LA CRISTALISATION ANTI-BAMILEKE ET LES BALBUTIEMENTS DE LA DEMOCRATIE AU CAMEROUN
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LA CRISTALISATION ANTI-BAMILEKE ET LES BALBUTIEMENTS DE LA DEMOCRATIE AU CAMEROUN :: CAMEROON

Si les dirigeants post - coloniaux au Cameroun ont échoué quant à leur aptitude à apporter la DÉMOCRATIE, La LIBERTÉ et la PROSPÉRITÉ, on ne peut en dire autant s’agissant de l'intelligence politique qu'ils ont déployée pour promouvoir la division des peuples sur des bases ethniques ou tribales, reproduisant à la perfection la politique coloniale du « DIVISER POUR RÉGNER ».

En effet, la manipulation des matériaux fissiles de l'ethnicité, pour en faire l'arme atomique de survie de la satrapie camerounaise, est un art maîtrisé du régime néocolonial de Yaoundé. Dès lors, conjurer ce qui apparaît finalement comme une politique d'apartheid tribal, est un défi intellectuel et politique pour l'opposition qui aspire à gouverner un peuple piégé par la question ethnique encore appelé ethnocentrisme ou tribalisme.

Paul BIYA qui s'est illustré comme une véritable catastrophe managériale pour le Cameroun, a plongé son pays dans l'obscurantisme et la misère après 43 années de dictature. Dans ce cadre, il se situe dans le prolongement des politiques coloniales de fragmentation ethnique en développant une véritable industrie de la haine de l'autre, dont le summum a été atteint avec la guerre au NOSO.

Dans cet ordre d'idées, outre les anglophones, les Bamiléké qui ont subi des massacres pendant la période des indépendances, apparaissent encore ici comme une des grandes victimes de ce système inique, que MONGO BETI dans sa revue AGIR ICI SURVIE, qualifiait déjà "d'offensive tous azimuts contre les Bamileké" et que le savant Achille MBEMBE appelle une « une phobie irrationnelle, une haine atavique des Bamiléké… ».

La dernière élection présidentielle et l'actualité récente des persécutions de ce peuple, des débats politiques au Cameroun, des assassinats de Bamiléké à répétition dans le Sud, nous offrent le spectacle affligeant de la métastase du tribalisme anti-Bamiléké dont Maurice Kamto est aujourd’hui la figure sacrificielle.

Dès lors, le changement qu'il incarne et pour lequel une majorité de Camerounais sont favorables, est présenté par les adeptes du statu quo comme une dangereuse agression contre la République par l'ethnie bamiléké, en inoculant dans l'opinion l'idée qu’un Bamiléké est génétiquement impropre à diriger le Cameroun...

L'EXCLUSION POLITIQUE DU BAMILEKE COMME ENJEU CRUCIAL DE LA POLITIQUE COLONIALE

La politique coloniale au Cameroun s'élabore autour de deux postulats : 

· casser la conscience nationale pour dominer,

· rechercher l'ennemi de l'intérieur pour diviser. 

Susciter l’antagonisme ethnique est donc la méthode. 

En mars 1960, le lieutenant-colonel Lamberton écrivait : « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec, dans sa chaussure un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique, les Bamiléké (…), sans doute le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes Bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s’en désintéresser : ne s’est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État et, ces problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus ? ».

C’est cette philosophie qui guidera l’action française de répression des Bamiléké, alors massivement engagés dans le mouvement indépendantiste des années 1950-1970, composé majoritairement des ressortissants Bassa et Bamiléké, fera entre huit cent mille et un million de victimes.  Aujourd’hui, d’aucuns n’hésitent pas à parler, par référence à cette macabre statistique, de véritable génocide Bamiléké perpétré par l’État colonial dans un premier temps, puis par le pouvoir installé au lendemain de l’indépendance dans un second. Il s'agit donc là d'un peuple qui a une histoire singulière au Cameroun.

