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Cameroun, De Augustin KONTCHOU Kouomegni à  Issa TCHIROUMA Bakari : la communication gouvernementale entre splendeur et dérision. :: CAMEROON
CAMEROUN :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Roger KAFFO FOKOU
  • mercredi 15 août 2018 12:09:00
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Cameroun, De Augustin KONTCHOU Kouomegni à  Issa TCHIROUMA Bakari : la communication gouvernementale entre splendeur et dérision. :: CAMEROON

Affaire Issa Tchiroma Bakary: voici ce que Monsieur Roger KAFFO FOKOU, enseignant, écrivain et syndicaliste écrivait il y a quelques temps déjà sur ce monsieur, publié alors dans "Germinal" 

Au début des années 90, lorsque nos pavés flambent, que Ngoa-Ekelle s’embrase et que nos villes se meurent, le pouvoir établi se choisit comme communicateur un certain Augustin KONTCHOU KOUOMEGNI, professeur de science politique, ancien gestionnaire de l’école des cadres du parti, comme l’on disait à l’ère du parti officiellement unique. 

Vers la fin des années 2000, ce fauteuil dont on ne sait plus s’il faut le considérer comme prestigieux ou pas échoit à un certain Issa TCHIROUMA Bakari, ingénieur dit-on des écoles françaises (sacrée référence n’est-ce pas ?), véritable curiosité politique bien de chez nous. A bien des égards et malgré le fait que M. Tchirouma soit encore en fonction comme tient encore debout en tremblotant le système qu’il sert, l’on peut déjà affirmer que les deux personnages symbolisent deux moments extrêmes de la communication gouvernementale camerounaise à l’ère du multipartisme, deux moments qui ouvrent et sans doute clôturent le tracé d’un parcours presque archétypal. De Kontchou Kouomegni à Tchirouma, un certain ordre « crapulaire » semble être passé de l’affirmation au crépuscule, comme le montrent la pagaille et la panique que sème chaque jour l’opération dite « épervier ».
 
A scruter distraitement les deux personnages, l’on pourrait être tenté de dire qu’ils n’ont en commun que d’avoir serré amoureusement sur leur poitrine, chacun en son temps, le portefeuille convoité de la communication de M. Biya, que certains veulent continuer à considérer comme un ministère de souveraineté (cf. Dakole Daïssala dans Mutation du 28 juillet 2009). Ce serait une erreur : Kontchou et Tchirouma sont surtout deux visages de la servilité au bénéfice d’un monarque qui, par son côté fantasque et insensible, rappelle irrésistiblement Ivan le terrible de la Russie du XVIè siècle. Mais ces deux visages sont des facettes différentes au point de paraître opposées.
 
M. Kontchou portait apparemment sa servilité avec une certaine morgue, presque avec de l’arrogance. Il faut dire que comme un certain Joseph Owona, il sortait fraîchement des amphithéâtres de l’université où il avait eu l’occasion de se faire applaudir par une jeunesse pour laquelle les vernis du savoir comme de l’intelligence brillent d’un éclat qu’elle n’hésite pas à trouver authentique. En face d’un peuple qu’il avait contribué à maintenir dans l’ignorance et à dépolitiser, M. Kontchou se sentait investi d’une assurance inexpugnable, et, comme le disait un célèbre personnage de Césaire, n’hésitait pas à brandir la férule à la face d’une supposée « nation de cancres ». Cependant, le soin que M. Kontchou mettait à soigner son apparence extérieure, à maniérer son verbe, n’avait pas pu échapper aux observateurs attentifs : il désignait le digne politologue comme un homme de l’extérieur, à la carapace épaisse mais sous laquelle il n’y avait pas grand-chose à trouver. Sûrement grand lecteur de Nicolas Machiavel, de Hegel et autres pragmatistes comme les légistes chinois du IIIè siècle avant notre ère, M. Kontchou fait partie de ceux qui ont théorisé l’affirmation à tout prix de l’autorité de l’Etat dans les années 90, y compris contre le bon sens le plus élémentaire. Aux yeux de tous ceux pour qui tout ce qui brille est or, M. Kountchou était certainement une figure prestigieuse et un illustre communicateur : il avait le verbe étincelant, le tour de phrase recherché, le ton docte, le savoir démonstratif et la culture indiscrète, et surtout, la verve sarcastique et vitriolée quand devant le tribunal de sa puissance ô combien éphémère, s’égarait quelque baudet qui en passant avait tondu l’herbe de quelque pré appartenant à quelque féodal du système. 

