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© Camer.be : Paul Moutila
- 04 Jul 2026 13:35:47
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CAMEROUN :: La police infiltrée une cérémonie de rasage : l'État a peur d'une barbe :: CAMEROON
Le 3 juillet 2026, à Yaoundé, le journaliste Souley Onohiolo a rasé la barbe qu'il portait depuis huit mois en signe de protestation contre l'immobilisme du régime de Paul Biya mais la présence de la police politique à la cérémonie a transformé un geste symbolique en une affaire d'État révélatrice des dérives sécuritaires du Cameroun.
Il est midi, dans le quartier populaire d'Essos à Yaoundé. Une chaise. Un barbier. Une caméra. Et une barbe blanche, longue, fournie, presque biblique, qui tombe comme un linceul sur le visage de Souley Onohiolo.
Devant lui, une foule de confrères journalistes, de curieux, de militants. Et, dans l'ombre, des agents de la police politique.
Ce vendredi 3 juillet 2026, le célèbre journaliste du quotidien Le Messager met fin à huit mois de ce qu'il appelait sa « grève de beauté » un pari insensé qui l'a vu refuser de se raser tant que le président Paul Biya n'aurait pas nommé un nouveau gouvernement . Mais ce que personne n'avait prévu, c'est que cette cérémonie de rasage, d'abord anodine, deviendrait une scène de surveillance d'État.
Car au Cameroun, aujourd'hui, une barbe n'est plus une barbe. C'est un acte politique.
Huit mois de résistance capillaire
Tout commence le 6 novembre 2025. Sur un plateau de télévision, Souley Onohiolo, journaliste chevronné au quotidien Le Messager, lance un défi aussi simple que provocateur : il ne touchera plus à sa barbe tant que le président Paul Biya n'aura pas formé un nouveau gouvernement.
Le gouvernement en place est en poste depuis 2019. Les promesses de remaniement se succèdent. Le 31 décembre 2025, le chef de l'État annonce un remaniement imminent. Promesse réitérée le 10 février 2026. Rien ne bouge.
Pendant huit mois, la barbe du journaliste pousse. Elle envahit son visage, recouvre sa bouche, devient presque impossible à ignorer. Ce qui était parti comme un « caprice », selon ses propres mots, se transforme en une « révolte personnelle et silencieuse ».
Une barbe pour tout un peuple
Au fil des mois, cette barbe blanche devient le reflet de l'exaspération d'une nation en attente de renouveau. « Tout cela a fait en sorte que le challenge devient de plus en plus grand, confie Souley Onohiolo à RFI. Je me disais qu'un président de la République ne peut pas faire trois sorties pour parler la même chose et puis il ne fait rien. »
La « grève de la barbe », comme la surnomment les observateurs , captive l'attention du public camerounais et même au-delà. RFI lui consacre un article. Les réseaux sociaux s'emparent du symbole. La barbe de Souley Onohiolo est devenue, malgré elle, le symbole le plus visible de l'attente d'un peuple qui n'en peut plus d'attendre.
Une cérémonie sous surveillance
Le 30 juin 2026, un comité d'organisation annonce l'« Opération Tomber la barbe ». La cérémonie est placée sous le haut patronage de Dieudonné Mveng Balla, promoteur de la chaîne Info TV. L'événement est présenté comme « singulier et inédit », réunissant « le gotha des médias du Cameroun et du monde entier ».
Mais ce qui devait être une simple cérémonie de rasage tourne à l'incident diplomatique. La police politique est présente. Des agents en civil, des notes de service, des cachets administratifs. Un déploiement sécuritaire disproportionné pour un homme qui, simplement, décide de se raser.
Le discours : « Je ne suis pas un lâche »
Avant de laisser tomber sa barbe, Souley Onohiolo prend la parole. Ses mots résonnent comme un manifeste :
« Qu'est-ce que je n'ai pas lu ? Qu'est-ce que vous n'avez pas lu ? J'ai pris l'engagement de ne jamais répondre. On m'a croqué sous toutes les formes. On m'a imaginé en deux-mille-un, un trente-deux. (...) Je ne suis pas un lâche. Parce que je ne défendais aucune idéologie. Je vais dire que tout est parti d'un caprice. Et le caprice s'est transformé en une révolte personnelle et silencieuse. »
Il avoue ensuite ce que beaucoup pensent tout bas : qu'il est convaincu depuis 2011 que Paul Biya ne peut plus gouverner. Il évoque la modification de la Constitution en 2008 qui a fait sauter le verrou de la limitation des mandats. Il dit tout haut ce que les Camerounais murmurent dans le secret des chaumières :
« Il était venu temps, en deux-mille-dix-huit, pour monsieur Biya de partir au village. De laisser la place. »
La réaction : l'opposition salue, le régime s'inquiète
Louis Marie Kakdeu, vice-président du Social Democratic Front (SDF), réagit à l'événement. Il salue l'initiative du journaliste, tout en rappelant la dureté de la répression politique au Cameroun :
« Big Soul n'a même pas tenu un an. Il a déclaré : "Je tourne la page". Il a abandonné. C'est son droit. Mon problème est que les spectateurs de la scène politique camerounaise ne mesurent jamais combien il est difficile de porter une cause militante dans ce pays. »
Il appelle au respect pour ceux qui, depuis 36 ans, résistent dans l'ombre, loin des projecteurs.
Une dérive inquiétante
Ce qui s'est passé le 3 juillet 2026 à Yaoundé dépasse la simple anecdote capillaire. La présence de la police politique à une cérémonie de rasage révèle une dérive grave de l'appareil sécuritaire camerounais.
Au Cameroun, les attaques contre les journalistes sont monnaie courante. Le pays est classé 135e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Il est « très risqué de travailler comme journaliste au Cameroun, et la protection des médias continue de se détériorer ».
Mais cette fois, ce n'est pas un reportage critique qui est visé. C'est une barbe. Un symbole. Un geste de protestation pacifique. En infiltrant cette cérémonie, l'État camerounais envoie un message clair : aucun espace de liberté, même le plus anodin, ne lui échappe.
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