En effet, les gouvernements successifs de AHIDJO et BIYA ont repris à leur compte ce principe : « diviser pour régner ». Cette politique connaît une validation constitutionnelle d’une citoyenneté modulée par l’ethnie dans la Constitution de 1996, qui discrimine les citoyens « autochtones », des citoyens « allogènes » (originaires d’une autre région que celle où ils résident).

Les Bamiléké, peuple de migrants, historiquement disséminés sur l’étendue du territoire national, se retrouvent maintenus en position de boucs émissaires. Largement écartés de l’emploi public, ils se concentrent souvent dans l’activité commerciale. N’y a-t-il pas là preuve de leur volonté de domination économique ? Diront les théoriciens du complot bamiléké...

Un rappel historique sur la savante alchimie mise en place pour contenir le peuple "délinquant" Bamiléké permet de donner plus de lumière à ce propos et nous indique que AHIDJO et BIYA sont de parfaits exécuteurs testamentaires de la colonisation.

L‘HISTOIRE DE L’EXCLUSION POLITIQUE DU BAMILEKE

Les premiers partis politiques de l’Etat du Cameroun, à l’exception de l’U.P.C. très implantée en pays Bassa et Bamiléké, seront de près ou de loin parrainés par la France à travers le mentor, Louis Paul Aujoulat :

- Le Bloc Démocratique Camerounais (B.D.C.), section locale des indépendants d’outre-mer, a pour président M.Philémon Sakouna et M. Benoît Bindzi pour Secrétaire général ; le Dr Aujoulat qui fut longtemps son grand leader, reçu un jeune du Nord, M. Ahidjo dont la carrière allait connaître un succès rapide. Le mouvement étendait son influence surtout dans les régions du Centre et les milieux urbains de Yaoundé, Douala, Ebolowa. Il dispose d’un journal: « le Cameroun de demain » que dirige M. André Fouda, bientôt Maire de Yaoundé.
C’est sur les cendres du BDC que M. Ahidjo lancera l’Union Camerounaise qui demeure aujourd’hui à travers ses dénominations successives (UNC, RDPC) le parti de la majorité ;

- L’Union Social Camerounaise (USC) de M. Okala, s’apparente à la SFIO française ;
- L’Evolution Sociale Camerounaise (ESOCAM) fondée Pierre Dimalia, a pour leader Guillaume Bisseck et Thomas Tonye. Son ambition est de s’opposer à l’UPC ;
- L’Unité d’Action France-Cameroun de M. Satougle ;
- Le Front National de Guillaume Bagam ;
- Le Comité de coordination du Cameroun de M. Claude Akono ;
- Les Démocrates Camerounais de M. Mbida ;
- Le Mouvement d’Action Nationale Camerounaise des MM. Assale et Soppo-Priso ;
- L’Union des Populations du Cameroun (UPC) de Um Nyobé, Kingué Abel et Ouandié Ernest, etc.

Tout ceci donnera naissance à deux groupes: celui de l’élite camerounaise dite de la légalité, composée d’anciens députés français et assimilés que sont les Soppo-Priso, Eyidi-bebey, André Marie Mbida, Okala, André Fouda, Prince Douala Manga Bell, Ahmadou Ahidjo, Moussa Yaya, Charles Assalé, pour ne parler que des plus en vue, et l’élite dite du maquis que sont Ruben Um Nyobé, Ernest Ouandié, Ngapet et Tchaptchet. 

L’appartenance ethnique des leaders de partis et des personnages suscités n’est donc pas un détail…

Voilà comment fut inoculée dans la politique camerounaise la prééminence de la conscience tribale au détriment de la conscience nationale et citoyenne. Et depuis lors, la question bamiléké nourrit de manière endémique le débat politique.

QUI SONT AU JUSTE LES BAMILEKE POUR SUSCITER TANT DE CONTROVERSES ?

