de « Mbeng » :: CAMEROON

Snobisme. 60 ans après l’indépendance, nos leaders politiques sont toujours autant obnubilés par l’Occident. Un trésor y est peut-être caché.

Fraichement réélu avec un nouveau score stalinien, notre « Roi » aurait bien aimé reprendre un peu d’air frais (et des forces) à Genève où il a ses habitudes. Mais la détermination d’une diaspora de plus en en plus fougueuse l’empêche pour l’instant de faire ce détour vital et le confine à se tourner les pouces dans son Mvomeka’a natal. On voudrait asphyxier notre président que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

En effet, une enquête d’un pool de journalistes d’investigation de l'organisation Occrp, avec l'appui de Transparency International datée de février 2018 confirme le goût prononcé de Paul Biya pour les déplacements à l'étranger. Au pointage à la publication de ladite enquête, l’homme avait déjà passé quatre ans et demi hors du pays depuis son arrivée au pouvoir en 1982, pour un montant de 65 millions de dollars. Des séjours essentiellement en Suisse, mais aussi en France et aux États-Unis.

Le Roi-président a depuis amélioré cet imposant score et s’inquiète maintenant de ne pouvoir faire mieux par la faute de quelques esprits immigrés et… égarés. Champion toutes catégories dans son pays, Paul Biya donne le la et les autres suivent. Il ne parle jamais à la presse nationale qu’il méprise comme sa dernière paire de chaussettes. Dès son installation comme leader du Mrc, Maurice Kamto a lui aussi ignoré les gribouilleurs locaux qu’il a traité avec condescendance.

Ses interviews étaient réservées à Rfi, Jeune Afrique, TV5, France 24 et ces autres médias internationaux qui vous donnent de la contenance. Mais le prof est malin comme Tantale. A l’orée des élections présidentielles, il a opéré un virage à 180e et s’est littéralement jeté dans les bras de la presse de son pays. Il faut se méfier de ces amours de passage qui ne durent très souvent que le temps d’une tempête.

Titus Edzoa, l’ancien Secrétaire Général de la présidence de la République a longtemps médité son sort dans les geôles infestes de Yaoundé après être tombé en disgrâce auprès du Prince qu’il avait osé défier dans un mano a mano resté dans l’histoire politique du pays. Durant son long séjour pénitencier, le chirurgien qui fut aussi le médecin personnel du président a ardemment été soutenu par votre journal qui n’a rien ménagé pour décrier l’injustice dont il faisait l’objet. A sa libération dans la nuit du 24 février 2014, deux reporters du quotidien Le Jour ont campé à sa résidence du Graal, convaincus de pouvoir arracher le scoop de la première interview de l’ancien ministre. Ils ont été gentiment éconduits par le Prof qui demandait alors un peu de temps pour se remettre les idées en place avant de parler à la presse.

Le lendemain Titus Edzoa se confiait en exclusivité sur Rfi. La radio mondiale. Quand le bâtonnier Akere Muna décide de briguer la présidence de la République du Cameroun, le choix s’offre à lui d’en faire l’annonce à travers un tir groupé dans les 4 ou 5 grands quotidiens nationaux comme on le voit sous d’autres cieux. Mais même pour cet homme pourtant réputé humble et accessible, la tentation de l’ailleurs était trop forte. C’est le mensuel « parisien » Jeune Afrique qui a eu droit à la primeur de l’info.

Voir Paris et …gagner !

Une fois la campagne lancée, on a vu nos candidats se ruer en Europe comme s’il suffisait de voir Paris pour gagner. Oswald Baboké, le directeur adjoint du cabinet civil de la présidence de la République, a d‘abord présenté son livre sur l’œuvre titanesque de Paul Biya (Les Septennats du président) à…Genève. L’auteur en herbe voulait sans doute mettre en exergue son œuvre originale et inédite dans l’optique d’un prix Pulitzer qui aurait forcément eu un effet multiplicateur sur l’aura de son candidat.

Les autres ont fait mieux. Ils ont eux même fait le périple de « Mbeng », décisif pour la victoire finale. Avocat international, Akere a fait le tour de ses amitiés européennes (France, Belgique). Joshua Osih s’est montré encore plus entreprenant. Etats-Unis, Grande Bretagne, France, Allemagne, Belgique, le candidat du Sdf est allé partout. Question de confirmer qu’il connait bien ces pays qu’il fréquente au même rythme qu’il se rend à Ekondo Titi. La barre était donc placée haut et les autres se devraient de faire quelque chose pour tenir la cadence.

Serges Matomba a fait quelques tours avant de rappeler que sa compagne était expatriée et qu’il n’avait pas besoin de parcourir à nouveau des pays où il passe une bonne partie de son temps. Chiche !

