Une nuit au « Camp des réfugiés » à Fret Aéroport de Douala.
CAMEROUN :: SOCIETE

CAMEROUN :: Une nuit au « Camp des réfugiés » à Fret Aéroport de Douala. :: CAMEROON

Une vingtaine de sinistrés des démolitions survenues dans ce quartier il y a deux semaines vivent dans des conditions difficiles dans une bâtisse épargnée.

Le ciel revêt peu à peu son grand manteau noir ce lundi 12 juillet 2021 au lieu-dit Fret Aéroport à Douala. Sur le site des démolitions survenues dans ce quartier de la capitale économique il y a deux semaines, les décombres sont encore bien visibles et témoignent de l’ampleur de l’opération. Les ruines s’étendent à perte de vue. Pour se déplacer au milieu de tous ces gravas et bouts de fer enfouis, il faut bien poser le pied et faire preuve de dextérité. Au cœur de ce champ de vestiges, nous rencontrons Ibrahim, un des sinistrés.

Le jeune homme fait savoir que des victimes du déguerpissement avaient érigé de petites cabanes çà et là sur le site après le départ des engins. Mais la gendarmerie de passage a encore tout détruit. Ibrahim pointe ensuite du doigt une maison à l’autre bout, qui a échappé aux engins destructeurs. « La propriétaire des lieux a vidé sa maison et l’a abandonnée. Elle est allée vivre en famille au quartier New-Bell. Mais la maison n’a pas été détruite. Nous y avons trouvé refuge. Nous sommes au nombre de vingt à l’intérieur. Un des fils de cette maison vit avec nous. On appelle là-bas le camp des réfugiés », révèle-t-il, avec un brin de sourire aux lèvres. Ibrahim se propose ensuite de nous guider au milieu des gravas pour aller à la visite de ce camp d’un autre genre. Il est 18h25 lorsque nous franchissons la porte de cette maison en matériaux définitifs.

La pièce centrale (le salon) est dépourvue de meubles. Des plastiques et sacs de marché sont accrochés sur les murs. Ils contiennent les seuls vêtements que les sinistrés ont pu sauver de leurs maisons détruites. Des tissus, nattes et bouts de bâches sont étalés à même le sol. Elles servent à la fois de chaises et de lits. En attendant le retour des autres membres du camp, ils sont sept jeunes assis à même le sol. Soudaïs, lui, est allongé sur une bâche dans un coin. Il a le visage pâle. Déjà une semaine qu’il se plaint de douleurs corporelles et de fièvre. Ses compagnons de fortune ont vite fait de diagnostiquer un paludisme. Soudaïs a pris quelques comprimés chez le petit vendeur ambulant. Il ne reste plus rien dans les plaquettes de médicaments, mais son état ne semble pas s’améliorer.

Moustiques et maladies

Soudaïs articule à peine les mots. Ce soir, il s’est couvert avec un fin rideau de couleur rose. Cet accessoire qui ne le recouvre que de moitié n’est visiblement pas adéquat pour éviter d’éventuels piqures de moustiques qui bourdonnent dans l’air. Le petit ventilateur accroché au mur, qui ne tient plus qu’à une tête moteur et des hélices, n’aide pas non plus. « Il y a trop de moustiques. Même avec six spirales anti moustiques, on ne va rien ressentir. Le ventilateur là diminue juste un peu la chaleur et il est braqué d’un seul côté. Quand nous sommes au complet, on ne ressent rien », se désole un des « réfugiés ». Il ajoute que malgré le fait qu’ils soient à l’intérieur d’une maison, ils ne sont pas épargnés des intempéries. Lorsqu’il pleut, l’eau suinte à travers le plafond fait à base de gerflex. Du sparadrap scotché çà et là sur le plafond témoigne des efforts des occupants pour se protéger de l’eau. Mais rien n’y fait. « On est en cellule. Quand il pleut, on se serre tous d’un côté », se plaint Saliou Mohamadou.

