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© Camer.be : Toto Jacques
- 02 Jun 2026 18:45:41
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CAMEROUN :: 11 ans de préparation, 13 milliards et le recensement rate sa date :: CAMEROON
Le 29 mai 2026, jour prévu de clôture, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a signé la prolongation de deux mois du 4ème Recensement Général de la Population avouant, en langage administratif certifié conforme, ce que les communiqués officiels s'étaient évertués à masquer depuis le 24 avril.
Il y a des signatures qui valent un aveu.
Le 29 mai 2026, à la date exacte où le 4ème Recensement Général de la Population et de l'Habitat du Cameroun devait se clôturer après 35 jours d'opérations, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a apposé sa signature au bas d'un document.
Pas un bilan. Pas une déclaration de succès. Pas un communiqué victorieux.
Un arrêté de prolongation. Deux mois supplémentaires. Jusqu'au 31 juillet 2026.
Onze ans de préparation. Treize milliards cinq cents millions de francs CFA. Trente-deux mille agents recenseurs déployés sur l'ensemble du territoire national.
Et le chef du gouvernement signe la prolongation le jour même de la clôture.
Ce document l'Arrêté N°074/CAB/PM ne dit pas seulement que le calendrier a glissé. Il dit que le Cameroun n'était pas prêt. Et il le dit en langage officiel, certifié, irréfutable.
Un document qui parle à la place des communiqués
L'Arrêté N°074/CAB/PM du 29 mai 2026 est un texte court. Sobre. Administratif. Il proroge les opérations du RGPH-4, initialement prévues du 24 avril au 29 mai 2026, jusqu'au 31 juillet 2026.
Soixante et un jours de plus. Sans bilan public des 35 premiers jours. Sans identification des causes. Sans responsable désigné. Sans mécanisme de financement de la prolongation.
Ce que ce document ne dit pas est aussi révélateur que ce qu'il dit. Mais son existence suffit. On ne proroge pas une opération nationale de cette envergure le jour de sa clôture prévue si tout s'est déroulé conformément au plan.
L'aveu est dans la date. Dans la signature. Dans le silence qui l'entoure.
La chronologie d'un échec annoncé
Pour comprendre le poids de cet arrêté, il faut remonter le fil.
15 septembre 2015. Le décret présidentiel instituant le RGPH-4 est signé. Le Cameroun dispose de onze ans pour préparer cette opération. Onze ans.
6 mars 2026. L'Arrêté N°039/CAB/PM fixe le calendrier officiel : dénombrement du 24 avril au 29 mai 2026. 35 jours. Sur l'ensemble du territoire. Le Premier ministre garantit ce calendrier de sa propre signature.
4 mars 2026. L'Institut National de la Statistique signe des partenariats avec MTN et Orange pour un versement "souple et fluide" des rémunérations des 32 000 agents recenseurs. La promesse est publique, solennelle, documentée.
24 avril 2026. Lancement officiel. Discours. Dispositif présenté comme historique et inédit. Et dès ce premier matin, des agents signalent sur le terrain ne pas pouvoir partir travailler faute d'argent de transport.
18 mai 2026. La Coordination nationale des agents recenseurs dépose à la Primature un mémorandum valant mise en demeure. Neuf exigences. Un ultimatum de 72 heures. À défaut de réponse : suspension totale des opérations sur l'ensemble du territoire.
19 mai 2026. Une mission d'experts internationaux de l'UNFPA et de la FAO, venue de RDC, du Nigeria, du Bénin et de Côte d'Ivoire, descend sur le terrain. Elle visite quatre régions. Produit, selon les informations officielles, un bilan rassurant.
29 mai 2026. L'Arrêté N°074 est signé. Deux mois de prolongation.
De la mise en demeure des agents au 18 mai à l'arrêté de prolongation du 29 mai : onze jours. Le calendrier élaboré sur onze ans n'a pas tenu 35 jours.
La question qui dérange : que dit le rapport de la commission internationale ?
Le 19 mai, dix jours avant la signature de l'arrêté de prolongation, une mission d'évaluation indépendante coordonnée par l'UNFPA et la FAO parcourait quatre régions camerounaises. Son mandat implicite : rassurer la Banque mondiale et les autres partenaires financiers qui ont engagé 7 milliards de francs CFA dans l'opération.
