Vacance du pouvoir : ce que cache la Constitution
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« Constitutionnellement parlant, même si Paul Biya ne revient au Cameroun qu'en 2032, on ne pourrait pas parler de vacance du pouvoir. » L'analyse qui secoue le débat politique camerounais.

Paul Biya a quitté le Cameroun le 7 juin pour un « court séjour privé » en Europe. Quarante-six jours plus tard, le président de 93 ans n'est toujours pas rentré. L'opposition crie à la vacance du pouvoir. Le RDPC répond par un « barbarisme juridique ». Mais au cœur de la tourmente, une voix d'analyste propose une lecture glaçante de la Constitution : le régime aurait verrouillé tous les angles morts.

Et si la vacance du pouvoir, au Cameroun, était juridiquement impossible quoi qu'il arrive ?

« Il n'y a aucune vacance du pouvoir »

C'est la phrase que répètent en boucle les responsables du RDPC. Le 21 juillet, le ministre d'État Jacques Fame Ndongo, secrétaire national à la communication du parti présidentiel, a martelé : « Il n'y a aucune vacance de pouvoir au sommet de l'État ». Qualifiant les accusations de l'opposition de « barbarisme juridique, voire politique ou logique », il a rappelé qu'« aucune disposition légale ou réglementaire ne fixe la durée légale d'absence hors du pays du chef de l'État ».

Christophe Mien Zok, directeur des organes de presse du RDPC, a renchéri dans un éditorial du journal L'Action : « Le pouvoir n'est pas vacant et le Lion n'est pas parti. Il est encore là ».

L'opposition saisit le Conseil constitutionnel

Face à cette absence prolongée la plus longue de son mandat, surpassant les 42 jours de 2024 l'opposition s'organise. Le député Jean-Michel Nintcheu a saisi le Conseil constitutionnel pour qu'il constate la vacance du pouvoir. L'Union démocratique du Cameroun (UDC) a également appelé à la transparence pour garantir « la stabilité de la République ».

Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto a ironisé : « Quarante-cinq jours loin du territoire national, ce n'est pas un séjour, c'est un exil de fait. » Le parti s'est amusé du « Cameroun qui serait devenu le premier pays au monde gouverné en télétravail clandestin ».

Aristide Mono : une lecture constitutionnelle qui change tout

C'est dans ce contexte qu'intervient le Dr Aristide Mono, politologue et directeur de la Société camerounaise d'intelligence et de recherches. Sa proposition est aussi simple que dérangeante : la Constitution camerounaise, dans sa rédaction actuelle, ne prévoit pas la vacance du pouvoir en cas de simple absence prolongée.

« Constitutionnellement parlant, même si Paul Biya ne revient au Cameroun qu'en 2032, on ne pourrait malheureusement pas parler de vacance du pouvoir », affirme-t-il.

Selon l'analyste, la Constitution ne reconnaît la vacance que dans trois cas :
1. La mort du président,
2. Sa démission,
3. Son empêchement définitif.

« C'est tout ». Aucun texte ne mentionne l'absence physique du territoire, quelle que soit sa durée. L'argument du RDPC « aucune disposition légale ne fixe la durée maximale d'absence » est donc juridiquement fondé, aussi politiquement contestable soit-il.

Le « coup » constitutionnel du RDPC

Pour comprendre la stratégie du parti au pouvoir, il faut remonter à la révision constitutionnelle du 4 avril 2026. Ce jour-là, le Parlement réuni en Congrès a adopté la réintroduction du poste de vice-président. Ce dernier, nommé par le président de la République, est désormais chargé d'assurer l'intérim en cas de vacance du pouvoir.

La formulation est précise : le vice-président termine le mandat en cours. Comme le souligne Aristide Mono, si Paul Biya, réélu en 2025, venait à quitter ses fonctions après la nomination d'un vice-président, ce dernier gouvernerait jusqu'en 2032.

Mais à ce jour, aucun vice-président n'a été nommé. Le régime a donc à la fois :
- Verrouillé la succession en cas de vacance (par la révision d'avril 2026),
- Étendu la définition de la vacance à ses limites les plus strictes (mort, démission, empêchement définitif),
- Évité de nommer un vice-président qui pourrait devenir un concurrent ou un successeur trop précoce.

« Les différentes mutations opérées à la tête des deux chambres du Parlement rentrent dans ce processus », analyse Aristide Mono. « L'après Paul Biya est officiellement en train de se dessiner sous nos yeux ».

Un vide juridique ? Ou une construction volontaire ?

Le professeur Jean Calvin Aba'a Oyono, universitaire et opposant, va plus loin. Dans une tribune récente, il a souligné l'« ambiguïté de la Constitution » sur la vacance : claire pour ce qui est du décès et de la démission, la loi fondamentale est muette sur la durée d'absence du chef de l'État à l'étranger.

Cette « muette » n'est pas un oubli. C'est, pour ses détracteurs, une construction délibérée du RDPC pour se prémunir contre toute tentative de destitution par l'absence. D'autant que, comme le rappelle Fame Ndongo, le président « est au travail où qu'il se trouve », suivant les dossiers « de visu ou par les moyens électroniques connus de tous ».

La question qui fâche : et si Biya ne revenait pas ?

Les rumeurs sur l'état de santé du président se multiplient depuis des semaines. Selon Jeune Afrique, Paul Biya se serait rendu en Suisse pour recevoir des soins dans une clinique privée de Genève. Le RDPC, lui, a convoqué une réunion d'urgence des cadres du parti à Yaoundé le 22 juillet.

Mais juridiquement, tant que la mort, la démission ou l'empêchement définitif ne sont pas constatés officiellement, la vacance n'existe pas. Et la constatation de l'empêchement définitif notion floue par excellence relève d'une décision politique, pas d'un automatisme constitutionnel.

Le rôle du Conseil constitutionnel : juge ou spectateur ?

L'opposition a saisi le Conseil constitutionnel. Mais que peut-il faire ? Comme le note le professeur Aba'a Oyono, le rôle du Conseil face à l'absence prolongée du président reste incertain. Sans texte clair, le Conseil pourrait se déclarer incompétent ou renvoyer la balle au Parlement.

C'est tout le génie ou le piège de la construction constitutionnelle camerounaise : elle donne l'illusion d'un État de droit tout en laissant au pouvoir exécutif la maîtrise de ses propres limites.

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