Deïdo tie-break
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C’est bientôt la dernière heure de la nuit. C’est ce moment où les snacks-bars régurgitent des grappes de noceurs, groggy d’alcool et du vacarme made in Nigeria qui sert de musique. Les silhouettes titubent dans la pénombre de La rue de la Joie qui dans les faits est un enchevêtrement de rue à angles droits, dédiées à un plaisir rapide, facile mais jamais gratuit.

A l’angle d’une de ces rues, deux braiseuses de poissons sont assises derrière leurs braseros qui rougeoient à peine. Des maters, des sitas, rescapées d’une nuit de vente infructueuse qui a vu la victoire et le départ rapide des plus talentueuses, des plus réputées et des plus efficaces des vendeuses. Trio de compétences dont elles ne disposent pas. Incompétence symbolisée par l’amoncellement de poissons relativement frais sur les comptoirs de fortune et les prolongations qu’elles jouent pour marquer le point de la survie.

Braiser du poisson à Deïdo est une compétition qui requiert de la gouaille, du talent, de l’entregent, du relationnel et bien sûr du poisson. Il est parfois frais, autant que le permettent les multiples allers et retours des invendus entre les frigos et les présentoirs. Mais peu importe sa race, sa présentation, sa fraîcheur, les habitués de la rue de la Joie savent que le poisson c’est le piment. Cette pâte piquante et condimentée qui sublime la chair du maquereau le plus testostéroné.  Un piment qui se transforme en fumée au contact des grillages chauffés au charbon et embaume l’air de la rue. Le fumet zigzague entre les chaises de plastique, s’immisce sur le champ de bataille des tables couvertes de lino criant les louanges de brasseries concurrentes, rattrape les derniers buveurs et implante dans leurs cerveaux l’idée d’un dernier poisson après la der des ders.

« Les mères-ci ! Moi je vais fermer hein… Comme vous n’avez pas fini de vendre là ! »

C’est Fifi. Officiellement tenancière de bar, officieusement pute sur le retour. Elle tacle les soiffards, ceux que l’alcool anesthésie et aveugle au point de leur faire oublier les callosités de ses mains et le dégradé de sa peau martyrisée par l’hydroquinone. Autant que la nuit, l’alcool à dose suffisante rend tous les chats gris, verts ou bleus, à moins que ce ne soient les observateurs de chats qui deviennent daltoniens…

La terrasse du bar de Fifi sert de restaurant aux deux braiseuses et une fois fermé, elles ne peuvent que vendre à emporter. Mais qui emporte du poisson d’ici ? Tout ce qui est fait à Deïdo se consomme à Deïdo. Les lumières crues des ailleurs que sont Bonamoussadi ou Bonapriso ne manqueraient pas de lever le voile magique.

Les braiseuses haussent les épaules. Elles savent que Fifi bluffe. Le vrai signal de fermeture est l’arrêt des haut-parleurs antiques qui crachotent les modulations d’Emile Kangue sur Douala info. D’ailleurs le soiffard que doit embarquer Fifi n’est pas encore assez saoul pour se décider à conclure sa soirée avec la vieille peau.

Mais le temps presse et les deux sitas savent que c’est la dernière ligne droite. Celle qui déterminera de quoi demain sera fait.

Ça y est, le First-T commence à se vider. Un petit groupe s’écarte du troupeau qui ondule vers les véhicules et les motos. Le mâle dominant titube. Trois courtisanes le guident vers le caniveau où il pisse longuement en racontant pourquoi il ne viendrait plus boire à Deïdo.

« Tu ne peux pas venir dépenser dans un bar et le Dj te manque de respect… hic ! Avec la musique naïja… hic ! Petit pays est mort ? hic ! »

Les filles savent qu’il ment. La polémique sur la musique date de la remise de la note, la douloureuse, celle qui l’a fait blêmir et rire jaune en payant : « La bière du First-T ci hein !  On fabrique ça avec le maïs du champ de Jésus ? »

Elles se taisent, on ne frustre pas un porteur.

Il a fini de pisser. Les courtisanes le drivent vers les deux braiseuses.

Celles-ci attendent de pied ferme, les sens en alerte, étudiant chaque pas déterminant la trajectoire du groupe.

Il s’agit d’un Y invisible dont le point crucial est le nœud qui relie les deux branches. La branche de droite, mène vers sita  Ngando, celle de gauche vers sita Mpondo. Pendant que l’acheteur évolue sur la tige principale, il faut anticiper, prévoir la trajectoire finale, la favoriser, l’encourager. C’est ici que se trouve le talent.

Sita Ngando mène la première attaque. Elle monte au filet, empoigne deux bars luisants et costauds et les fait voltiger au-dessus de l’étal. La fluidité du geste donne l’illusion du mouvement, on croirait les poissons vivants et heureux de servir de coupe-vin à des noceurs peu préoccupés par les heures de travail de leur estomac.

« Voici le bar frais, made in Youpwè. Zéro congelés, pas les honhonhon des chinois. »

Bien qu’impersonnelle, L’attaque est violente, bien placée. Le quatuor oscille vers la branche droite.

C’est sans compter avec la riposte de Sita Mpondo. La rusée braiseuse qui mise sur les appétits luxueux des péripatéticiennes déploie et tient à bout de bras une magnifique sole qui n’aurait pas démérité un prix dans un concours de beauté dédié au poisson.

« Mes filles, voici le poisson qui vous ressemble. Le poisson des filles de l’heure, celles qui n’aiment pas les bourratifs. »

Si le poisson est plat, l’argument lui est de poids. Une exclamation d’étonnement gourmand fuse dans le groupe : A nyambè !

Mais sita Mpondo a mal anticipé. L’acheteur-payeur est radin et après l’épisode du First-T, il envisage d’un mauvais œil cette invitation à alléger son portefeuille. Les filles pendues à ses bras, il fait tituber le groupe plus profondément vers la droite et les bars de Sita Ngando.

Cette dernière n’a rien perdu de l’échange et c’est tout sourire qu’elle réplique dans un bassaa parfait : « mes filles ne peuvent pas venir manger le poisson à Deïdo et ne pas me faire la recette. »

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