Dix jours plus tard, le Premier ministre signe une prolongation de deux mois.
La question est simple et directe : qu'a dit cette commission dans son rapport intermédiaire ?
A-t-elle alerté sur les zones non couvertes, les agents impayés, les abandons de postes ? A-t-elle recommandé la prolongation ? Ou a-t-elle produit ce que certains appellent dans les milieux de l'aide internationale un "rapport de confort" celui que les partenaires souhaitaient lire, celui qui permettait d'afficher la continuité pendant que le terrain racontait autre chose ?
À ce stade, le rapport de la commission n'a pas été rendu public. Cette absence de transparence, combinée à la rapidité de la décision de prolongation, constitue une interrogation légitime sur la qualité du suivi indépendant mis en place.
Le coût invisible de la prolongation
L'Arrêté N°074 est muet sur les implications financières. Pas un mot sur les budgets additionnels. Pas une ligne sur le financement des deux mois supplémentaires.
Les chiffres de base permettent pourtant une estimation partielle. L'opération mobilise plus de 32 000 agents dont la rémunération pendant la collecte est fixée à 3 500 FCFA par jour, auxquels s'ajoutent les encadreurs, contrôleurs et superviseurs à 40 000 FCFA par jour. Prolonger une opération de cette envergure de 61 jours représente des dizaines de millions de francs CFA supplémentaires en rémunérations seules avant même les coûts logistiques, de maintenance des équipements, de coordination et de communication.
Aucun décret de rallonge budgétaire n'a été publié en parallèle de l'arrêté de prolongation. L'État proroge sans expliquer d'où viendra l'argent pour prolonger.
Un risque statistique réel
Au-delà des questions financières et institutionnelles, la prolongation soulève un problème technique concret : la qualité des données collectées.
Un recensement de population est, par nature, une photographie à un instant T. Plus la fenêtre de collecte s'étend, plus la cohérence statistique des résultats est menacée. Dans un pays où la mobilité des populations est élevée et les migrations saisonnières fréquentes, une opération qui s'étale sur trois mois et demi au lieu d'un mois concentré multiplie les risques de doubles comptages, d'omissions et d'incohérences géographiques.
Ces données serviront de base aux politiques publiques, à la planification des infrastructures, à la répartition des ressources pour les dix à quinze prochaines années. La rigueur de leur collecte n'est pas une question administrative. C'est une question de gouvernance à long terme.
Le Cameroun des délais rompus : un symptôme systémique
Il serait tentant de traiter ce report comme un incident isolé. Ce serait inexact.
Le barrage de Lom-Pangar, annoncé pour 2012, livré partiellement en 2015. Le Stade Olembe, prévu pour la CAN 2019, inauguré en 2021. L'autoroute Yaoundé-Douala, dont les études ont débuté en 2008, livrée en tronçons sur plus d'une décennie. Les élections législatives et municipales, reportées à plusieurs reprises.
Et maintenant le RGPH-4 : onze ans de préparation, prolongé de deux mois le jour de sa clôture prévue.
Ce n'est pas une série de coïncidences malheureuses. C'est un mode de fonctionnement dans lequel le délai initial est traité comme un objectif indicatif, la prorogation comme une procédure normale, et le retard comme une fatalité n'engageant aucune responsabilité nommée.
Ce mode de fonctionnement a un coût. Financier. Institutionnel. Diplomatique. Et statistique. Personne dans les sphères officielles ne le chiffre publiquement.
Ce qu'attendent désormais les observateurs
L'Arrêté N°074/CAB/PM entrera dans les archives comme l'un des documents les plus révélateurs sur l'état de la gouvernance camerounaise au premier semestre 2026. Pas parce qu'il dit quelque chose d'extraordinaire. Mais parce qu'il dit, en langage administratif froid et certifié conforme, ce que les discours officiels du 24 avril s'étaient employés à contredire.
La prochaine date à surveiller est le 31 juillet 2026. Ce jour-là, le RGPH-4 devra se clôturer pour de bon cette fois, avec des données exploitables, publiées dans des délais raisonnables, et accompagnées d'un bilan transparent sur les conditions de leur collecte.
Ou un nouvel arrêté sera signé. Et ce document dira, lui aussi, tout ce qu'on ne voulait pas dire.
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