Il voulait faire payer Amougou Belinga. On l'a forcé à l'exil
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Modeste Mopa Fatoing dirigeait les impôts camerounais et réclamait plus de 10 milliards à un groupe proche du pouvoir. Après l'assassinat du journaliste Martinez Zogo, il a quitté le pays en urgence et n'y est jamais revenu.

Un matin de janvier 2023, l'un des plus puissants hauts fonctionnaires du Cameroun reçoit un message. Court. Précis. Terrifiant.

Sa vie est en danger.

Quelques jours plus tôt, un journaliste avec qui il collaborait discrètement depuis des mois a été enlevé. Son corps mutilé a été retrouvé dans la périphérie de Yaoundé.

Modeste Mopa Fatoing, directeur général des impôts, comprend alors que les réseaux qu'il affronte ne reculeront devant rien.

Il prend une décision que peu auraient anticipée venant d'un homme de son rang : il part.

Et depuis, il n'est jamais revenu.

Le technocrate qui voulait faire payer tout le monde même les intouchables

Modeste Mopa Fatoing n'est pas un personnage ordinaire dans le paysage administratif camerounais. Originaire de Guidiguis, dans la région de l'Extrême-Nord, cet inspecteur principal des impôts formé à la rigueur, passé par la Banque mondiale, a gravi l'intégralité des échelons de l'administration fiscale sans jamais se faire remarquer pour les mauvaises raisons.

En décembre 2018, à 38 ans, un décret présidentiel le place à la tête de la Direction générale des impôts (DGI). Il hérite d'un système où certains contribuables puissants, protégés par des réseaux que personne n'ose nommer officiellement, accumulent des arriérés fiscaux depuis des années en toute impunité.

Mopa décide de changer les règles.

La facture envoyée à l'empire Amougou Belinga

En 2021, la DGI adresse une mise en demeure à Vision 4, la chaîne de télévision de Jean-Pierre Amougou Belinga, homme d'affaires dont l'influence dans les cercles du pouvoir camerounais est notoire. Le montant réclamé : 1 milliard de francs CFA d'arriérés fiscaux, soit environ 1,5 million d'euros.

La réponse se fait attendre.

En 2022, Mopa durcit le ton. Une nouvelle notification sort de ses services. Cette fois, le montant n'est plus de 1 milliard. Il est de 10,8 milliards de francs CFA et concerne non plus seulement Vision 4, mais l'ensemble du groupe L'Anecdote, qui chapeaute plusieurs entités liées à Amougou Belinga.

Selon des sources proches du dossier, certaines de ces entités livraientt des prestations directement à la présidence de la République. Des marchés dont la transparence serait, au minimum, questionnable. « Pour discréditer Mopa, Amougou Belinga a toujours tenté de faire croire qu'il s'agissait uniquement de Vision 4 », confie une source au fait du dossier. « En réalité, le périmètre était bien plus large. »

La contre-attaque : le ministre désavoue son propre directeur

La pression monte. Le groupe L'Anecdote résiste. Et en novembre 2022, quelque chose d'inhabituel se produit : le ministre des Finances, Louis Paul Motaze autorité hiérarchique directe de Mopa , publie une note ministérielle qui désavoue publiquement son directeur général des impôts.

Dans la foulée, sur décision du ministre, le groupe d'Amougou Belinga bénéficie d'un moratoire exceptionnel. La créance fiscale de 10,8 milliards est ramenée à 1,9 milliard. Une remise de plus de 80 % que de nombreux observateurs qualifient ouvertement de sauvetage politique.

Dans les couloirs de l'administration fiscale, l'incompréhension est totale. Un fonctionnaire fait son travail, documente une fraude présumée colossale, et se retrouve contredit par sa propre tutelle au profit du débiteur.

L'alliance avec Martinez Zogo et la stratégie médiatique

Acculé par l'inertie de sa hiérarchie et les pressions croissantes, Mopa opte pour une autre stratégie. Selon nos informations, c'est en coordination avec Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence de la République, qu'il commence à transmettre des documents confidentiels au journaliste Martinez Zogo, figure médiatique camerounaise également très liée à Ngoh Ngoh.

Martinez Zogo sort alors de prison, animé d'un fort désir de revanche contre ceux qu'il tient responsables de son incarcération : Amougou Belinga et le ministre Motaze. Les documents fournis par la DGI deviennent ses munitions.

Sur les ondes d'Amplitude FM, les révélations se succèdent. La présumée fraude fiscale du groupe L'Anecdote devient un scandale public. L'opinion camerounaise découvre l'ampleur du dossier.

Mais le système riposte. Sur Vision 4, des émissions ciblent directement Mopa. Une inspectrice de la DGI est incarcérée à la prison de Kondengui dans des circonstances jugées suspectes par ses collègues.

L'assassinat qui a tout changé

Le 17 janvier 2023, Martinez Zogo disparaît. Quatre jours plus tard, son corps mutilé est retrouvé dans la périphérie de Yaoundé. L'onde de choc traverse tout le Cameroun.

Pour Mopa, ce meurtre est un signal. Plus qu'un signal : une démonstration.

Un contact travaillant au cœur même du réseau qu'il combat l'avertit que sa propre vie est désormais en danger. Le directeur général des impôts, homme de l'État, homme de confiance du président selon ses proches, comprend qu'il ne peut plus compter sur aucune protection institutionnelle suffisante.

Le 25 janvier 2023, une correspondance signée de Ferdinand Ngoh Ngoh est adressée au secrétaire général des services du Premier ministre, faisant état de l'accord de Paul Biya pour que Mopa retourne au Fonds monétaire international. Le lendemain, il quitte le Cameroun pour une « mission de trois mois aux États-Unis ».

Trois ans plus tard, il n'est toujours pas rentré.

Justin Danwe et les zones d'ombre du procès

En juin 2026, le tribunal militaire de Yaoundé, dans le cadre du procès sur l'assassinat de Martinez Zogo, présente un rapport d'expertise qui révèle des contacts téléphoniques entre Modeste Mopa Fatoing et Justin Danwe officier de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), présenté comme le bras armé d'Amougou Belinga dans le rapt du journaliste.

Un lien communautaire unit les deux hommes : l'épouse de Danwe est une « sœur communautaire » de Mopa, au sens des solidarités de l'Extrême-Nord. Ce détail, apparemment anecdotique, prend une tout autre dimension à la lumière des événements.

Danwe jouait-il un double jeu informant Mopa d'un côté, travaillant pour Amougou Belinga de l'autre ? La question reste ouverte, et le procès en cours pourrait apporter des éléments de réponse déterminants.

Ce que l'on sait, c'est qu'un haut fonctionnaire camerounais, réputé pour son intégrité, se retrouve aujourd'hui en exil involontaire. Et que le système qu'il a tenté de réformer est toujours en place.

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