Marginalisés dans les lycées: Des sourds-muets  cherchent leur voie dans des centres spécialisés
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Innocent Djonthé, promoteur du Cersom (Centre d’éducation spécialisée et de réhabilitation des sourds et malentendants) plaide pour le droit à l’éducation  de cette catégorie de personnes à travers la vulgarisation du langage des signes.

Perte de l'audition, incompréhension, isolement, difficulté à se faire appareiller. Ce cumul de handicaps hante le quotidien de plusieurs enfants sourds muets et malentendants du Cameroun. En plus, lorsqu’ils fréquentent les écoles ordinaires ils sont l’objet de toutes les moqueries de la part de leurs camarades, et même de certains enseignants. Ces difficultés permanentes ne sont pas sans conséquence sur la santé mentale des personnes concernées. Elles font des efforts, en vain, car l'entourage continue à les mettre sous pression. "C'est un cercle vicieux, estime Charlyne Ngouni. On commence, par peur, à ne plus aller chez son commerçant, son médecin, on fait semblant de comprendre, et puis c'est l'isolement, qui est encore pire chez les personnes âgées". Ainsi le  23 septembre dernier lors de la célébration de  la troisième édition de la journée mondiale du langage des signes, Innocent Djonthé, président de l’association national des sourds du Cameroun et promoteur du Centre d'Education Spécialisée et de Réhabilitation des Sourds et Malentendants (Cersom) a entendu réaffirmer son engagement pour la promotion des déficients auditifs et assimilés. Avant cette célébration, il se réjouit d’avoir mis sur pied le 1ER établissement d’enseignement secondaire spécialisé dans la formation des sourds muets et personnes malentendantes du Cameroun, le Cobicersom, collège privé bilingue du Cersom. Mais quelques semaines après la rentrée scolaire 2021-2022, cette structure compte un effectif réduit (moins de 200 pensionnaires) alors que les classes vont de la  Sixièmz à la Terminale C. Car plusieurs enfants sourds-muets ou malentendants arrêtent leur formation académique au niveau du CM2 à cause des railleries de leurs camarades ou du manque d’information des parents sur l’existence des centres d’éducation spécialisés. 

Pour Innocent Djonthé, il faut user le langage des signes pour faciliter l’éducation des sourds-muets. « La méthode d'enseignement utilisée (méthode gestuelle) présente l'inconvénient de ne pas rendre la parole aux enfants, et d'aggraver la surdité et la mutité des sourds modérés. Il serait alors souhaitable d'introduire la méthode « verbo-tonale » qui pourra aider les sourds-muets modérés à acquérir la parole et faciliter ainsi leur insertion sociale. Au premier congrès de Milan, la méthode orale a été retenue comme la meilleure, la méthode gestuelle devant être réservée aux sourds profonds. Malgré cet appel de Milan, le langage gestuel reste celui qui est utilisé jusqu'à présent par la plupart des sourds-muets », analyse Bertille Nozawo Fokeng, enseignante et psychologue. Njié Fidelis, delégué regional des affaires sociales dans la région de l’Ouest, souligne que le gouvernement ne lésine sur aucun moyen pour encadrer les personnes handicapées. Il déplore le fait que certaines de ces personnes vulnérables ne disposent pas de carte d’identité ou ne militent pas dans les associations reconnues pour se faire recenser et assister. Le manque de qualification professionnelle des enseignants, le manque de sensibilisation des parents, l'âge avancé des enfants à leur inscription et les croyances traditionnelles de la population sur la maladie sont autant de facteurs qui expliquent le manque d'engouement à scolariser les enfants, le taux élevé des échecs et les abandons. Dans certaines traditions africaines, les enfants sourds-muets seraient frappés de malédiction et devraient être exclus de la communauté pour éviter la pénétration du mal dans la société.

