Mey : « On a écarté Biya de la présidence »
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Dans un entretien exclusif à Jeune Afrique, Aboubakar Ousmane Mey, frère d’un ministre et opposant fraîchement libéré, affirme que Paul Biya, réélu frauduleusement en octobre 2025, n’est plus aux commandes et que le Grand Nord, réprimé par l’armée, était « aux portes du pouvoir ».

LA PAROLE QUI DÉTONNE

Il est l’un de ces politiques que le régime préfère taire. Arrêté, placé en garde à vue pendant six semaines, libéré sans charge. Aboubakar Ousmane Mey n’a pas plié.

Aujourd’hui, il va plus loin que jamais.

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, le frère du ministre Alamine Ousmane Mey l’un des hommes forts du régime lâche une phrase qui pourrait faire trembler le palais d’Etoudi :

« Monsieur Biya existe sur le plan physique, mais sur le plan institutionnel, ce n’est plus lui qui dirige les opérations. »

Selon lui, le président sortant, réélu dans une violence inédite en octobre 2025, n’est qu’une coquille. Une présence physique sans pouvoir réel. Derrière lui, des « opérateurs » mèneraient la danse. Et cette révélation, donne à l’accusation un poids exceptionnel.

Notre enquête décrypte l’interview choc, les non-dits, et les conséquences pour un Cameroun à la dérive.

ACTE I L’HOMME QUI A DIT NON À BELLO

Aboubakar Ousmane Mey n’est pas un opposant ordinaire. Fils d’un dignitaire du Nord, frère d’un ministre poids lourd du régime (Alamine Ousmane Mey, à l’Économie), il a pourtant choisi le camp de la contestation.

Son parcours le rattache à l’UNDP, le parti de Bello Bouba Maïgari, ancien allié du pouvoir devenu critique modéré. Mais Mey a vite compris que Bello n’était « pas réellement dans la course » présidentielle.

Alors, en octobre 2025, à quelques jours du scrutin, il tente une coalition de dernière minute entre Bello et Issa Tchiroma Bakary, le véritable challenger selon lui. Objectif : faire barrage à Paul Biya.

Mais Bello envoie un émissaire pour stopper le projet. Mey refuse. Trente minutes plus tard, la police débarque. Puis le sous-préfet. Mey est arrêté, conduit à Yaoundé, enfermé au GSO (Groupement spécial d’opérations). Officiellement pour « déstabilisation » et « appel à la violence ».

Il restera six semaines en garde à vue. Libéré le 21 novembre 2025, sans aucune charge retenue.

« Lorsque Bello l’a appris, il nous a envoyé un ancien maire UNDP pour nous demander d’interrompre le projet. Nous nous y sommes opposés. Trente minutes plus tard, la police est arrivée. »

« BIYA EXISTE PHYSIQUEMENT MAIS NE DIRIGE PLUS »

La déclaration choc arrive en milieu d’interview. Le journaliste lui demande son regard sur le duel Biya-Tchiroma. Mey ne mâche pas ses mots :

« Monsieur Biya existe sur le plan physique, mais sur le plan institutionnel, ce n’est plus lui qui dirige les opérations. »

L’opposant va plus loin : selon lui, des proches du président membres de sa famille l’auraient « laissé dans la boue des élections » en ne préservant pas sa dignité. Résultat : « Lorsqu’ils se sont aperçus de la réalité, il était trop tard. C’est pour cela qu’ensuite les fusils sont sortis. Des gens sont morts. D’autres sont encore en prison. Certains sont partis en exil, dont le président Tchiroma lui-même. »

Cette analyse d'un président maintenu comme une figure de proue par un entourage qui gouverne à sa place n’est pas nouvelle au Cameroun. Mais qu’elle vienne d’un proche du sérail (frère ministre) lui confère une légitimité glaçante.

Que sait-on ?
- Paul Biya, 92 ans (né en 1933), est au pouvoir depuis 1982.
- Son état de santé réel fait l’objet de nombreuses spéculations, aucun bilan médical officiel n’étant publié.
- Les apparitions publiques sont rares et très codifiées.
- La gestion quotidienne des affaires est souvent attribuée à une « présidence fantôme » composée de conseillers et de membres du gouvernement.

LE GRAND NORD AUX PORTES D’ETOUDI

Autre révélation explosive : la performance inattendue de l’opposition dans le Grand Nord.

Mey affirme que le régime avait verrouillé les relais coutumiers lamibés (chefs traditionnels) et imams en les faisant défiler chez le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh. Mais cela n’a pas suffi.

« Ils ont été obligés de faire appel aux forces de maintien de l’ordre. Sinon, l’affaire était pliée. On peut le dire haut et fort : le Grand Nord était aux portes d’Etoudi. »

Etoudi, c’est le palais présidentiel.

Si l’on en croit Mey, l’armée a dû intervenir massivement dans les régions du Nord pour imposer un résultat différent de celui sorti des urnes. Les affrontements post-électoraux, qui ont fait plusieurs morts selon des ONG, seraient la preuve que le régime a perdu le contrôle de cette région stratégique.

Conséquence politique : le Grand Nord, longtemps bastion du RDPC grâce au leadership de figures comme Bello Bouba Maïgari ou les Ousmane Mey (le ministre Alamine est du Nord), serait en train de basculer. Une nouvelle donne qui pourrait redessiner les équilibres pour les élections locales et législatives à venir.

« MASQUERADE » DE LA VICE-PRÉSIDENCE

Paul Biya a récemment créé un poste de vice-président, mesure inscrite dans une révision constitutionnelle. Pour beaucoup, c’est un signal de succession anticipée.

Mais Mey rejette cette lecture :

« Je suis sûr et certain que Biya ne peut pas être derrière cette mascarade. (...) Comment ce monsieur peut-il se retrouver dans une histoire où on ne comprend plus ce qui se passe ? Il y a forcément une troisième partie qui se joue de tout le monde, y compris du président. »

Selon lui, des forces obscures « une troisième partie » manipulent l’agenda institutionnel. Le vrai pouvoir serait ailleurs, dans des cercles non électifs.

Cette théorie du « troisième homme » (ou tiers pouvoir) résonne avec les accusations récurrentes de « gouvernement de l’ombre » au Cameroun. Sans preuve tangible, elle alimente la défiance populaire envers les institutions.

ACTE V L’OPPOSITION DOIT RESTER DANS L’ARÈNE

Contrairement à ceux qui prônent le boycott des prochaines élections locales, Mey appelle à la participation.

« Chacun a son avis. Même lors de la présidentielle, beaucoup estimaient qu’il ne fallait pas participer. Pour notre part, nous pensions qu’il fallait simplement trouver le bon cavalier. Ce cavalier, Dieu nous l’a envoyé. Nous l’avons souhaité, il est venu et il a fait le travail. Je le félicite. »

Le « cavalier », c’est Issa Tchiroma Bakary, qui a recueilli un score historiquement élevé . Tchiroma vit aujourd’hui en exil en Gambie.

Mey justifie cet exil :

« En démocratie, c’est celui qui obtient le plus de voix qui l’emporte. S’ils ne veulent pas nous remettre ce qui nous revient de droit et qu’ils donnent des ordres aux forces de maintien de l’ordre, il faut trouver comment contourner l’obstacle. Et nous le contournerons. »

L’opposant annonce qu’il met lui-même en place un « appareil politique » pour les prochaines élections. Il n’exclut pas d’être candidat aux législatives, entre Garoua et Kousseri.

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