AFRIQUE :: Sahel : entre Boko Haram et Al-Qaïda, les armées africaines et l'opération Barkhane
AFRIQUE :: Sahel : entre Boko Haram et Al-Qaïda, les armées africaines et l'opération Barkhane
 
AFRIQUE :: POINT DE VUE
  • lepoint.fr : Patrick Forestier
  • vendredi 26 avril 2019 04:34:00
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AFRIQUE :: Sahel : entre Boko Haram et Al-Qaïda, les armées africaines et l'opération Barkhane

Face aux attaques de plus en plus osées dans plusieurs pays à la fois, la question d'une stratégie terroriste concertée mérite d'être posée.

Alors qu'on les croyait en perte de vitesse, les fanatiques de Boko Haram viennent encore de frapper. Cette fois-ci, à l'extrême nord du Cameroun, où leurs opérations d'envergure avaient pratiquement cessé depuis plusieurs mois. Les djihadistes du Nigeria ont franchi le 19 avril dernier la frontière, au début de la nuit, pour attaquer vers 22 heures le village de Tchakamari, près du chef-lieu de Mora, situé sur la route principale qui mène de la capitale du Nord, Maroua, à Kousseri, face à N'Djamena qui s'étend de l'autre côté du fleuve Chari. Un cordon ombilical pour la capitale du Tchad, alimentée par des camions qui empruntent, en convois protégés par l'armée, la piste défoncée qui longe parfois à une petite dizaine de kilomètres la dangereuse frontière du Nigeria.

Boko Haram : bis repetita

Les combattants de Boko Haram l'ont probablement franchi à moto, en fonçant sur les sentiers qui traversent la brousse. Jusqu'à une heure du matin, ils ont terrorisé les habitants. En 2015, déjà, le même groupe avait tué une dizaine de personnes et enlevé une centaine d'autres. Le 12 avril dernier, quatre soldats sont morts dans leur véhicule qui a explosé sur une mine posée par les djihadistes. Avant, c'étaient trois autres appartenant à la Force multinationale mixte (FMM), dont le QG Est est au-dessus de Maroua. Ils avaient été tués dans l'attaque de leur poste avancé. Cette fois-ci, les groupes d'autodéfense armés de vieilles pétoires, de lances, d'arcs et de flèches n'ont rien pu faire contre les Kalachnikovs des terroristes, lesquels ont incendié Tchakamari. Les corps de onze personnes qui n'avaient pu s'enfuir ont été retrouvés calcinés dans leur maison. Des vieillards et des enfants étaient parmi eux.

Le Cameroun résiste tant bien que mal...

Le BIR, le Bataillon d'intervention rapide, formé depuis plusieurs années par des anciens officiers israéliens, n'a pas pu arriver à temps. Entraînés et coordonnés, ces soldats motivés disposent de moyens et ne refusent pas le contact avec l'ennemi. Ils sont déployés le long de la frontière, mais n'exercent pas de droit de suite au Nigeria, sauf sur de courtes distances au cours d'opérations combinées avec les forces d'Abuja. Grâce aux images transmises par leurs drones portatifs équipés de caméras et parfois aux renseignements des militaires nigérians, l'artillerie camerounaise tire sur des rassemblements de groupes terroristes. Les canons de 155 mm de fabrication française ont déjà permis d'atteindre des campements de Boko Haram à une dizaine de kilomètres de la frontière.

... mais au nord-Nigeria...

Mais si le Cameroun arrive tant bien que mal à contenir les incursions de la secte terroriste, le problème reste entier au nord du Nigeria. Les promesses contre Boko Haram du président Buhari faites avant sa réélection en février dernier n'ont pas été tenues. Au contraire, les attaques des djihadistes ont repris de plus belle dans l'État du Borno, le premier touché. La corruption endémique qui mine les 190 millions d'habitants du pays le plus peuplé d'Afrique favorise le développement de Boko Haram, qui ne manque pas de munitions, de carburant, de renseignements au sein de la classe politique et des forces de sécurité. Officiers et soldats se défilent pour servir au nord du pays ou sortent peu de leur cantonnement de peur de tomber dans une embuscade. Idem pour les fonctionnaires. Gouverneurs, préfets, commissaires, policiers, directeurs d'école, maires ont déserté villes et villages de crainte d'être assassinés. Depuis son apparition en 2009, Boko Haram a tué 27 000 personnes et 1,8 million de personnes se sont réfugiées dans les pays limitrophes ou se sont déplacées à l'intérieur dans des camps de fortune eux-mêmes attaqués par les terroristes.

