Interview de Maurice Kamto à Libération : «Tout le pays est en déliquescence»
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Très populaire, mais jamais reçu au Quai d’Orsay, le leader du principal parti d’opposition, Maurice Kamto, dresse un tableau inquiétant de la situation dans son pays. Depuis un an, au moins 124 militants de son parti croupissent en prison. Maurice Kamto est pourtant le leader du principal parti d’opposition au Cameroun.

Il aurait vraisemblablement remporté la présidentielle d’octobre 2018, émaillée de fraudes grossières. Entré tardivement en politique, cet ancien haut fonctionnaire a lui-même été emprisonné, puis assigné à résidence. Malgré cette répression constante, il persiste à suivre une voie pacifique, dans un pays déchiré par la présence de groupes islamistes au nord, et sécessionnistes à l’ouest. Alors que la communauté internationale, et singulièrement la France, semble trop souvent inactive face à cette situation explosive, Libération l’a rencontré lors de son passage à Paris la semaine dernière.

Quelle est la situation du Cameroun aujourd’hui ?
Tous les voyants sont au rouge. Sur le front sanitaire par exemple, le pays ne s’est pas relevé du «Covidgate» : le FMI avait accordé un moratoire de trois ans sur le remboursement de la dette, afin que cet argent serve à lutter contre la pandémie. Mais l’argent s’est volatilisé, comme l’a confirmé la Cour des comptes. C’est la même situation pour les préparatifs de la Coupe africaine de football [CAN, ndlr], déjà reportée en 2019 car le pays n’était pas prêt. Or aujourd’hui le grand projet de stade à Yaoundé reste largement inachevé, alors que la CAN est prévue désormais pour début 2022. Depuis dix ans, seuls 40 km ont été construits pour la nouvelle autoroute entre Yaoundé et Douala [les deux principales villes du pays]. En pleine brousse ! C’est absurde. Des sommes folles sont officiellement affectées à des infrastructures qui ne voient jamais le jour. Tout le pays est en état de déliquescence.

La situation sécuritaire semble également préoccupante…
Plus que jamais. Dans l’Ouest, la guerre contre les sécessionnistes anglophones [qui a démarré en 2016] a déjà fait entre 600 000 et 800 000 déplacés internes, souvent livrés à eux-mêmes. Ce qui a fait exploser la prostitution. 40 000 personnes se sont également réfugiées au Nigeria voisin. Or le conflit prend une nouvelle ampleur. Au cours des quinze derniers jours, quinze militaires ont été tués, un véhicule de l’armée a été défoncé par un obus. Les sécessionnistes ont donc désormais de nouvelles armes, plus puissantes. Même le ministre de la Défense l’a reconnu, en déclarant récemment que «la guerre change[ait] de paradigme».

Pourtant au départ, les revendications étaient modestes : des avocats anglophones défilaient pour adapter le code des affaires en version anglaise, des profs voulaient préserver l’enseignement en anglais. Mais au lieu de discuter avec eux, le régime a préféré tirer sur des manifestants désarmés, précipitant les modérés dans les bras des sécessionnistes. Au nord, la situation est tout aussi préoccupante avec la reprise récente des attaques des islamistes de Boko Haram. Même si la situation n’est pas aussi grave qu’en 2015, ils recrutent hélas facilement sur le terreau de la pauvreté alors que tous les projets de développement ont été arrêtés.

Comment réagit la communauté internationale face à ces dérives inquiétantes ?
C’est assez surprenant. Sur des crises moins graves, l’ONU ou l’Union africaine [UA] s’impliquent de façon plus visible. Au Tchad, après le décès inattendu du président Idriss Déby en avril et la prise du pouvoir par son fils, l’UA a nommé un représentant spécial. La crise anglophone a déjà fait officiellement 3 000 morts, certainement le double en réalité, et pourtant la communauté internationale se contente de déclarations inquiètes. Michelle Bachelet, la haute-commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme, s’est rendue à Yaoundé en 2019. Et alors ? Rien n’a bougé. Je crois qu’elle a même accepté de recevoir une médaille des mains du régime, alors que je me trouvais en prison.

«Paris semble trop souvent s’en tenir au credo d’une prétendue «stabilité» et veut surtout préserver les entreprises françaises sur place.» Maurice Kamto, leader du principal parti d’opposition au Cameroun

La France semble tout aussi discrète…
Je crois que le président Macron a joué un rôle dans ma libération en octobre 2019, et je l’en remercie. Ce qui montre que la France a encore de l’influence. Mais je sens aussi une défiance par rapport à quelqu’un comme moi. Je n’avais pourtant que des coups à prendre en m’engageant en politique. Mais Paris semble trop souvent s’en tenir au credo d’une prétendue «stabilité» et veut surtout préserver les entreprises françaises sur place. Tous les grands groupes français sont présents au Cameroun. Mais c’est une vue à court terme. Aujourd’hui le principal créancier du Cameroun, c’est la Chine. Or c’est [le président Paul] Biya, et non Kamto, qui a fait venir les Chinois. La France devrait mieux prendre en compte les dynamiques en cours, s’intéresser aux alternances politiques. En ce qui me concerne, depuis les élections de 2018, malgré mes demandes répétées, je n’ai jamais été reçu par le Quai d’Orsay.

Au moins 124 militants de votre parti, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), sont en prison depuis un an. Quelle stratégie reste-t-il à l’opposition camerounaise ?
Moi je n’ai pas d’armes, je n’ai pas de milice. J’ai toujours défendu une voie légaliste et pacifiste. C’est même écrit sur les pagnes de notre parti : «Nous voulons le changement dans la paix et par les urnes.» Ce n’est pas évident. Après les élections de 2018, nous avons été devant le Conseil constitutionnel et nous avons apporté la preuve que les PV [électoraux] de 32 départements sur 58 étaient des faux. Nous avons épuisé tous les recours institutionnels et juridiques, sans résultat. Depuis la manifestation pacifique du 22 septembre 2020, au moins 124 de nos sympathisants sont en prison. Nous ne connaissons même pas les charges qui pèsent contre eux, ni même pourquoi 116 d’entre eux seront traduits devant un tribunal militaire. Début septembre, leurs avocats ont jeté l’éponge, considérant que la défense était impossible dans ces conditions.

Même nos initiatives les plus désintéressées sont rejetées. Quand je propose d’acheter des masques et du gel pour les donner au ministère de la Santé, celui-ci refuse ! Préférant sacrifier la lutte contre la pandémie plutôt que de me laisser y contribuer. Malgré tout, il faut tenir. Continuer à réclamer la réforme du code électoral, qui autorise par exemple l’instance chargée des élections à garder seule pendant quarante-huit heures tous les PV électoraux. C’est la voie royale pour truquer les résultats. Nous venons de créer une plateforme rassemblant sept partis d’opposition et nous allons faire des propositions pour réformer le code électoral. Nous persistons à essayer d’instaurer un débat.

Vous avez côtoyé le président Biya, au pouvoir depuis 1982, quand vous étiez ministre délégué à la Justice, entre 2004 et 2011… Quel homme est-il ?
Côtoyé Biya ? Mais nombreux sont ceux qui passent au gouvernement sans jamais le rencontrer, vu qu’il n’y a jamais de Conseil des ministres. En réalité, il est très secret, vit entouré d’un cercle très fermé. On dit qu’il veut mourir au pouvoir. Il a déjà, officiellement, 88 ans. Comment son entourage réagira à sa disparition ? Toutes les options sont ouvertes.

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