PREDICATION DU DIMANCHE 12 SEPTEMBRE 2021 Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA
FRANCE :: RéLIGION

FRANCE :: PREDICATION DU DIMANCHE 12 SEPTEMBRE 2021 Rév. Dr Joël Hervé BOUDJA

 Textes : Esaïe 50, 5-9a ; Jacques 2,14-18 ; Marc 8, 27 – 35  

Après avoir parcouru la Galilée, Jésus s’est aventuré en pays païen : à l’est, le grand port phénicien de Tyr puis à l’ouest la Décapole et il y a remarqué les mêmes détresses, les mêmes appels à la guérison et au salut.

A présent il remonte à l’extrême nord d’Israël, aux pieds du mont Hermon là où jaillissent les sources du Jourdain. Dans cette très belle région verdoyante, le roi Philippe a fait édifier une nouvelle ville, modèle séduisant de la grande civilisation hellénistique. Voilà Jésus entre deux mondes, entre la foi d’Israël et la religion grecque. Entre Jérusalem et la cité païenne.

Or Jésus n’entre pas dans Césarée pour dénoncer ses vices : c’est vers Jérusalem qu’il veut se diriger en priorité pour l’appeler, elle d’abord, à la conversion. Nous voici au moment de la grande décision qui coupe l’évangile en deux. Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? » Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. » Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. » Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne. Depuis le début de sa mission, Jésus intrigue : qui donc est ce petit artisan sans titres, sorti de son coin perdu et qui a l’audace d’annoncer la venue du Règne de Dieu ? Un fou, un illuminé ? Un sage aux belles paroles ? Un sorcier auteur de prodiges ? Un révolutionnaire dangereux capable d’attiser la passion révolutionnaire d’un peuple meurtri ? « Que dit-on de moi ? Que disent les gens ? ».

Les apôtres rapportent à Jésus les diverses opinions qui courent à son sujet. Mais brusquement il les accule à se prononcer par eux-mêmes. Sur Jésus il est insuffisant de colporter des rumeurs, de répéter les opinions des autres. C’est : « TOI que dis-tu ? ». Car on ne peut se contenter d’une information : la question engage. « Pour vous, qui suis-je ? » Voilà bien la question que chacun d’entre nous, nous posons à notre conjoint, à notre frère, à notre sœur, à nos parents, à nos enfants. « Pour vous, qui suis-je ? » N’est-ce pas la question que nous voyons dans les yeux des migrants échoués sur une plage, recueillis dans un bateau en mer, repoussés par des agents à une frontière ?

N’est-ce pas la question muette que pose la présence de jeunes étudiants étrangers ? Leurs papiers sont en règle, leur inscription est régularisée, mais ils n’ont pas de bourse, ils n’ont pas d’amis. « Pour vous, qui suis-je ? » C’est la question de tant d’hommes et de femmes arrivés à un certain âge nous posent à nous, qui sommes installés à Paris, ou partout ailleurs. Quel accueil réservons-nous à ces nouveau-venus ? Certes, il ne faut pas les envahir, ni les heurter par une débordante générosité.

Mais il n’est pas interdit de leur sourire, de les saluer et, comme le petit prince avec son renard, de nous apprivoiser les uns les autres. Et Pierre s’exclame : « tu es le Messie ». C’est un éclair dans son âme et dans son cerveau, une illumination. Il n’y avait jamais pensé, mais maintenant c’est clair, c’est évident : Jésus, c’est le Messie. Il est intéressant de noter que c’est Pierre, et pas le disciple que Jésus aimait, qui a découvert cela. Comme quoi, ce n’est pas toujours l’amour ou l’amitié qui nous permettent de bien connaître quelqu’un. Pierre n’est probablement pas le plus intelligent parmi les apôtres, mais il y a en lui une générosité, une spontanéité qui lui permettent de découvrir les choses les plus belles et les plus simples.

