Alice Nkom : « Ils veulent nous faire taire »
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Au Cameroun, la République a deux visages : celui de la loi qui frappe les petits et celui du silence qui protège les grands. Alice Nkom pose les questions que le droit refuse d'entendre.

Qui gouverne le Cameroun quand le président est à Genève, que le patron de la SNH est introuvable depuis trois ans et que les députés sont comptés au jour près ? La réponse tient en deux mots : personne, ou plutôt ceux que les textes n'ont pas prévu.

Pendant que les députés camerounais risquent de perdre la moitié de leur indemnité après trois séances d'absence , le président de la République peut signer des décrets depuis une suite d'hôtel suisse, des années durant, sans qu'aucune ligne de la Constitution ne vienne lui rappeler qu'il a un pays à gouverner. À la Société nationale des hydrocarbures (SNH), le même théâtre se joue en silence : un administrateur-directeur général de 87 ans, Adolphe Moudiki, absent des conseils d'administration depuis près de trois ans, tandis que son épouse, Nathalie Moudiki, exerce de fait un pouvoir qu'aucun texte ne lui a confié .

C'est de ce décor que nous parlent aujourd'hui Alice Nkom première femme avocate du Cameroun, figure de la lutte pour les droits humains   et ceux qui refusent de se taire. Avant que les sanctions annoncées contre les « insultes » ne réduisent au silence les dernières voix critiques, posons les questions que le droit camerounais refuse de poser depuis quarante ans.

La question que personne ne pose : combien de temps un président peut-il gouverner depuis l'étranger ?

La Constitution camerounaise, dans son silence assourdissant, ne fixe aucune limite. Pas un jour, pas un délai, pas une ligne. Le fameux délai de 45 jours que l'on se répète dans les chaumières et sur les réseaux sociaux n'existe nulle part dans les textes . C'est une légende que l'on se transmet faute de loi.

Selon l'article 6, alinéa 4 de la Constitution, la vacance de la Présidence de la République n'est reconnue que dans trois cas : le décès, la démission ou l'incapacité permanente constatée par le Conseil constitutionnel . Point de délai pour absence prolongée. Point de seuil au-delà duquel le fauteuil se vide. Le Conseil constitutionnel ? Ses onze membres sont tous nommés par décret du président de la République. « La serrure garde la clé ».

Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis novembre 1982 , détient le record de longévité parmi les chefs d'État africains . Ses absences répétées à l'étranger alimentent régulièrement la polémique . Selon une enquête de l'Organised Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), en 35 ans de pouvoir, il a passé quatre ans et demi en séjour privé à l'étranger . L'hôtel Intercontinental de Genève est sa destination favorite .

« La durée du séjour présidentiel à l'étranger n'est pas légalement déterminée », confirme le politologue Pierre Nka . Un président camerounais peut donc signer ses décrets depuis une suite d'hôtel à Genève, des années durant, aux frais du contribuable camerounais : aucun texte n'a prévu de le remarquer.

 Le député, lui, ne bénéficie d'aucun passe-droit

Le droit, pour les élus du peuple, retrouve soudain la parole. L'article 100 du Règlement intérieur de l'Assemblée nationale est d'une précision chirurgicale : un député absent à trois séances consécutives sans excuse légitime perd la moitié de son indemnité . L'article 101 ajoute que trois sessions ordinaires consécutives d'absence entraînent la démission d'office.

Le Parlement ne siège que 90 jours par an. Et l'État trouve encore le moyen d'y compter les absents au franc près. Chaque déplacement du député doit être autorisé par le Bureau, dans des montants fixés, et fait l'objet d'un rapport au retour.

Le président, lui, ne demande rien à personne. Il ne plafonne rien. Il ne rapporte rien.

« Est-ce insulter le président que de lire les lois qu'il n'a pas fait écrire ? » . La question est rhétorique, mais elle touche au cœur du malaise camerounais.

 À la SNH, le même théâtre, en plus petit

La Société nationale des hydrocarbures (SNH) est le poumon économique du Cameroun. Ses recettes pétrolières et gazières alimentent une part significative du budget de l'État . À sa tête depuis 1993, Adolphe Moudiki, 87 ans, incarne la longévité et l'opacité du pouvoir .

Mais Moudiki n'est pas là. Il n'est jamais là .

Le 24 juillet 2024, le conseil d'administration de la SNH se réunit en urgence à la présidence de la République . À l'ordre du jour : le sort d'Adolphe Moudiki. Mais le principal intéressé est absent. Son fauteuil, à la présidence du conseil, reste vide . Malgré les rumeurs de disgrâce et de maladie, le verdict tombe : Adolphe Moudiki garde son poste . C'est Paul Biya lui-même qui aurait arbitré en faveur de son vieux compagnon .

Derrière l'homme affaibli, une famille a pris la relève. Nathalie Moudiki, l'épouse du DG, est désormais conseillère n°2 à la direction générale de la SNH . Elle représente l'administrateur directeur général lors des cérémonies officielles , préside des conseils d'administration, signe des éditoriaux que des sources décrivent comme « scannés ». Le fondateur de Transparency International Cameroun, Akere Muna, a trouvé le mot juste : « une vacance déguisée en direction » .

« Ce n'est pas une succession. Ce n'est pas une délégation. C'est une vacance déguisée en direction, et les Camerounais ont le droit de savoir qui décide réellement de la gestion de leur compagnie nationale » .

  Alice Nkom, voix des sans-voix

C'est dans ce contexte que la figure d'Alice Nkom s'impose avec une force particulière. À 80 ans, première femme avocate du Cameroun , elle a consacré sa vie à défendre les opprimés . Son ONG, le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Reddhac), a récemment été suspendue par le gouvernement . Elle est convoquée devant des enquêteurs pour répondre d'accusations de blanchiment d'argent et de financement de groupes terroristes des accusations qu'elle dément fermement .

« Je défendrai toujours les homosexuels parce qu'ils risquent leur liberté chaque jour, et qu'ils sont jetés en prison comme des chiens », déclare-t-elle à la BBC . « Mon travail est de défendre les gens. Je ne vois pas pourquoi je dirais que je défends tout le monde sauf les homosexuels ».

Nommée porte-parole de l'opposant Issa Tchiroma Bakary après la présidentielle d'octobre 2025 , elle n'hésite pas à contester la légitimité du Conseil constitutionnel : « C'est son Conseil constitutionnel. Moi, mon Conseil constitutionnel, c'est le peuple camerounais » .

 Qui insulte qui ?

Est-ce insulter le président que de lire les lois qu'il n'a pas fait écrire ? Est-ce insulter la SNH que de faire l'appel dans ses bureaux ?

« Non. L'insulte n'est pas dans nos bouches. L'insulte est dans les textes muets et les fauteuils vides. C'est une insulte au député, tenu de compter ses jours quand le sommet ne compte pas ses années. C'est une insulte au contribuable, qui finance ce qu'aucune juridiction ne détaillera jamais. C'est une insulte à la République, dont la loi pèse sur les petits et s'évapore devant les puissants. »

Le gouvernement camerounais a récemment durci le ton contre les « discours de haine », avec des peines allant jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 3 millions de FCFA d'amende . Mais qui définira ce qui est une insulte ? Et qui osera demander des comptes à ceux qui gouvernent depuis l'absence ?

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