« Ce qui caractérise ce peuple », écrit le révérend père Engelbert Mveng, prêtre jésuite et intellectuel camerounais, « c’est à la fois une ardeur au travail qui ne compte guère beaucoup de concurrents sous les tropiques, un esprit d’économie et de prévoyance qui ne va pas sans une certaine âpreté au gain, une intelligence pratique rare, un individualisme qui s’allie paradoxalement à une vie communautaire sans fissure... Une propension à migrer qui leur vaut le qualificatif d’envahisseurs où qu’ils s’établissent s’expliquerait à l’origine par les fortes densités de population qui caractérisent leur berceau ancestral de la région occidentale : 70 habitants au kilomètre carré contre 13 pour l’ensemble du Cameroun. Par la suite, elle sera surtout motivée par une quête d’ouvertures économiques. Cette Ethnie majoritaire du pays, 4 des 15 millions d’habitants que compte le Cameroun, se singularise aussi par son esprit d’entreprise.

À Douala, par exemple, ville côtière cosmopolite et principal port du Cameroun au fort brassage ethnique, les Bamiléké compteraient pour environ 70 % de la population ! À Yaoundé, capitale politique et deuxième métropole située au sud du pays, ils arrivent toujours en termes démographiques juste derrière l’ethnie majoritaire béti. Généralement représentés, dans l’imaginaire collectif, comme le groupe ethnique le plus entreprenant et le plus prospère en l’absence de toute statistique officielle, ils entretiennent eux-mêmes ce mythe qui les flatte et s’en enorgueillissent en lui opposant, à l’occasion, celui du nkwa (terme péjoratif pouvant s’appliquer à tout non-Bamiléké) paresseux, fanfaron et parasite. Cependant, le dernier recensement de 1976 atteste aux Bamiléké un poids économique loin d’être négligeable : 58 % des importateurs nationaux, 94 % des propriétaires de boutiques dans les grands centres urbains, 75 % des négociateurs de cacao et de café, 47 % des grossistes industriels, 80 % des patrons de la flotte de taxis, 50 % des commerçants informels, 75 % des hôteliers et 50 % des transporteurs routiers interurbains ».

Une supériorité économique qui a dû se renforcer significativement au cours des trois dernières décennies, même si d’autres groupes ethniques accèdent eux aussi, et de plus en plus, à l’accumulation de capital et à l’enrichissement. De fait, après avoir longtemps privilégié l’investissement à court terme et à rentabilité immédiate, débits de boissons et de tabac, hôtellerie, négoce des cultures d’exportation, commerces alimentaires et plus généralement la distribution, les entrepreneurs bamiléké se sont transformés en profondeur et ils ont amorcé un virage, dans les années 1980 et 1990, s’orientant de plus en plus vers des investissements lourds à long terme autrement plus lucratifs dans l’industrie, les services et la banque. 

Un poids économique couplé à la qualité de leurs élites et à un sens poussé de la solidarité communautaire notamment à travers l’outil formidable qu’est la tontine, valent aux Bamiléké d’être au cœur des enjeux de pouvoir au Cameroun. Leurs adversaires les plus virulents, particulièrement nombreux au sein de l’ethnie du dictateur Paul BIYA, les accusant notamment de tirer profit de leur poids démographique et économique, et du contrôle de nombreux médias, pour tenter de s’emparer du pouvoir politique et d’asseoir de la sorte une mainmise totale sur le pays.  Dès lors, dans une stratégie d'isolement, le pouvoir essaye d'agréger à l'ostracisme contre le bamiléké d'autres groupes ethniques... Pour y parvenir, un narratif diabolique est construit autour de cette tribu.