Oui : l’on pourrait presque sans se tromper affirmer que M. Kontchou était dupe de lui-même : il ne semblait pas se rendre compte à quel point il était servile dans sa relation au système et à celui qu’il incarnait : son intelligence, sa rouerie, son apparente puissance n’existaient que par ce dernier, dont au fond il n’était que l’une des ombres, l’un des prolongements temporaires et définitivement révocables. L’on se souvient de l’exercice de communication auquel M. Kontchou se livra dans le cadre du débat précédant la fabrication de la Constitution à ce jour inappliquée du 18 janvier 1996. Alors que notre « prodige » devait le croire magistral, M. Biya le sanctionna d’une note cinglante pour … incompétence sémantique ! Aussi, l’une des différences fondamentales entre M. Kontchou et M. Tchirouma tient-elle à ceci que le premier nourrissait une illusion naïve et dangereuse : il se croyait indispensable au système, et il le croyait si fort qu’il n’avait de cesse de mettre en scène son indispensabilité, en une multitude de tableaux d’une représentation à rebondissements. « Un bon joueur ne manque pas d’équipe ! », affirmait-il avec force et peut-être conviction. Il faut espérer pour lui qu’il figure encore sur la liste des réservistes de la sélection officielle, alors que l’on se demande si le match va s’achever ou rentrer dans la phase des prolongations prolongées. En attendant, comme tous ses paires de l’ère des prédations vertigineuses, il doit avoir mis de côté un épais matelas qui lui permet de s’imbiber de bons vins et whiskies pour le cas où l’attente pourrait durer un tantinet plus que prévu. 

Quant à M. Issa Tchirouma Bakari, il semble porter sa servilité avec la sincérité et l’ostentation d’une pancarte de défilé : il est un franc serf pour ne pas dire servant. Ingénieur ou pas des écoles françaises, il a décidément le verbe mal assuré, le tour de phrase brouillon, mais le sourire particulièrement éclatant. A l’ombre de M. Biya où il joue les lampadaires, il s’évertue à s’assurer qu’il ne puisse exister aucun quiproquo sur son statut ; afin que son image ne soit pas brouillée, il tâche à ce qu’il soit clair et limpide pour tous qu’il n’est pas un collaborateur mais un serviteur. M. Fame Dongo a, paraît-il, eu lui aussi l’extrême honnêteté (quel paradoxe, utiliser certains mots dans certains contextes n’est-ce pas ?) d’avancer le mot « esclave ». Personne n’aurait osé aller si loin, parlant des messieurs que l’on a coutume d’appeler des hauts commis de l’Etat. Heureusement, c’est eux-mêmes qui nous le disent. Mais à regarder avec attention M. Tchirouma, lorsqu’il tente de se dissoudre dans le mur du couloir d’un palace parisien pour laisser le maximum de place à M. Biya et accessoirement bien montrer son insignifiance d’ombre à ce dernier, lorsqu’il sert à son protecteur son sourire le plus courtisanesque à l’occasion d’une cérémonie de présentation de vœux, oui, à l’observer attentivement, peut-on encore oser prétendre que M. Fame Dongo, lorsqu’il parle d’esclave, se livre à un exercice de rhétorique ? Il y a là, avouez-le, une sorte de bouffonnerie qui confine aux comiques de geste et de situation du théâtre où, comme l’a montré l’univers d’Alfred Jarry, le comique côtoie presque toujours le tragique. M. Tchirouma est en plus une énigme : il aime à communiquer et multiplie les points de presse, dans lesquels il joue constamment, on le jurerait, son propre personnage dans une mise en scène invariablement cocasse. Un peu comme s’il invitait la presse et le public à un boulevard permanent. Mais il ne s’agit là que d’insignifiants problèmes de forme, n’en déplaise aux juristes qui prétendent que la forme lie le fond. Le problème, c’est qu’avec M. Tchirouma, l’on est toujours à se demander si la forme ne tient pas tout simplement lieu de fond.
 