Un chaos et un aveu d'échec de la part des autorités à la tête de ce mastodonte gorgé de pétrole qui vient de demander au Tchad voisin de dépêcher une nouvelle fois un corps expéditionnaire chez lui pour l'aider à affronter ses terroristes. Applaudis par les Camerounais à leur passage, les soldats tchadiens, qui ont la réputation à juste titre d'être aguerris, ont rejoint le nord-est de Maïduguri, sur les rives nigérianes du lac Tchad. Attaqué sur son sol, le président tchadien Idriss Déby déploie aussi ses troupes chez son voisin contre les groupes terroristes.

Boko Haram attaque tous azimuts

Le 16 avril dernier, les djihadistes ont cependant pris l'initiative en lançant une offensive sur les positions tchadiennes. Deux soldats sont morts et douze autres ont été blessés, mais elles ont tenu. En face, 53 islamistes ont été tués et un pick-up armé d'un canon a été récupéré, ce qui prouve que les terroristes se sont de nouveau équipés. Depuis juin 2018, sept autres attaques ont eu lieu en territoire tchadien, après deux années d'accalmie. À la mi-avril, à Bouhama, dans la région du lac Tchad, les terroristes ont attaqué, cette fois-ci à minuit, tuant sept militaires et en blessant quinze autres. Soixantre-trois d'entre eux sont morts. Le recrutement ne semble pas poser de problème, car Boko Haram aligne toujours des effectifs importants malgré ses pertes. Et ses coups de main sont nombreux et audacieux. Fin mars, les djihadistes ont lancé un assaut par surprise à 1 heure du matin contre le campement tchadien de Ngouboua. Bilan : 23 morts et 4 blessés parmi les soldats qui dormaient.

Au Niger, toujours sur les rives du lac Tchad, les combats sont nombreux. Les terroristes n'hésitent pas à s'attaquer au chef-lieu de Diffa, surtout quand la rivière qui marque la frontière est sèche. Côté nigérian, les autorités ont fui et l'État ne contrôle plus rien. Du coup, les terroristes pénètrent au Niger sans encombre. Ils ont tué huit civils, dont une femme, dans le village de Déwa en arrivant à cheval. En avril, ils ont réussi à s'infiltrer dans le camp de la gendarmerie transformé en champ de bataille. Ils ont été repoussés, mais deux militaires sont morts.

Cette nouvelle offensive tous azimuts de Boko Haram à partir du Nigeria ouvre un nouveau front au Sahel, commençant à l'extrême nord du Cameroun débordant au Tchad, dont des soldats combattent déjà au nord du Mali, et au Niger attaqué régulièrement aux trois frontières, la sienne, celle du centre du Mali et de l'est du Burkina Faso. Des « métastases terroristes » qui auraient désormais pénétré dans les pays voisins du Bénin, du Ghana et du Togo, selon des écoutes téléphoniques des services secrets burkinabè révélées par Jeune Afrique.

Un changement de territoire qui est aussi la conséquence des opérations du dispositif français Barkhane qui procèdent à des ratissages au centre du Mali. Avec le « réveil » de Boko Haram, une nouvelle donne se présente toutefois pour les armées africaines et françaises, qui n'arrivent pas à contenir les différents groupes pullulant désormais au centre de l'Afrique. Pire : ces alliées contre le terrorisme pourraient un jour se retrouver pris en étau entre Boko Haram, au nord, et plus au sud, Al-Qaïda et ses affiliés.

26avril
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