Parfois moquée, souvent incomprise“

"Je te l'ai déjà dit trois fois!", "Mais t'as pas entendu ce que je t'ai dit?" Ces phrases, Sandrine Pokaha, 29  ans, ne compte plus les fois où elle les a entendues. Comme beaucoup de personnes malentendantes, elle se sent parfois moquée, souvent incomprise. "Je dois les faire répéter, ça les agace, je n'entends pas quelque chose que j'aurais dû entendre, ça agace aussi. Pourtant, ils savent bien que je suis malentendante", déplore-t-elle.«L'élève sourd qui était dans ma classe cette année, utilisait la dactylologie avec son « ortho ». C'est un signe par lettre pour qu'il ne confonde pas des mots proches car il lit sur les lèvres », s’inquiète Firmin Nokam, enseignant dans un collège privé de la ville de Bafoussam.  Pour combler cette lacune, le promoteur du collège privé bilingue du Cersom veille à l’usage du langage des signes par des enseignants embauchés chez lui. Des séminaires et des cessions de recyclage en langage des signes sont organisés à leur intention.  Ils sont entre autres initiés au LPC, il s'agit d'un code pour aider à la lecture labiale. «La configuration de ta main représente un phonème "consonne" (l-m-p-ch...) et la place de ta main autour de ton visage représente les phonèmes "voyelles" (i-a-on-an-eu...) », explique Emile Talla, enseignant au collège privé bilingue du Cersom. « Attention aussi à ne pas confondre la LSF avec des images de mots, carf c'est une langue à part entière avec sa grammaire, sa syntaxe... bref , son propre mode de fonctionnement qui n'est pas un calque du français oral. Je m'explique, par exemple, les sourds signeurs "placent" d'abord le décor, l'action et le sujet viennent après; alors qu'à l'oral nous plaçons généralement directement le sujet », explique-t-il.  Certains enseignants signent les mots qu'ils disent, dans l'ordre où ils les disent, ce n'est donc pas de la LSF mais du français signé ;Il y a plusieurs langages . Le LPC c'est le langage parlé complété, comme son nom l'indique, il complète la langue. A la question de savoir si au CERSOM on fait l'école inclusive,  Innocent DJONTHE, directeur de cet établissement spécialisé, répond par la négative:cette façon de faire n'aide pas les enfants sourds à s'épanouir, après avoir observé la nouvelle méthode d'enseignement des sourds venant d'Afrique du Sud. Le fonctionnement du centre d'audiophonologie, la prise d'audiogramme, la fabrication des embouts, l'appareillage audioprothétique font parties des atouts du Cersom. « Durant mon parcours scolaire, j’ai été plusieurs fois frustré à cause de l’inexistence des centres spécialisés pour les sourds-muets et malentendants au Cameroun. Etant moi-même malentendant, j’ai eu la chance de séjourner en France, en Italie, en Belgique pour suivre des formations en matière d’éducation des sourds-muets et mal entendant », se souvient Innocent Djonthé. « A mon retour au Cameroun, après avoir dirigé un centre spécialisé à Kumba, je suis rentré à Bafoussam pour mettre sur pied le Cersom. J’ai commencé dans ma chambre avec des pensionnaires. Tout y était concentré. Bureau et dortoir. Mais 30 ans après, les choses ont positivement changé. L'utilisation des nouveaux matériels pédagogiques est aussi avancée“, poursuit-il.       

 Reste qu’il attend un soutien des pouvoirs publics Camerounais. Car l'article 28 de la Loi n°2010 / 002 du 13 avril 2010 portant protection et promotion des personnes handicapées dispose que l’Etat prend les mesures particulières pour garantir l’accès des personnes handicapées à l’éducation et à la formation professionnelle. Ces mesures comprennent la prise en charge matérielle et financière ainsi que l’appui pédagogique. L’article 30 du même texte prescrit : « les enfants et adolescents frappés d’un handicap de quelque nature que ce soit, bénéficient de conditions d’éducation et d’apprentissage adaptés à leur état.» La déclaration Universelle des Droits de l’Homme en son article 26 indique clairement que  toute personne a droit à l'éducation. L'éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l'enseignement élémentaire et fondamental. L'éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Même «punition» pour les déficients visuels

Cette situation de carence chez les sourds-muets également constatée pour les déficients visuels dans la région du Littoral. A Douala par exemple, les élèves  souffrant de ce handicap ne sont pas admis au sein des établissements secondaires publics. C'est le cas au lycée Joss dans le premier arrondissement, ou encore au lycée de New-Bell dans le 2e arrondissement. Les responsables affirment qu'ils ne disposent pas d’enseignants spécialisés pour encadrer particulièrement les élèves déficients visuels. De ce fait, il n'y a pas de prise en charge matérielle et financière ainsi que d’appui pédagogique à l'endroit de ces élèves. Face à cette situation, ces handicapés doivent poursuivre leur cursus scolaire plutôt dans des structures privées. Le collège Evangélique de New-Bell est l'un des rares établissements secondaires privés de Douala à mettre en pratique l'éducation inclusive. Ici, les élèves malvoyants sont installés dans les mêmes salles de classe que les élèves valides, et suivent les mêmes cours. L'administration a pris des dispositions particulières pour encadrer ces élèves malvoyants comme le recrutement d’enseignants capables de prendre en compte les handicapés visuels lorsqu'ils donnent cours, l'installation de ces handicapés uniquement au premier rang, en passant par le fait de leur permettre d'enregistrer les cours à l'aide d'un dictaphone. C'est le cas de Coralie FOUTH, déficiente visuelle, actuellement élève en classe de 6e M2 dans cet établissement. Elle enregistre ses cours afin de les retranscrire en braille.

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