Aussi, une grande marée stagne devant le domicile après les averses. Elle rend l’accès à ce coin de refuge difficile. Par chance, la maison est encore électrifiée. Pour la dernière facture de 2300 F. CFA arrivée il y a quelques jours, les sinistrés se sont cotisés pour la régler. À peine louent ils la grâce d’être alimentés par l’énergie électrique, qu’une coupure survient. Il est 18h52. La pièce est obscure. La chaleur gagne en intensité et le bourdonnement des moustiques est plus accentué. L’entretien se poursuit au clair de la lampe du téléphone portable. Deux occupants sont sortis pour prendre de l’air. Oumarou Farouck, le fils de la propriétaire de cette maison abandonnée, fait son entrée. Dix minutes plus tard, un autre occupant revient de son job. Le compagnon de maladie de Soudaïs ne s’est pas encore pointé. Ce dernier a reçu une balle blanche dans le bras droit lors des casses. « Il se faisait masser, mais il a arrêté par manque de sous », renseigne la maisonnée.

Riz sauté tous les soirs

Mais comment font ces sinistrés pour se ravitailler en eau ? Pour manger ? Les « réfugiés » ont visiblement mis en place des mécanismes de résilience. L’un d’eux, Oumarou, est présenté ici comme le chef. C’est lui qui donne les grandes directives et cordonne les réunions organisées chaque soir pour faire le point. Le ravitaillement en eau se fait sur le site des décombres, à travers les tuyaux béants de la Camwater. Mais il arrive que les propriétaires de ces compteurs qui laissent couler le précieux liquide dans la nature depuis les démolitions viennent engager des procédures pour supprimer leurs abonnements. Du coup, les sources en eau se réduisent. Mais l’équation la plus difficile est celle de l’alimentation.

Les sinistrés le confient sans langue de bois, ils ne mangent qu’une seule fois par jour, lorsque cela est possible. « Le soir, Oumarou, le chef, fait une petite assise. Chacun apporte ce qu’il a. On voit ce que ça donne et on prépare avec », indique l’un des jeunes. Une fois la cotisation effectuée, il faut encore marcher sur près de 300 mètres pour se ravitailler en vivres, le strict minimum. La recette ici est connue d’avance : Du riz. Il est préparé en sauté ou juste cuit à la vapeur. Pas de chance que ce féculent soit accompagné d’une sauce ou de viande. Comme ustensiles de cuisine, le « Camp des réfugiés » n’a en tout qu’une petite casserole, quatre plats et un plateau récupéré des effets abandonnés sur le site des casses, lors des déménagements des autres sinistrés.

Le foyer artisanal est constitué de trois parpaings et des débris de bois que l’on renouvelle à chaque fois, en guise de combustible. « Nous ne sommes que des hommes. On a de grands cuisiniers ici. Le riz sauté, c’est tous les jours. Quand le repas cuit et souvent très tardivement, on réveille certains pour manger. Celui qui est absent perd », informe Arxel Matsa, avec une pointe d’ironie. Il fait savoir qu’il est impossible de manger à sa faim. Et lorsque les petits moyens financiers font défaut pour s’offrir le luxe d’un plat de riz, le recours au ‘’tapioca’’ est vite fait. Ce soir, les quelques sept membres de la famille déjà à la maison attendent le retour des autres pour faire le point.

En aventure

« On est en aventure dans notre propre pays. Nous, on veut juste où dormir », se désole un des occupants. Les habitants du « Camp des réfugiés » sont souvent rejoints par d’autres sinistrés à la quête d’un toit. La maison devient alors petite pour accueillir tout le monde. Tout près, une autre habitation en matériaux définitifs n’a subi que quelques dommages. La toiture tient encore. Elle a abrité pendant un moment des victimes du déguerpissement. « Un jour, le propriétaire de cette maison-là est venu et a chassé tous ceux qui s’y trouvaient. Il a interdit l’accès à sa maison et a installé des gris-gris à l’entrée avant de repartir », raconte Ibrahim, sidéré. Il indique cependant que lorsque la « crise du logement » est importante, cette maison voisine est occupée, et ce malgré la mise en garde du propriétaire.