Flèche montante de la politique camerounaise, Cabral Libii a brillamment relevé le Biya Challenge. Il s’est offert la France, la Belgique, l’Italie, bref tout ce qui lui tombait sous les bras. Mais il lui manquait le summum, le graal, le nirvana : Les Etats-Unis d’Amérique ! Et comme rien n’arrête notre jeune premier, ce dernier s’est une fois encore montré à la hauteur.

Après les élections, il a embarqué son épouse pour un « repos » bien mérité au pays de l’Oncle Sam. Ses collègues politiciens y vont pour une ou deux semaines. Libii a prestement séché son job à l’Université de Yaoundé II et y est resté deux mois. Et on en trouve encore pour dire qu’il n’est pas prêt à être président. De la pure délation.

Ne soyons pas mauvaise langue. Il y a quand même un enjeu pour nos leaders à aller en Europe. Ils n’y vont tout de même pas simplement pour décorer leurs comptes facebook et tomber quelques minettes que l’Occident enivre. Soyons pour un temps sérieux et regardons la moisson au lieu de se complaire dans la dérision. Libii y a récolté 40 à 50 mille euros pour sa campagne. Autant dire de quoi payer les apéros pendant deux ou trois jours quand on veut réellement devenir président de la République.

De la vraie pitance qu’il aurait pu obtenir en un clin d’œil en sensibilisant quelques hommes d’affaires sur place au Cameroun.

Akere a renforcé son prestige qu’il a mis au service de Kamto. C’est tout et c’est déjà pas mal. Mais franchement tout ça pour ça ?

Et Joshua Osih alors ? Après avoir ardemment battu le pavé en Occident, l’homme s’est retourné vers son parti pour solliciter des fonds pour sa campagne. On connait le résultat. Et ne me parlez pas du poids électoral des électeurs de la diaspora qui se limite à 13.000 inscrits. Nos candidats avaient de quoi rallier plus de suffrages en battant simplement campagne dans le Moungo.

Bien manger et bien boire

A l’arrivée, la moisson est tellement mince que nous sommes obligés d’y regarder par trois fois pour comprendre l’engouement de nos politiques pour l’Europe.

Revenons à notre champion de président et lisons ce récit croustillant que nous livre Camille Belsoeur, journaliste à Slate Afrique dans un article publié dans la mouvance de la présidentielle d’octobre 2018 : « J’ai côtoyé Paul Biya, de loin, au luxueux hôtel Le Royal à La Baule. Le vieux dictateur s’y rend souvent en villégiature. À l'époque, je travaillais durant l’été au service restauration du palace pour financer mes études. Disposé au service en chambre, j’apportais les déjeuners aux clientes et clients qui préféraient manger dans leur suite plutôt qu'au restaurant de l’établissement. Paul Biya était de ceux-là », écrit notre confrère avant de poursuivre : « Accompagné d’une cinquantaine de personnes, il occupait un étage entier de l’hôtel lors de ses venues.

Une question de sécurité, mais aussi de luxe: il fallait des chambres spacieuses pour tous ses proches. Je devais moi-même livrer le repas du président à son majordome, posté à l’entrée du couloir, qui s’occupait ensuite de pousser la table à roulettes jusqu’à la chambre de Paul Biya. En cuisine, il se murmurait que les dépenses de la délégation dépassaient allègrement les 10.000 euros par jour, chambres et repas compris. » Confort, luxe, snobisme, la compulsion hédoniste explique forcément l’appétence du Roi pour cette
partie du monde qui lui offre gracieusement ce que ne peut lui donner sa République indigène et ses palais tropicaux qui refusent obstinément de s’occidentaliser. Autant dire une cause désespérée sur laquelle il n’est point besoin de s’apitoyer alors que les merveilles de la vie se trouvent à quelques heures de vol.

Réélu avec brio, Paul Biya a annoncé que les jeunes seraient la priorité du septennat des grandes opportunités qu’il a amorcé. De la parole aux actes on commence à voir poindre les fruits de cet engagement présidentiel. Jusque dans l’opposition où les jeunes sont à l’ouvrage pour émuler le grand maitre.

Revenons donc à Cabral, le plus brillant d’entre eux qui sort à peine d’un court séjour privé aux Etats-Unis. L’homme qui est arrivé 3e aux dernières élections présidentielles s’est dévoilé sous ses plus beaux atours. Des photos flashy sur les plus belles places de New York et de Washington. Des costumes dernier cri taillés sur mesure assortis de montres griffées. Une cargaison de fastfood ingurgitée au rythme d’un Super Makia affamé. Et les Kilos qui vont avec. La politique a payé. « Mbeng » est définitivement sucré.

23janv.
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