Vous savez, lorsque vous avez affaire à un monsieur qui n’hésite pas à se livrer à la gymnastique toujours périlleuse du grand écart, il vous est très difficile de parler du fond de sa pensée. Nous touchons là à l’une des différences entre M. Tchirouma et M. Kontchou : c’est que déjà étudiant en France, le second était conservateur et solidaire du système en place. Certaines mauvaises langues prétendent qu’il aurait manifesté à l’époque pour l’exécution de Wandji Ernest alors que d’autres Camerounais se mobilisaient contre. Comme quoi il y a toujours eu chez cet inimitable politologue une fidélité de chien pour ses maîtres. Quant au premier, il lui est arrivé de jouer, avec un bonheur discutable, à être un opposant au système établi. A l’époque, il n’hésitait d’ailleurs pas à traiter M. Biya de tous les noms d’oiseaux : « Vous avez, lui disait-il, du fait de votre mauvaise gouvernance notoire, ramené le Cameroun sur le banc des pays pauvres très endetté ». Ou encore, autre morceau choisi, « l’expérience a prouvé que le Renouveau porte la poisse comme la nuée porte l’orage. L’échec lui étant à ce point consubstantiel qu’à son contact l’or le plus pur se transforme en ordure ». Eh bien, prenons M. Issa Tchirouma au mot : son contact avec le Renouveau doit avoir fait de lui une ordure véritable au jour d’aujourd’hui. La question est : qu’était-il avant cela ? De l’or ou tout simplement un chercheur d’or ? Ses amis de l’UNDP et de l’ANDP pourraient répondre à cette question mieux que nous. Analysant le récent tournant du parcours de M. Tchirouma, M. Dakole Daïssala s’exprime tout en euphémisme, lui dont nul ne saurait sous-estimer la compétence manœuvrière : il parle pudiquement de la conversion de M. Tchirouma. On se croirait en face de catéchumènes ! Et au fait, le Gouvernement de la république n’est-il pas devenu une sorte de chapelle depuis belle lurette ? Dans ce sens, le terme pudique utilisé par M. Dakole pourrait très bien avoir tout son sens. Il n’empêche que lorsque l’on se fait coopter garçon de messe, l’on doit maîtriser pour le moins ses litanies. Ce qui ne semble manifestement pas être l’apanage de M. Tchirouma. Alors, pour quelles bonnes raisons le gouvernement et plus singulièrement M. Biya a-t-il choisi ces derniers temps de confier sa communication à une incompétence aussi notoire ? C’est sans doute que les temps ont bien changé. 

Dans les années 90, la situation était critique et le désastre pendait sous le nez, en permanence : villes mortes, émeutes sur le campus universitaire, effervescence médiatique, doute de la part des partenaires extérieurs… Le pouvoir était sur la corde au-dessus du vide et avait besoin de compétence mais surtout pas de conscience. Le communicateur de l’époque devait être froidement efficace pour contrôler la situation et être capable de faire passer le noir pour le blanc avec conviction. Dans une ambiance d’apocalypse, comme M. Goebbels, M. Kontchou se révéla l’homme de la situation. Parlant de la psychologie de Goebbels, on décrit ce dernier comme « un personnage-clé du « Reich millénaire » niant les crimes nazis et s'indignant des « bombardements criminels » des villes allemandes, si bien qu'on finit par se demander s'il écrivait pour manipuler même la postérité ou s'il croyait en son discours ». Que dire d’autre de M. « Zéro mort » niant les morts de l’université et affirmant une paire de fusils traditionnels saisie chez M. Fru Ndi en mains que ce dernier s’apprêtait à prendre d’assaut la forteresse républicaine ? La communication de M. Kontchou, sérieuse, froide, tranchante, cynique, était glacée comme un bistouri. Elle correspondait à une époque où le régime était prêt à tout et surtout au pire, et pour cette raison, avait besoin d’avoir sous la main un communicateur capable de maquiller des morts par balles en morts par piétinement, des fraudes électorales massives en victoires transparentes et sans bavures. A lui tout seul, M. Kontchou était le symbole d’une époque quand l’opposition valait quelque chose, comptait encore, et donnait des sueurs froides au pouvoir établi.
 
Les années 2000 ont vu toutes les oppositions, institutionnelles et informelles, se dissoudre. Elles ont aussi vu le pouvoir amorcer un processus de dissolution inexorable. Dans un contexte où tous les discours ont été épuisés depuis longtemps, où la réalité ne permet plus d’entretenir la moindre illusion, les ambitions de la communication gouvernementale ont été largement revues à la baisse. Sur quoi communiquer et pourquoi ? Pour quelle efficacité ? Quand les mots deviennent de plus en plus creux et insonores, dans un contexte qui se prête plus au cocasse qu’au tragique, pourquoi ne pas choisir la communication de la dérision dont l’un des registres de prédilection semble être la pantomime ? Et dans cette éventualité, M. Tchirouma, comme bon nombre de nos compatriotes, n’a-t-il pas aussi bien le profil de l’emploi ?

15août
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