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Esclavage en Libye, un crime contre des déshumanisés :: LIBYA
LIBYE :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Arnaud Laforme DJEMO TAMKO
  • mercredi 29 novembre 2017 10:12:52
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Esclavage en Libye, un crime contre des déshumanisés :: LIBYA

On attribue à Macron, comme une trouvaille, telle l’« Eurêka ! » d’Archimède, d’avoir qualifié le traitement infligé aux migrants clandestins en Libye, de « crime contre l’humanité ». La presse française s’en donne à cœur joie, reprenant en boucle cette déclaration, ce qui laisse croire que venant du président français, cette phrase vaut son pesant d’or, et la condamnation de l’esclavage, ultime. Qu’en prononçant ces mots, l’époux de Brigitte a manifesté le plus haut degré de l’indignation. Mais, seulement, le natif d’Amiens n’a pas inventé le concept d’ « humanité », dont l’emploi idéologique, principalement son ethnocentrisme a déjà été longuement critiqué. Il s’agit pour nous donc, de remplacer le concept d’humanité par celui de déshumanisé, pour faire comprendre que ce qui s’est passé en Libye ne porte pas sur la nature humaine, mais sur la condition humaine dont parlait Malraux.

La fausse piste du racisme

En mettant l’accent sur l’identité de la nature humaine, on veut simplement ressusciter le racisme comme unique paradigme d’explication de ce qui s’est passé en Libye. Or, ceci n’est vrai qu’à moitié. Car, si les personnes faisant l’objet de cette ignoble commercialisation étaient toutes blanches, issues des pays qui ne leur accordent aucune importance, aucune existence socio-politique, elles auraient été vendues de la même façon. L’absence de considération politique pour ces jeunes vendus en Libye est la principale raison pour laquelle ils ont été mis aux enchères.

L’humanité des noirs subsahariens n’est donc pas particulièrement mise en cause, mais plutôt leur déshumanisation. C’est-à-dire, l’ensemble des comportements ouvrant sur la négation, le rejet de l’autre politiquement, socialement, économiquement, etc. Car si la nature de l’autre n’est pas reconnue, lui est refusée par la même occasion, toute existence réelle. Si hier l’homme Noir s’est vu refusé l’humanité, aujourd’hui il a été complètement déshumanisé. On a réussi politiquement à lui retirer toute aspiration, tout rêve, tout projet qui fasse de lui un homme.

Les formes de la déshumanisation du Noir

La déshumanisation de l’homme noir a pris plusieurs formes au cours de l’histoire. Une déshumanisation animale, fondée idéologiquement par certains penseurs à l’instar de Hegel qui n’a vu en l’homme noir qu’un être dénué de toute rationalité. En reléguant le Noir au statut d’être irrationnel, Hegel n’affirmait pas autre chose de lui que son statut d’animal. Il y avait dans la pensée de Hegel, une différenciation, une catégorisation faisant des occidentaux des hommes et des noirs, des sous-hommes.

La déshumanisation mécaniste de l’homme noir quant à elle, s’observe principalement sur le plan politique, même si sur le plan médical, on a vu souvent des africains, subsahariens servir de cobayes à des expériences scientifiques aux fins inavouées. Sur le plan politique, il se manifeste cette croyance qu’un homme en vaut un autre tant qu’il peut servir l’intérêt du maître. On assiste à une sorte de robotisation du politique dont le rôle se limite à l’exécution des missions que lui assigne le maître.

La plus virulente de cette négation de l’humanité de l’autre, se manifeste dans ce que Leyens a nommé l’infrahumanisation. Il s’agit en fait de cette croyance selon laquelle, l’Occident incarne seule l’humanité et les valeurs reconnues à l’homme, tandis que les autres sont moins humains. Contrairement à la déshumanisation animale, l’identité animale est attribuée à l’ensemble des noirs par un groupe endogène qui se croit supérieur. C’est celle qui légitime aujourd’hui la fermeture des frontières aux migrants aussi bien en Libye qu’à Calais.

Quelle que soit la forme que prend la déshumanisation, elle aboutit ipso facto à des massacres, elle légitime la violence, l’exploitation des autres groupes. C’est elle qui entérine la « banalisation du mal » dont fait écho Hannah Arendt.

C’est de cette homme, Noir, à qui est refusée historiquement l’essence humaine qu’il s’agit. L’esclavage libyen vient simplement se greffer à la négation de l’autre idéologiquement et historiquement fondé.

Le rejet social comme clé d’explication de l’esclavage en Libye

Or, si de tels préjugés ont justifié le racisme, la traite négrière, la colonisation, etc., et qu’ils étaient fondés sur la croyance d’une nature humaine distincte pour le Blanc et le Noir, il s’avère aujourd’hui que malgré les indépendances, ce processus de déshumanisation a suivi son cours dans les pays africains subsahariens, pourtant émancipés de la puissance coloniale. La fracture s’est créée au sein d’une même population, érigeant les uns en maîtres, et les autres en esclaves. C’est en fuyant cet esclavage, propre à leurs Etats, que ces jeunes vendus en Libye, vont tomber dans cette autre servitude. C’est en fuyant la « servitude volontaire » qu’ils croisent involontairement le joug libyen.

Il n’est donc pas vrai, comme veut le faire croire le président français, que nous sommes en face d’un crime contre l’humanité. Parce que ces africains subsahariens en sont dénués à l’avance. Combien de fois a-t-on entendu des chefs d’Etats africains se manifester promptement lorsque l’un de leur concitoyen se trouve dans une situation difficile à l’étranger ? Contrairement à la France qui à travers son chef de l’Etat peut exiger que des français inculpés dans une affaire de trafics d’enfants au Tchad soient extradés, les présidents africains n’accordent aucune importance à la vie des leurs à l’étranger.

La preuve, c’est que face à ce qui a été qualifiée d’ignominie, ceux d’entre les dirigeants qui ont pris la parole pour dénoncer ce crime, ont simplement renvoyé la discussion autour, au sommet de l’UA devant se tenir le 30 novembre. La situation n’étant pas assez dramatique pour exiger une réaction urgente.

De leur côté, les occidentaux qui manifestent leur indignation, sont encore ceux qui redoutent d’avoir à accueillir la misère du monde. Car si le Noir représente quelque chose à leurs yeux, ce n’est que la souffrance, la maladie. Pour éviter toute contamination, il faut s’assurer qu’effectivement les frontières restent fermées, quitte à tuer le maximum de personnes par n’importe quel moyen.

Il n’est donc pas vrai que le Noir et le Blanc ait la même identité. Car ce qui définit cette identité n’est pas une essence dont rien ne nous rassure qu’elle existe ou qu’elle soit spécifique à l’espèce humaine, mais bien l’homme concret. Dès lors, pour poser comme un crime ce qui s’est produit en Libye contre des ressortissants de divers pays de l’Afrique subsaharienne, il est important que leur réalité existentielle soit prise en compte. Celle-ci on l’a vu, repose sur une constante négation de leur existence aussi bien symbolique que réelle. Elle repose sur leur rejet tant en interne qu’en externe. Il n’y a pas eu un « crime contre l’humanité » en Libye, mais un « crime contre des déshumanisés », dont la réparation ne peut être faite que par une reconnaissance socio-économique des victimes.

29nov.
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