Yaoundé sous l'eau : quand l'inaction politique détruit l'économie du bas peuple
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Une heure de pluie suffit à transformer l'une des artères commerciales les plus animées de Yaoundé en rivière de boue révélant des décennies d'abandon infrastructurel dans une capitale qui attend toujours que quelqu'un répare ce que personne n'a jamais vraiment construit.

Les eaux ont surgi vite. Comme toujours.

En moins d'une heure, l'avenue Kennedy l'une des plus fréquentées, des plus commerçantes, des plus vivantes de Yaoundé s'est transformée en un fleuve brun et boueux qui emporte tout sur son passage : les marchandises, les plans de la journée, les maigres bénéfices d'une semaine de travail.

Les commerçants regardaient. Certains tentaient de sauver ce qui pouvait l'être. D'autres ne bougeaient plus ils avaient déjà tout perdu trop de fois pour s'épuiser à courir.

Ce n'est pas une catastrophe naturelle. C'est une catastrophe administrative. Une catastrophe annoncée. Une catastrophe programmée par des années d'inaction.

Et demain, il pleuvra encore.

Une artère vitale, un problème chronique

L'avenue Kennedy n'est pas une rue ordinaire de Yaoundé. C'est l'une des veines principales du commerce informel et semi-formel de la capitale camerounaise. Des centaines de commerçants, artisans, vendeurs ambulants et petits entrepreneurs y gagnent leur vie quotidiennement. Des milliers de Yaoundéens la traversent chaque jour.

Et chaque saison des pluies, elle se noie.

Ce n'est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière. Les inondations de Kennedy sont devenues, au fil des années, l'un des marqueurs les plus visibles de l'état réel des infrastructures urbaines de Yaoundé loin des discours officiels sur le développement et la modernisation.

Ce que disent les images que personne ne veut voir

Les photos et vidéos qui circulent ce jour sur les réseaux sociaux sont saisissantes. Des motos-taxis immobilisées dans l'eau jusqu'au moteur. Des étals de vêtements emportés par le courant. Des femmes retroussant leurs pagnes pour traverser ce qui était encore, deux heures plus tôt, un boulevard asphaltés.

L'avenue Kennedy est une zone commerciale de premier rang. Elle attire des investisseurs, abrite des commerces formels, des banques, des agences. Sa dégradation lors de chaque épisode pluvieux n'est pas un détail anecdotique. C'est un signal économique fort : l'infrastructure de base ne suit pas.

Et pourtant, rien n'a changé. Pas cette année. Pas l'année dernière. Pas il y a cinq ans.

L'urbanisme au rabais d'une capitale négligée

Le problème de Kennedy est technique autant que politique. Sur le plan technique, le réseau de drainage de Yaoundé est soit inexistant, soit obsolète, soit encombré de déchets que personne ne ramasse systématiquement. Les caniveaux débordent parce qu'ils ne sont pas entretenus. Les eaux de ruissellement n'ont nulle part où aller sinon dans les rues.

Sur le plan politique, le constat est encore plus sévère. Yaoundé dispose d'une Communauté Urbaine, d'une mairie centrale, et de mairies d'arrondissement. Des budgets sont alloués. Des projets sont annoncés. Des appels d'offres sont publiés. Et les inondations reviennent, ponctuelles comme un calendrier.

La question que posent de plus en plus de voix dans la société civile camerounaise n'est plus « pourquoi ça inonde » tout le monde le sait. La question est : où va l'argent qui devrait résoudre ce problème ?

Le coût invisible pour les plus vulnérables

Ce que ne montrent pas les images, c'est la facture humaine.

La vendeuse qui a perdu ses tissus achetés à crédit. Le petit restaurateur dont le matériel de cuisson est hors d'usage pour une semaine. Le mécanicien dont l'atelier de fortune est sous l'eau. Pour eux, une inondation de quelques heures représente parfois plusieurs semaines de revenus perdus sans assurance, sans indemnisation, sans recours.

Ces pertes ne figurent dans aucune statistique officielle. Aucun rapport gouvernemental ne les comptabilise. Elles sont absorbées en silence par ceux qui ont le moins les moyens de les absorber.

C'est ce qu'on appelle, dans le vocabulaire du développement, un « choc asymétrique ». Dans la langue de ceux qui le vivent, c'est simplement : encore une journée gâchée.

Un régime en pilote automatique

La question politique ne peut pas être esquivée. Le Cameroun est dirigé par le même gouvernement depuis plus de quarante ans. Yaoundé est sa vitrine. Et cette vitrine inonde à chaque pluie.

Les critiques pointent une forme d'anesthésie institutionnelle : un système où les problèmes chroniques sont si bien intégrés dans le paysage qu'ils ne provoquent plus aucune réaction d'urgence de la part des autorités. On annonce des études. On inaugure des projets. On coupe des rubans. Et les caniveaux restent bouchés.

Il ne s'agit pas d'un manque de ressources en soi le Cameroun génère des revenus pétroliers, perçoit des taxes, bénéficie de financements internationaux. Il s'agit d'un problème de priorités et de gouvernance locale.

Et maintenant ?

Les eaux finiront par se retirer. L'avenue Kennedy retrouvera son agitation habituelle dans quelques heures. Les commerçants nettoieront leurs étals. Les motos-taxis reprendront leur ballet.

Et dans quelques semaines, quand la prochaine pluie tombera sur Yaoundé, tout recommencera.

À moins que quelque chose ne change. Mais pour que quelque chose change, il faut d'abord que quelqu'un décide que ce problème mérite une réponse pas une promesse, pas un rapport, pas un comité de suivi. Une réponse.

Ce jour n'est pas encore arrivé.

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