Lilia Kilburn -Max Mbakop "Cinéma du Réel s'est imposé comme une évidence stratégique et symbolique"
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FRANCE :: Lilia Kilburn -Max Mbakop "Cinéma du Réel s'est imposé comme une évidence stratégique et symbolique"

L’Américaine et le Camerounais, coréalisateurs du film documentaire « Serpent de Bonanjo », séjournent actuellement à Paris pour présenter ce film parmi les 37 œuvres (françaises et étrangères) en compétition officielle de ce festival.

Votre film documentaire, « Serpent de Bonanjo », tourné dans ce quartier administratif de Douala, est en compétition dans le cadre de la 48e édition du festival Cinéma du Réel qui se déroule à Paris du 21 au 28 mars 2026. Quel aspect de ce quartier souhaitez-vous présenter et pourquoi mettre l’accent sur les monuments vandalisés dédiés aux soldats occidentaux ?

Il est important de souligner que rien n’était planifié. Nous avons d’abord été guidés par les patineurs à roulettes avec lesquels Max Mbakop avait déjà travaillé, par leur curiosité quant à l’installation de la caméra et à l’utilisation d’une caméra 360°. Nous avons également été guidés par ceux qui entraient dans l’espace et partageaient leurs impressions ainsi que l’histoire qui s’y était déroulée. Pour ma part, cette expérience a été enrichissante, car j’ai beaucoup appris de mes voisins. Apprendre l’histoire du Cameroun, c’est apprendre l’histoire du monde. Ce que Lilia décrit comme une expérience d’apprentissage, je l’ai vécu comme un véritable éveil. Bonanjo n’est pas qu’un quartier administratif, c’est une mémoire vivante, parfois inconfortable, souvent silencieuse. C’est dans ces murs que le tout premier président de la République, Ahmadou Ahidjo, a un jour exercé comme télégraphiste, et dans ces mêmes murs que la caméra a fini par s’inscrire. C’est là que la présidence de la République (Douala) étend son influence, et que la statue décapitée du général Leclerc continue de se dresser. Bonanjo porte les marques visibles de notre histoire coloniale. Et c’est précisément la contrainte qui nous y a conduits plus profondément : le jour du tournage, la police nous a interdit de filmer. Cette interdiction, loin de nous freiner, a agi comme une révélation. Elle nous a rappelé ce que le lieu contenait véritablement. Elle nous a contraints à porter un autre regard, à nous concentrer sur ce mur, sur ces monuments endommagés, sur cette parole que les passants portaient sans en avoir pleinement conscience. Que des monuments coloniaux soient vandalisés ne relève pas du vandalisme au sens strict. C’est une forme d’expression. Une réponse populaire, viscérale, à une histoire imposée. Notre rôle de cinéastes était d’écouter cette expression, même lorsqu’elle est douloureuse, même lorsqu’elle est âpre, et de lui donner de l’espace plutôt que de la dissimuler.

Max Mbakop est Camerounais et Lilia est Américaine. Comment votre collaboration s’est-elle développée, de votre première rencontre à la finalisation de ce projet ?

Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’un ami il y a de nombreuses années. Nous avons ensuite poursuivi nos échanges et collaboré progressivement, en parallèle de nos pratiques artistiques respectives. Lorsque nous avons décidé d’achever le film, nous avons dû nous approprier des aspects techniques tels que l’étalonnage des couleurs et la conception sonore. Nous avons ainsi fait appel à nos collaborateurs Felipe Esparza et Ernst Karel.

À ce que Lilia a décrit de notre rencontre et de notre progression commune, j’ajouterai ceci : travailler avec quelqu’un qui vient d’ailleurs, c’est accepter que son regard sur votre propre pays soit parfois plus précis que le vôtre, parce qu’il n’est pas soumis au même poids de familiarité. Lilia observait Bonanjo avec des yeux qui n’avaient pas encore appris à ne plus voir. Cela a également constitué pour moi une forme de prise de conscience.

Comment expliquer le choix de deux langues (français et anglais) ?

Encore une fois, rien n’était prévu. Max et moi regrettons qu’aucune langue autochtone du Cameroun ne soit entendue dans le film. Comme l’a indiqué Lilia, il ne s’agissait pas d’un choix réfléchi, mais d’une réalité de terrain. Le Cameroun est un pays bilingue, et cela s’est imposé naturellement : moi, Camerounais francophone, et elle, Américaine anglophone. La langue suivait simplement l’interlocuteur. Toutefois, ce que je regrette, et Lilia l’a également souligné, c’est l’absence de nos langues maternelles : le duala, le bassa, le beti, le medumba… ces langues qui portent véritablement le souffle de ce peuple. Elles auraient dû être présentes dans ce quartier porteur de leurs héritages. Ce silence constitue une dette que nous espérons combler dans les versions à venir du film.

Comment le film a-t-il été sélectionné pour la compétition du Festival Cinéma du Réel ?

Après les premiers travaux de post-production, nous avons décidé de le projeter devant un public restreint, où il a suscité un vif intérêt. Toutefois, il nous semblait essentiel de le présenter en France, compte tenu du sujet. Nous avions plusieurs candidatures en cours, mais Cinéma du Réel s’est imposé comme une évidence à la fois stratégique et symbolique. Ce film traite d’une relation entre le Cameroun et la France, entre des jeunes qui patinent sur les vestiges d’un passé qui ne leur appartient pas entièrement, entre deux cinéastes que tout oppose et que tout rapproche. Le présenter en France, au cœur de Paris, revenait à boucler une boucle, ou peut-être à en ouvrir une nouvelle.

Étant donné la sensibilité du sujet, le film sera-t-il projeté ailleurs ?

C’est en tout cas notre souhait. Nous avons hâte de le projeter dans d’autres contextes, notamment de présenter la version finale au Cameroun, puisque nous venons d’achever le travail sonore. Il s’agit de la toute première présentation publique de ce film, huit ans après le tournage. Ce n’est qu’un début. Nous déployons les efforts nécessaires pour le faire circuler de festival en festival et assurer sa diffusion à l’échelle internationale. Toutefois, la projection qui nous tient le plus à cœur, celle qui revêt pour nous une dimension presque symbolique, reste sa diffusion au Cameroun, idéalement en 2027, dans le cadre de Repdoul, afin que le film retrouve la terre qui l’a vu naître. D’ici là, nous continuerons à l’affiner et à lui donner toute la maturité qu’il mérite.

Bon à savoir

Née à Boston, aux États-Unis, Lilia Kilburn est artiste et doctorante en anthropologie et pratiques critiques des médias à Harvard, où elle est également boursière du Film Study Center. Travaillant depuis 2012 entre le Cameroun et les États-Unis, elle collabore à des œuvres qui explorent les relations complexes entre ces deux espaces. Elle dispense régulièrement des cours de réalisation cinématographique et a contribué cette année à la programmation publique des Archives cinématographiques de Harvard ainsi que de l’Institut d’art contemporain de Boston.

Max Mbakop est un artiste visuel, photographe et cinéaste camerounais basé à Douala. Fondateur de Kam'Art et directeur artistique de Repdoul, biennale internationale de photographie, il explore depuis plus de dix ans la mémoire urbaine, le patrimoine colonial et les spiritualités africaines à travers la photographie, la vidéo, l’installation et la réalité augmentée.

Photo Max et Lilia –légende : Copyright Léa Rener/Cinéma du Réel.

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