Visite du Pape au Cameroun : le faste papal face à la souffrance d'un peuple
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Visite du Pape au Cameroun : le faste papal face à la souffrance d'un peuple :: CAMEROON

Trente-quatre ans de silence sur des assassinats en soutane. Depuis 1991, au moins six religieux catholiques ont été tués au Cameroun sans que la lumière soit faite. Alors que le Pape Léon XIV s'apprête à fouler le sol camerounais, une question tenace refait surface : à quoi sert une bénédiction qui n'efface ni les injustices ni les crimes ?

Une visite pontificale dans un pays aux multiples fractures

Le souverain pontife entame sa première tournée africaine par le Cameroun. Dans les villages, des communautés chrétiennes préparent des messes géantes. Mais sur les routes menant aux lieux de rassemblement, ce sont des kilomètres de pistes défoncées que les fidèles doivent parcourir. Dans de nombreuses localités, l'eau potable manque et l'électricité reste un luxe. Les impôts, eux, sont prélevés chaque mois. L'argent public qui aurait pu financer des forages ou des infrastructures de base a été absorbé par d'autres priorités. La visite du Pape au Cameroun cristallise ce paradoxe : un faste protocolaire au milieu d'un peuple assoiffé de justice sociale.

Le clergé camerounais marqué par des crimes impunis

L'histoire de l'Église camerounaise est jalonnée de drames jamais élucidés. Mgr Yves Plumey, missionnaire français, meurt dans des conditions troubles. Les Sœurs de Djoum sont assassinées. Le Père Engelbert Mveng, intellectuel jésuite de renom, est retrouvé mort en 1995. Plus récemment, Mgr Jean-Marie Balla est tué dans des circonstances jamais éclaircies. La liste s'allonge avec d'autres religieux dont les dossiers dorment dans les tiroirs de la justice. Trois visites papales se sont succédé depuis 1991 sans que le Vatican n'exige publiquement des enquêtes approfondies. Les assassinats de religieux sont devenus une tache indélébile sur les relations entre le Saint-Siège et l'État camerounais.

Pourquoi le Vatican n'a-t-il jamais pesé de tout son poids pour exiger la vérité ? La réponse tient sans doute dans une realpolitik ecclésiastique qui privilégie le dialogue discret avec les gouvernements. Le Saint-Siège entretient des relations diplomatiques avec Yaoundé depuis l'indépendance. Exiger publiquement des comptes sur des meurtres non élucidés risquerait de tendre ces liens. Mais ce silence calculé alimente un sentiment d'abandon parmi les fidèles. La crise anglophone, qui embrase les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016, ajoute une couche de complexité. Dans cette zone, des prêtres ont été pris pour cibles, des églises fermées, sans que la voix du Vatican ne s'élève avec force.

Les mécanismes d'une impunité installée

L'absence d'enquêtes sérieuses sur les meurtres de religieux repose sur plusieurs facteurs. Les autorités judiciaires camerounaises ouvrent des dossiers qui restent sans suite. Les témoignages se heurtent à des murs d'omerta. La hiérarchie catholique locale, par crainte de représailles ou par calcul diplomatique, n'a pas poussé les investigations avec l'énergie nécessaire. Le Vatican, informé par ses nonces, n'a jamais brandi la menace de sanctions canoniques ou de ruptures diplomatiques. Chaque visite papale est l'occasion de prières pour les défunts, jamais d'exigences de justice pour les vivants. Les impôts et services publics continuent d'être collectés, mais les routes du NOSO restent impraticables et les assassinats impunis.

Les conséquences d'une parole pontificale qui se cherche

À court terme, cette visite risque d'être perçue comme une opération de communication sans substance. Les camerounais observeront chaque geste, chaque discours. Si le Pape bénit les foules sans évoquer les crimes contre le clergé ni la guerre dans le NOSO, le décalage entre le message spirituel et la réalité matérielle sera criant. À long terme, l'Église camerounaise pourrait voir son autorité morale s'éroder face à la montée des Églises évangéliques et de l'islam. Les jeunes générations, qui vivent au quotidien l'absence de l'État et le silence du Vatican, risquent de se détourner définitivement d'une institution perçue comme complice par son mutisme.

Le test de vérité d'une visite sous haute tension

La venue du Pape Léon XIV ne sera pas jugée sur la ferveur des foules ni sur la beauté des cérémonies. Elle le sera sur sa capacité à nommer les maux qui rongent le pays. Dire un mot sur l'eau qui manque, sur les routes qui tuent, sur les prêtres assassinés dont les familles attendent toujours la vérité. Le Cameroun a besoin de messes, mais il a surtout besoin de justice. Après des décennies de silence, les fidèles sont en droit de se demander : la bénédiction papale peut-elle vraiment coexister avec l'indifférence face à la souffrance d'un peuple ?

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