La simplicité de son cœur lui a permis de recevoir la grâce de l’Esprit et d’apercevoir la profondeur et la richesse du mystère de ce Jésus qu’il suit et qu’il fréquente depuis des semaines et des mois. Et cette révélation n’a pas lieu n’importe quand. Elle se situe en plein milieu de l’Evangile selon saint Marc. Il y a un avant, où les disciples sont séduits par la personnalité de Jésus. Et il y a un après, où ils apprennent la grandeur et la tragédie du destin du Messie. Jésus leur parle de sa Passion et de sa mort sur la croix, et Pierre le rabroue : non, ce n’est pas ça qui était prévu ; ce qui était prévu, c’est que le Messie apporte la paix et l’indépendance au peuple juif dispersé. Non, ce n’est pas ça qui était prévu pour les chrétiens d’Orient.

Ils étaient réunis dans des églises bondées où ils chantaient la gloire de Dieu. Ils travaillaient dans le bâtiment ou dans le commerce. Ils ont encore un téléphone portable, mais ils n’ont plus de clients qui les appellent. Ils ont encore la clé de leur maison, mais un obus l’a ravagée, et ils n’ont plus que des sandales au pied et la peur au ventre. La foi chrétienne n’est pas une assurance bonheur, ni assurance confort. C’est une ouverture à une vie plus riche, plus profonde, plus aimante. C’est ce qui a poussé Pierre à quitter ses filets et sa barque de pêcheur pour annoncer l’amour de Dieu toujours plus loin, jusqu’à Rome où il mourut sur une croix, seul, abandonné, mais transfiguré par l’amour de Dieu. Et cela pose la question d’accueillir quelqu’un de nouveau, car Jésus était quelqu’un de nouveau, d’inconnu pour Pierre et tous les disciples.

C’était quelqu’un qui leur disait de belles choses et qui les bouleversait. Car accueillir quelqu’un, ce n’est pas l’obliger à être comme moi, de penser comme moi, de croire en Dieu comme moi. Accueillir quelqu’un, c’est comme accueillir un enfant dans une famille, c’est accepter d’être dérangé, de voir la vie autrement, non plus en ayant notre petite personne comme le centre du monde. Accueillir quelqu’un, c’est accepter de recevoir quelque chose de lui, c’est être capable de lui demander : « apprends-moi à aimer Dieu ». J’ai ma petite idée de Dieu, elle n’est pas mauvaise, mais ce n’est qu’une petite idée. Apprends-moi qui est Dieu pour toi et je découvrirai une autre facette du Bien-aimé. Alors nous pourrons tous ensemble nous élancer vers notre Seigneur et Sauveur, emportés par l’enthousiasme de chacun d’entre nous.

Frères et Sœurs dans le Seigneur, Quels pouvaient bien être ces vifs reproches que Pierre fit à Jésus ?   On comprend par la fin de l’Évangile que Pierre voulait, d’une manière ou d’une autre, que Jésus cherche à échapper à la souffrance ; qu’il évite ceux qui le rejettent ; qu’il ne prenne aucun risque pour sa vie.   Dès qu’on apparaît séditieux, on meurt à l’époque ; le moindre mouvement de foule est réprimé dans le sang. Peut-être Pierre a-t-il peur pour lui-même ; peut-être Pierre a-t-il peur pour eux tous ; peut-être pense-il, comme tant d’autres, que si Jésus meurt, ce sera alors la preuve qu’il s’est véritablement trompé, la fin de toutes leurs espérances.

La Torah le dit, et c’est la Loi, les faux prophètes sont mis à mort. L’apôtre Paul aussi l’écrira : la mort de Jésus est un scandale pour les juifs parce qu’elle fait de lui un imposteur. De quoi un sauveur incapable de se sauver lui-même peut-il nous sauver ? On rejoint là les moqueries lancées à Jésus alors qu’il agonise : « Sauve-toi toi-même, descends de la croix, Messie d’Israël ! » (Mc 15, 30).  Et peut-être nous-même, au fond de notre cœur, espérons-nous échapper à la mort et à la souffrance. Peut-être y en a-t-il ici qui pensent que le salut offert par Dieu signifie la fin de toute souffrance. Comme si « être un bon croyant » devait préserver du malheur.  

« Derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »  Le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas très engageant.   « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. »  On a l’impression de se rapprocher du fameux discours de Churchill : je n’ai à vous promettre que du sang, de la sueur et des larmes.

De quoi le Christ nous a-t-il sauvés ? Des blessures de l’âme ? De la douleur physique, des souffrances spirituelles ? Pensons-nous être sauvés des humiliations et des outrages parce que nous sommes chrétiens ? Préservés du mépris et des insultes grâce à Dieu ? Pensons-nous que notre foi nous évitera d’avoir encore le cœur brisé ou l’âme triste ? Y en a-t-il ici qui croient que le Christianisme permette en ce monde d’échapper au mal ?   Et bien dans un sens : oui. Et la réponse est donnée dans ces magnifiques passages du livre d’Esaïe qu’on appelle les « Chants du serviteur souffrant » dont nous venons de lire un court extrait.   Ça vaut la peine de se pencher sur la structure poétique de ce texte.

On est dans un contexte particulièrement violent : le serviteur, qui n’est pas identifié, se fait frapper, humilier ; on lui crache dessus. Lui reste stoïque, comme si les outrages ne l’atteignaient pas. On comprend que le combat est un combat pour la justice ; que l’outragé tient bon parce que Dieu est à ses côtés.

Mais c’est dit très subtilement, par de courtes phrases qui suggèrent la relation spirituelle et dont la douceur contraste avec la violence du reste.   « Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; Il est proche, Celui qui me justifie. Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense. »  Tout est dit dans ces quelques mots susurrés, jalonnant le déferlement de la violence qui parsème tout le texte.  Ce qui sauve le serviteur souffrant, c’est de se laisser envahir par la parole de Dieu, c’est à dire par le commandement d’aimer.  

« Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille. »  Remplaçons dans ces quatre strophes « le Seigneur mon Dieu » par l’amour. Et plaçons-nous dans l’esprit d’une personne qui endure la souffrance et le mépris : L’amour m’a ouvert l’oreille ; il vient à mon secours.  Il est proche c’est lui qui me justifie. Voilà l’amour, il prend ma défense.   Et on sait que Jésus n’aura que des paroles d’amour pour ceux qui le crucifient.  

Alors si vous le voulez bien récapitulons.  Le Christ n’a jamais dit que nous échapperions sur cette terre au mépris et à la souffrance ; lui-même est allé au-delà. Remarquez qu’il n’a pas dit non plus que la souffrance était nécessaire – le dolorisme est exclu – il s’agit de prendre sa croix c’est à dire de s’apprêter à la souffrance et d’accepter de faire face à la mort.   Et c’est la totale injustice de la crucifixion du Christ qui nous révèle jusqu’où il apporte le salut : jusqu’à encore sauver un criminel qui agonise avec lui.

 Le salut qu’apporte le Christ c’est de nous avoir montré, qu’en toute circonstance, même au plus tragique de l’humanité, il reste la liberté d’aimer voire de pardonner. Il l’a fait pour nous dire : vous aussi en êtes capables.    Je suis malade, je suis souffrant ; il me reste la liberté d’aimer. Je suis triste, affligé par un chagrin ; il me reste la liberté d’aimer. Je me sens seul, abandonné ou délaissé ; il me reste la liberté d’aimer.

On me méprise ; certains me font du mal ; il me reste la liberté d’aimer.  Le pouvoir du Christ c’est d’avoir montré qu’en toute circonstance, même les plus tragiques, il était toujours humainement possible d’aimer comme Dieu aime.   « Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille » dit le serviteur souffrant et il y a glissé le commandement d’aimer. C’est comme cela qu’il m’a sauvé.

Amen. 

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