DÉCONSTRUIRE LA PRÉÉMINENCE DE LA CONSCIENCE ET DE LA QUESTION TRIBALE DANS LA POLITIQUE AU CAMEROUN, UN IMPÉRATIF POUR L'ÉDIFICATION D’UN VÉRITABLE ETAT-NATION

Les prétentions hégémonistes qu’on prête aux bamiléké relèvent pour partie du fantasme, et pour partie d’une paranoïa collective qui voudrait systématiquement trouver une intention cachée et malveillante dans leurs moindres faits et gestes. Au demeurant, on ne saurait interdire à des individus de quelque appartenance ethnique ou obédience politique que ce soit d’avoir des ambitions, dès lors que celles-ci s’expriment dans un cadre juridique défini et équitable, garantissant les mêmes droits à tous. Il serait contre-productif de réprimer des compétences et des talents avérés au seul prétexte qu’ils n’appartiendraient pas à la bonne ethnie. 

La cristallisation anti-bamileke est un des facteurs engendrant les balbutiements de la démocratie au Cameroun. Sa prise en compte permet d'envisager des solutions plus pertinentes dans la direction de l'exorcisation de la question ethnique et même de sa valorisation. 

Le peuple camerounais doit se laver du péché originel de l'appartenance ethnique. L'ethnie, dans sa dimension culturelle voire civilisationnelle doit être promue comme une réalité dynamique, un facteur de développement économique social et culturel. 

La perversion de l'ethnicité par les politiques coloniales et néocoloniales, a donc donné naissance à des pouvoirs claniques et à une opposition dont une partie se construit sur l'urgence de survie, sur la nécessité de briser l'ordre établi, par une forme de "tribalisme défensif" ou tribalisme d'auto-défense ou de légitime défense, visant l'instauration d'un ordre politique nouveau, plus démocratique. Il faut donc préconiser l'instauration d'un véritable État de droit et promouvoir une véritable « religion » de la libération des contingences tribales et d'émancipation intellectuelle et spirituelle du peuple camerounais.

Dans cette optique, amener le peuple camerounais tout entier, à prendre la mesure d'une véritable paix est un impératif.  La paix ne doit plus se faire au détriment d'une partie du peuple. L'exigence de paix qui n'est invoquée que pour soumettre les plus faibles doit être repensée.

Le pacifisme intégriste dans une dictature, fait le lit des abus et des génocides. Il ya des moments dans l'histoire des peuples où l'on doit savoir dire : "ça suffit!".

Les Bamiléké, pour le bien du Cameroun tout entier, à l'image de tous les grands peuples de ce monde, ne sauraient faire l'économie de l’auto-libération qui leur est désormais imposée.

Les Bamiéké ne doivent plus assister impuissants, indifférents, aux crimes impunis contre des citoyens, du seul fait de leur origine ethnique Bamiléké, qui ponctuent les conflits ordinaires dans le Sud Cameroun.

Les Bamiéké ne peuvent se résigner à voir travestir leurs institutions traditionnelles, réduites à n’être que des cautions serviles de la plus vielle dictature au monde.

Les Bamiléké comme aucun autre peuple ne doit continuer à accepter d’être impunément, dans l’espace public, en violation de la loi, stigmatisé, diabolisé, humilié, ostracisé…

Pour venir à bout de ce que Achille Mbembe appelle « la phobie des Bamiléké, la haine presque atavique, des Bamiléké… la fixation anti-bamiléké devenue une technologie du pouvoir », les Bamiléké doivent sortir du folklore pour devenir UNE COMMUNAUTE POLITIQUE, pour leur bien et pour le bien du Cameroun tout entier. Ils doivent prendre toute leur part dans l’entreprise de déconstruction de la prééminence de la conscience et de la question tribale dans la politique au Cameroun.

Amedee Dimitri Touko Tom 
Membre fondateur de la Ligue des Droits et Libertés (LDL)
Ancien représentant Ouest Cameroun de Human Wrights Watch (Albert MUKON)
Ancien Conseiller Juridique SDF
Ancien Secrétaire Provincial SDF-OUEST
Conseiller juridique d'associations
Membre fondateur et Secrétaire Général du RESEAU RESPONDERE ADVOCATUS
Analyste Politique

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