Oumarou Farouk, qui a accepté accueillir tous ces sinistrés âgés pour la plupart de la vingtaine et de la trentaine, explique qu’il a compati aux malheurs de « ses » frères qui se retrouvent dans une posture pas éloignée de la sienne. « La maison est vide. J’ai été touché dans mon cœur. J’ai trouvé en eux une famille, bien plus que ma propre famille. On reste ici en attendant. Ils n’ont pas choisi de se retrouver dans cette situation et cherchent juste un endroit où mettre la tête », justifie-t-il. Oumarou Farouk relève que sa mère, la propriétaire de la maison, n’y trouve aucun inconvénient. Elle vient d’ailleurs plusieurs fois aux nouvelles sur l’état d’esprit des nouveaux occupants. Quand elle se rend sur place, elle a de la peine à retenir ses larmes.

L’équation de la location Oumarou Farouk apprécie surtout l’ambiance conviviale et l’esprit d’entraide qui y règnent. Les regroupements sont toujours une occasion de commentaires, de blagues. Des vannes, ils en font ce soir également pour se titiller. Lorsqu’ils ne sont pas dans des discussions, les « réfugiés » se divertissent sur leur téléphone portable. WhatsApp est l’application la plus visitée. Oumarou n’a pas la tête à surfer sur son mobile cette nuit. Il compte son argent. Les autres éclatent de rire, mais c’est visiblement pour le réconforter. Oumarou est préoccupé. Il a dans sa poche la somme de 90 000 F. CFA. Déjà plusieurs jours que ce vendeur dans un kiosque de paris sportifs à Douala essaie de trouver un logement à louer, en vain. « On me demande 140 000 F. CFA pour la location. J’ai demandé à payer quatre mois, on refuse. Les bailleurs exigent sept mois. Au fur à mesure que je vais à recherche du loyer, le transport effrite les 90 000 F. CFA de départ », se plaint Oumarou qui n’a pas pour option d’aller vivre chez un proche. Il est un peu sur les nerfs. Le message de réconfort d’un parieur reçu sur son WhatsApp remonte son moral. Il fait écouter l’audio à toute l’assistance, puis il sourit.

« On a vraiment besoin de réconfort comme ça », lâche-t-il. Il reconnait que la plupart d’entre eux mettent la main à la patte pour contribuer à la pitance. Ibrahim par exemple se fait un peu de sous en lavant des véhicules non loin du site des casses. Ce lundi, il a réalisé une recette de 2 000 F. CFA. Il doit pouvoir compter sur cet argent pour apporter sa part de contribution pour la ration. Il doit surtout mettre de côté quelque chose pour payer le loyer de sa mère, à qui il a trouvé un petit studio de 30 000 F. CFA le mois au lieu-dit Shell New-Bell. « Je travaille tous les jours de 6h à 18h. Je dors aux camps des réfugiés. Je suis né ici. Mon cordon ombilical y est enterré », tient à préciser le jeune homme âgé de 27 ans.

Loin des parents

Ces conditions de vie dans le « Camp des réfugiés » n’arrangent pas les parents de tous. C’est le cas de la maman du jeune Saliou Mohamadou qui est partie de Banyo, dans le Septentrion, lorsqu’elle a appris que son fils était désormais sans domicile. « J’avais honte de la voir. Elle m’a proposé de la suivre au village et de me lancer dans les activités champêtres. J’ai refusé. Je lui ai dit que je suis déjà grand », explique le jeune homme, la vingtaine à peine. Deux ans déjà qu’il avait quitté son Banyo natal pour Douala. Pour ses autres camarades de galère, il n’est pas question de retourner au village, mais de se forger pour pourvoir s’établir et venir plus tard en aide aux siens. Plusieurs d’entre eux n’ont d’ailleurs pas revu leur parent depuis le déguerpissement.

Mais les habitants du « camp des réfugiés » ont le sommeil léger depuis quelques jours. Le spectre de nouvelles démolitions plane dans l’air. Ils affirment avoir vu un bulldozer stationné non loin de l’Asecna et craignent de se retrouver définitivement sans abri si une nouvelle opération de démolition est lancée. Ce serait alors la troisième du genre en sept mois dans ce quartier situé à quelques encablures de l’aéroport international de Douala.

Lire aussi dans la rubrique SOCIETE

Les + récents

partenaire

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo

L'actualité en vidéo